mercredi 3 décembre 2014

La Francophonie et nous

Tout le monde attendait son discours au sommet de la francophonie, il n’a pas pris la parole finalement. Le Président Mohamed Ould Abdel Aziz a préféré se taire quand les organisateurs l’ont programmé à la fin du cérémonial d’ouverture. Il a estimé que sa qualité de Président en exercice de l’Union Africaine devait le pousser vers l’avant dans l’ordre protocolaire, mais les gens de l’OIF n’en avaient pas tenu compte.
Très actif sur la scène africaine, le Président Ould Abdel Aziz méritait meilleur traitement. Surtout qu’il représente l’UA et qu’il dirige les destinées d’un pays central dans le dispositif africain en général, ouest-africain en particulier.
L’arabisation du système éducatif a été perçue dans certains milieux francophones (et francophiles) comme un retrait de l’espace francophone. Le Sénégal a beaucoup joué là-dessus durant la période des années d’opposition entre les deux pays, au temps où Abdou Diouf dirigeait les destinées du Sénégal. Un épisode de l’histoire que l’homme d’Etat n’arrive pas à digérer (voir ses mémoires) et qui a certainement pesé dans ses relations avec le pays quand il a dirigé l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) pendant les mandats passés.
En tout état de cause, le Président Ould Abdel Aziz a préféré se retirer de la conférence de Dakar et rentrer plutôt que prévu en signe de protestation contre ce qu’il considère être une tentative d’humiliation pour l’Afrique dont il est actuellement le représentant institutionnel. Une déconvenue à ajouter à celles causées par les propos du Président français François Hollande, propos jugés "paternalistes" par certains responsables africains. Notamment quand il a voulu dicter les "nouvelles règles" en matière de démocratie. A ajouter aussi à la frustration générale des Africains trahis par la France et le Sénégal au profit de la candidate du Canada.

mardi 2 décembre 2014

Mise à jour (largement) dépassée

Que Moustapha Ould Bedredine critique vertement feu Moktar Ould Daddah, premier président du pays, surnommé affectueusement «Père de la Nation», rien de surprenant à cela. Il n’a fait qu’exprimer une vieille position, largement partagée au sein de son groupe politique. On ne peut donc lui reprocher de reprendre la même rengaine qui a fini par prendre l’allure d’un positionnement dogmatique. Même s’il est vrai que la manière et les mots choisis peuvent avoir choqué les plus jeunes, ceux qui n’ont jamais entendu ces critiques formulées et pour lesquels la personnalité de Moktar Ould Daddah relève du domaine du sacré. Il est vrai aussi que «le Timonier» ne faisant rien par hasard pour certains, ceux-là y ont vu quelque tentative de relance en cette période creuse qui semble annoncer quand même quelques revirements inattendus.
Ce que par contre on peut reprocher à ce militant inusable, c’est l’absence de mise à jour de son système d’évaluation, de ses informations. La mise à jour, si elle n’est pas faite, corrompt nécessairement le système et diminue considérablement ses compétences et sa mémoire. Elle affecte inévitablement son système immunitaire. Mais qu’est-ce que la mise à jour ici ?
Il faut supposer que tout un chacun de nous est avide de savoir tout – sinon le plus – sur l’histoire de la Mauritanie. Et parce qu’on ne peut – on ne veut – du passé lointain qui finit par être une objection de conscience à ceux parmi nous qui ont construit leurs combats sur le communautarisme (sans ancrage historique), sur les «identités meurtrières» qui n’ont jamais eu d’expression dans cet espace qui finira par s’appeler la Mauritanie, nous avons fini par choisir de nous en tenir à l’histoire récente qui mérite elle aussi d’être connue. Des hommes comme Moustapha Ould Bedredine sont des témoins privilégiés de l’évolution politique qui a précédé et accompagné l’indépendance. Ses compétences d’enseignant sont évidentes dans sa manière de faire le récit et de capter l’intérêt du public.
Mais peut-on croire que Ould Bedredine n’a pas lu les mémoires de Charles de Gaule ou les verbatim repris par ses plus proches collaborateurs ? Dans ce qui est relaté par les responsables français de l’époque, le jugement sur la Mauritanie et sur son jeune gouvernement est clair : voilà un pays créé par la seule volonté de la Métropole dont le gouvernement s’évertue à prendre le contrepied de toutes les politiques préconisées par la France. Que ce soit sur l’Algérie, sur la Palestine, sur les organisations promues par la France (OCAM notamment), sur les mouvements africains de libération… sur tout, la Mauritanie de Moktar Ould Daddah s’est retrouvée immédiatement dans le camp qui faisait face à la France. Le renoncement, dès les premières années de l’indépendance, à la subvention budgétaire accordée par la France, n’est que l’expression de cette volonté d’indépendance.
Moktar Ould Daddah est certes un choix du colon, mais il a très tôt pris ses distances avant de rompre carrément et de devenir l’un des présidents africains qualifiés de «progressistes». Pour ses choix pour son pays : révision des accords de défense avec la France, création de la monnaie nationale, nationalisation des ressources (fer et cuivre), instauration de l’Arabe comme langue officielle…, la fameuse trilogie des indépendances (indépendance politique, indépendance économique, indépendance culturelle). Ce qui a pour résultat pour le pays quelques années de rayonnement à l’extérieur et de ferveur unitaire à l’intérieur.
Nous sommes loin de la propagande d’un mouvement politique opposant qui mettait en avant – et c’est légitime – le caractère «donné» de l’indépendance nationale et qui dénonçait les liens supposés – on le saura plus tard – avec l’ancienne puissance coloniale. Les révélations des vrais acteurs, ceux qui étaient aux commandes en ce moment-là, sont là pour le confirmer : Moktar Ould Daddah a cru à une Mauritanie possible, et avec lui de nombreux autres fils du pays y ont cru. Les uns acceptant de le soutenir, les autres le poussant à plus de combativité dans sa volonté d’indépendance.
Ce qu’on peut reprocher à Moustapha Ould Bedredine, ce n’est pas d’exprimer un positionnement vis-à-vis d’un dirigeant avec lequel il n’a jamais pu ou su établir un rapport de confiance et qui est resté pour lui le premier responsable des premiers déboires de la jeune République (événements de 66, événements de Zouérate en 1968, répression du mouvement des Kadihines…), mais de l’exprimer sans nuance, sans mesure et finalement avec tout le parti pris qui correspond à la période. Comme si la connaissance des réalités des choses ne s’est pas étoffée depuis. Comme si les lectures sont restées en l’état où elles étaient quand le foisonnement constructif des deux premières décennies contribuait à forger la réalité d’une Nation humble, digne, forte, authentique et ouverte. 

samedi 29 novembre 2014

MP, fora sur l’unité

L’association Mauritanie-Perspectives a organisé une cérémonie de lancement de son forum sur l’unité nationale. Une cérémonie qui a rassemblé de nombreuses personnalités intéressées, actives plus ou moins, chercheurs ou penseurs et/ou simples citoyens. L’occasion de présenter la méthodologie préconisée par l’association pour le traitement de la question.
C’est bien dans le souci de répondre aux questionnements soulevés par les débats actuels sur «la cohabitation entre les différentes communautés du pays, (le) partage des pouvoirs et des privilèges de la Nation». Dans ces débats la question de mesures discriminatoires revient souvent. «MP estime qu’une réflexion sérieuse et un échange apaisé restent nécessaires pour aborder cette question essentielle. Elle souhaite ainsi offrir aux acteurs en présence un cadre opportun pour une expression responsable, des analyses et réflexions de qualité qui puissent aboutir à des recommandations pertinentes et à des contributions positives pour la consolidation de l’unité nationale».
L’association considère qu’il est opportun «d’entreprendre une réflexion solidaire sur la question et d’en débattre d’une façon consciente  et responsable». Et de définir une stratégie qui se déploie sur trois étapes dont la première est cette cérémonie de lancement. «Les échanges se dérouleront, dans une seconde étape, autour des thématiques retenues à travers un forum en ligne et à travers les médias, notamment pour permettre la participation de la diaspora. Pour chaque thématique, il sera désigné un modérateur qui se chargera de faire la synthèse des contributions correspondantes».
La dernière étape sera organisée sous la forme d’«un atelier de restitution, au cours duquel sera présenté le rapport final des échanges et des contributions. Ce rapport fera ressortir les mesures et recommandations susceptibles de renforcer l’unité nationale».
Durant trois mois les modérateurs collecteront les participations autour de thème aussi divers que : Education, enseignement public et privé formation, langues, internat, bourses… Etat de droit, Institutions, justice, prévention des conflits, citoyenneté… Administration centrale, territoriale, fonction publique, contrôle citoyen de l'action publique… Emploi, recrutement, salaire, sécurité sociale, lutte contre le chômage… Religion, mentalités, croyances, traditions, pratiques… Jeunesse, sports et loisirs, espaces d'intégration, service civique ou militaire… Communication, Information et espaces d’échanges, nouvelles technologies …

vendredi 28 novembre 2014

L’indépendance, à quoi ça sert ?

Il y a ceux qui n’aiment pas le pays parce qu’à leurs yeux, «il est le produit de la volonté du colon français». Ceux-là veulent bien changer son nom, son hymne et probablement son drapeau. Sûrement son Histoire.
Il y a ceux qui ont honte de «ce pays qui n’arrive pas à décoller», qui est «toujours dépendant» pour tout de l’extérieur.
Il y a ceux qui participent activement à détériorer l’image de ce pays en le présentant comme la Géhenne sur terre. Avec ses marchés d’esclaves, ses habitants escrocs et incultes, ses élites corrompues, ses institutions inégalitaires, ses pratiques arbitraires, ses camps d’entrainement pour terroristes…
Il y a ceux qui croient encore qu’il n’est pas viable et qui expriment une nostalgie évidente pour la période coloniale ou militent plus ou moins franchement pour son annexion par l’un des ensembles voisins.
Il y a ceux qui aiment sincèrement ce pays et qui sont heureusement les plus nombreux. Ceux-là croient qu’il est en chantier depuis 1960, que sa construction mérite (et demande) des efforts énormes, des sacrifices énormes. Ils sont parfois inquiets pour les résurgences de discours sectaires, voire franchement racistes. Ils sont inquiets pour la chute du prix du fer et celle de l’or, pour les convulsions politiques de l’environnement général, des crises universelles, des fractures sociales et de leurs effets…
Ceux-là ont l’avantage de croire en la Mauritanie. Ils peuvent et doivent soutenir que le «Cendrillon de l’Afrique Occidentale» a bien évolué, et plutôt positivement.

1.      La Mauritanie de 1960 est une Mauritanie profondément traditionnaliste et inégalitaire. L’esclavage y est une pratique largement généralisée. Les disparités sociales y sont évidentes et importantes. Le poids des tribus et des appartenances y est très pesant. L’enseignement ne concerne qu’une élite. Les richesses sont détenues par une élite…
Cinquante-quatre ans après, il y a certainement mille fois plus de Mauritaniens libres de toute emprise, beaucoup plus d’instruits qu’il y a 54 ans. La richesse n’est plus l’apanage de milieux donnés.
Cela ne veut pas dire que les disparités sociales ne restent pas énormes. Que l’esclave ne persiste pas sous toutes ses formes. Que l’ignorance ne lèse pas près de 50% de la population. Que l’influence des plus riches, des «bien-nés», des plus forts… n’est pas encore déterminante dans la vie de la plupart de nos concitoyens.
Cela veut dire quand même qu’un grand chemin a été parcouru sur la voie de l’édification de la citoyenneté comme valeur première. Que les insuffisances sont désormais prises en charge soit par des partis politiques dument reconnus, soit par des ONG spécialisées dans la promotion des Droits de l’Homme soit par une presse totalement libérée des contraintes légales. C’est le lieu ici de saluer les efforts de certaines d’entre elles, notamment SOS-Esclaves de Boubacar Ould Messaoud. Mais aussi de valoriser tout ce plaidoyer qui a permis d’imposer un quota pour les femmes au niveau des postes électifs.
Cela ne veut pas dire que le système éducatif mauritanien est performant. Loin s’en faut ! Il reste à réformer pour le rendre plus efficient, plus démocratique, plus adapté aux besoins du pays en matière d’emplois. Pour permettre de réhabiliter l’école mauritanienne pour en faire un creuset d’intégration et de formation de la personnalité mauritanienne.

2.      En 1960, l’activité économique privée était entre les mains des étrangers. Entre les expatriés venus de France, du Liban, d’Espagne et d’ailleurs, et la main d’œuvre importée du Sénégal et des colonies du sud, l’économie nationale ne reposait sur aucune expertise locale.
 La création de l’Ouguiya en 1973 a dynamisé le capital privé national. Aussi le pouvoir a-t-il opté pour une politique volontariste en vue de l’encourager. On se souvient encore des rapports que le Président Moktar Ould Daddah entretenait avec les premiers hommes d’affaires qu’il avait choisis dans des milieux sociaux modestes.
Le résultat pour le pays est qu’il y a eu, très tôt, des entreprises de bâtiment, de travaux publics, des concessionnaires, quelques industriels et enfin des banquiers dès la libéralisation du secteur.
Il est vrai que la libéralisation des activités économiques s’est faite dans des conditions qui desservent la communauté. Les sociétés publiques ont été bradées. Le capital privé a fini par «acheter le pays», selon l’expression d’un diplomate étranger. Mais cela a participé de la mauvaise gestion qui a caractérisé cette époque et la corruption du personnel politique et administratif.
Quoi qu’on dise du secteur privé mauritanien, il a été – et reste – un facteur de développement. Encore faut-il le libérer du poids de la bureaucratie, assainir ses rapports avec les fonctionnaires et l’encourager à adopter une conduite citoyenne.

3.      En 1960, c’est quoi la Mauritanie, quelle idée ont les Mauritaniens de leur pays ? Trois grandes tendances : celle qui ne croit pas à la viabilité du pays et qui a cherché à le faire annexer tantôt par le Maroc, tantôt par le Soudan français (Mali), tantôt par le Sénégal ; celle qui a cherché le maintien de la colonisation française, toujours pour la non viabilité du projet ; et celle qui y a cru et qui a travaillé pour l’imposer, d’abord à l’intérieur puis à l’extérieur.
Aujourd’hui, la Mauritanie existe. Dans l’esprit des Mauritaniens et sur l’échiquier régional et international. Les Mauritaniens sont «assez grands» et assez matures pour croire à leur pays.
A quelque chose malheur est bon. Les événements de 1989 ont eu un effet psychologique évident : la conscience de l’autre. Le côté «je m’oppose donc je suis» a libéré les consciences du «complexe de l’AOF» que nous développions vis-à-vis des frères et voisins sénégalais. Brusquement, «on» s’est rendu compte qu’on était deux pays différents. Plus tard le règlement des conséquences malheureuses de ces événements permettra d’intérioriser – plus ou moins – la conscience de la responsabilité communautaire.
Les relations avec Israël, ressenties comme une honte, ont fini par permettre aux Mauritaniens d’opérer une catharsis collective tout en rappelant aux «frères Arabes» leur existence. La mise en scène de la rupture y est pour quelque chose.
Les effets négatifs de la sortie de la CEDEAO et l’impossibilité pour les frères maghrébins d’avancer sur la voie de la communauté, nous enseignent que notre place est là où on était : au milieu d’une communauté ouest-africaine qui a sensiblement le même niveau de développement que nous. Et qui est plus pragmatique que nos frères du nord. Nous percevons mieux aujourd’hui cette vocation première de la Mauritanie, celle d’être une terre de convergence, de rencontre et d’échanges entre les mondes Arabe et Africain. Les errements et extravagances diplomatiques des décennies 80-2000, ont troqué cette vocation pour une situation de «ni, ni», une Mauritanie ni Arabe ni Africaine.

4.      La qualité de vie s’est considérablement améliorée. L’électrification, l’eau courante, les routes, le transport, la santé, l’enrichissement d’une plus grande partie de la population, l’essor urbain avec notamment la construction de grandes et belles maisons, les équipements mobiliers et immobiliers, le téléphone, la télévision, tout ce qui découle de la révolution technologique venue d’ailleurs… tout cela participe dans l’amélioration de la qualité de vie du Mauritanien d’aujourd’hui.
Comment expliquez à nos enfants que nous marchions à pieds des kilomètres pour aller à l’école ? que nous utilisions, pour les plus nantis d’entre nous, les lampes à pétrole pour réviser nos leçons le soir venu ? comment leur faire croire que nous habitions sous la tente, que nous mangions, pour les plus nantis, du riz et du couscous avec un peu de viande, rien que ça et tous les jours ? que nous mettions des semaines, des mois, parfois des années à prendre contact les uns avec les autres ? que nous n’avions que quelques tissus pour nous couvrir (pour les nantis) ? … Essayez de leur faire croire que tout ça est récent…
Parallèlement, ne les laissons pas oublier que tout près d’eux, où qu’ils soient, subsistent les misères, les inégalités, les injustices… oui, décidément beaucoup reste à faire.

…C’est peu. Très peu. Il y a certainement plus de raisons d’être sceptique quand on évalue le chemin parcouru par notre pays ou quand on envisage ses chances de s’en sortir. Par où commencer ? serait-on tenté de dire. Le legs est lourd parce qu’il a détruit la foi de l’Homme, ses valeurs, atrophié son intelligence… Des années durant nous avons cultivé la paresse, l’argent facile, le non Etat, la gazra, le thieb-thiib, la fraude qui va avec, le système de contrevaleurs qui nous conditionne à présent…

Quand les bâtisseurs de 1960 lançaient ce projet, ils n’avaient rien pour les encourager à persévérer, rien que la foi. Aujourd’hui, nous avons les compétences, l’expérience, la reconnaissance, le capital, donc la possibilité d’être ce que nous avons rêvé d’être depuis le début : un pays égalitaire, juste et solidaire, habité par des citoyens dignes, humbles et travailleurs. Ranimons la foi en nous à l’occasion !

jeudi 27 novembre 2014

L’hymne sacré

De temps en temps, se pose, avec plus ou moins d’acuité, la question de l’hymne national du pays. Quelques voix s’élèvent à chaque fois pour critiquer l’hymne en expliquant que «son thème est éculé et qu’il ne répond pas à la ferveur nécessaire à pareille occasion». En fait, pour certains – une minorité agissante parce que turbulente -, le poème de Shaykh Baba Ould Shaykh Sidiya est un hymne contre les déviances contractées à la suite des interprétations humaines du texte coranique originel. On y voit l’expression d’un salafisme qui fait grincer les courants confrériques, toujours très forts en Mauritanie. D’autres reprochent au texte son manque de chaleur, de force, d’agressivité… C’est qu’au début, la vocation du pays était celle de la paix, de la tranquillité, de la convergence… L’emprunte maraboutique y est pour quelque chose.
Aujourd’hui, on veut bien que l’indépendance ait été le fruit d’un combat, de sacrifices, voire d’une guerre de libération. On cherche à célébrer des martyrs de l’indépendance, à (re)faire l’histoire du processus de la création d’une Mauritanie qui a d’abord (et surtout) été le projet de Xavier Coppolani, le colon honni. Ceux qui tiennent à (re)faire cette histoire, tiennent à ce que l’hymne national reflète cet élan guerrier qui a, en fait, toujours manqué. Soit ! seulement…
En 1968, au début de l’année, Ahmedou Ould Abdel Kader, notre poète national dont les talents se révélaient alors, fut approché par un cousin à lui qui l’amena voir le ministre Ahmed Ould Mohamed Salah chargé à l’époque de réfléchir sur le changement de l’hymne. La rencontre des deux hommes se déroula très bien, le responsable expliquant au poète ce qu’il attendait de lui : un texte qui conviendrait à une célébration et qui respecterait la métrique existante. Reparti à son poste de travail, le poète Ould Abdel Kader n’eut pas le temps de composer dans l’immédiat le poème, lui qui était aussi occupé par ses activités de militant de l’organisation nationaliste arabe et du syndicat affilié. Quelques semaines passèrent et les évènements de Zouérate éclatèrent. Le poète se retrouva en prison et on oublia le projet.
En 1979, on le sollicita ainsi que d’autres poètes et compositeurs de l’époque sur instruction du colonel Moustapha Ould Mohamed Salek, chef de la junte militaire. Alors que la réflexion était engagée, survint le coup de force du 6 avril 1979, par lequel le colonel Ahmed Ould Bouceif et son groupe prenaient en main les destinées du pays. On oublia de nouveau le projet.
En mars 1989, le poète Ahmedou Ould Abdel Kader – qui a la reconnaissance des Mauritaniens – est invité par le colonel Moawiya Ould Taya, président du Comité militaire de salut national au pouvoir, à composer un poème à la gloire du pays autre que celui-là, insignifiant et trop froid. Il revient au début du mois d’avril pour remettre au Président un feuillet où il avait transcrit le poème qu’il proposait. Le Président rangea soigneusement le feuillet dans la poche de sa veste et pris congé, l’air déterminé. Mais quelques jours après survinrent les événements de Diawara, opposant éleveurs peulhs sénégalais à des agriculteurs soninké mauritaniens. Le début d’une confrontation entre les deux Etats qui a failli prendre les contours d’une guerre raciale entre Bidhane et Noirs. Le projet fut oublié dans le tumulte.
Cette chronique de l’hymne – le mot est du poète Ahmedou Ould Abdel Kader – nous dit que l’hymne est quelque part «intouchable». Les adeptes de l’administration de l’invisible – concept forgé par l’éminent Professeur Abdel Wedoud Ould Cheikh – auront compris que le poème de Baba Ould Shaykh Sidiya a quelque baraka qui l’entoure. Le thème qu’il traite est toujours actuel parce qu’il s’érige contre l’extrémisme religieux et les interprétations fallacieuses des textes originels. Il participe à l’adoucissement des mœurs et n’a pas vocation à cultiver la haine et la violence. Qui dit mieux ?
PS : A préciser à ceux qui ne le savent pas que la musique de l’hymne national a été composée par le nommé Tolia Nikiprowetzky et que certaines de ses partitions ont disparu dans ses versions jouées aujourd’hui.

mercredi 26 novembre 2014

Khoudja, la petite chanteuse

Elle ne doit pas avoir quinze ans et déjà elle a une voix forte et belle. Elle s’appelle Khoudja et vient d’enregistrer un clip pour la Mauritanie.
…vawgui raaya khadhra… nal’ab m’a shaabi… maani khaayva… shinhu dha lihasaas… ngaali ‘annu stiqlaal muritani…
Des mots d’enfant pour décrire ce sentiment ineffable de fierté et d’estime de soi. Des mots d’enfant pour nous dire que le patriotisme est d’abord un sentiment, une émotion d’être, un enchantement de soi. Qu’on attribue l’extase à l’existence d’un symbole, celui de l’indépendance du pays…
A l’approche de chaque anniversaire, les artistes – souvent les griots – rivalisent de talents pour produire des chansons dédiés à la circonstance. La chanson de la petite Khoudja est sans aucun doute la plus émouvante, la plus significative, la plus profonde… malgré la simplicité des mots, malgré la jeunesse de la chanteuse.
On me dit que son père est l’un des membres du groupe Awlad Leblad. Tant mieux quand on se rend compte que la petite Khoudja promet d’être autre chose qu’une petite chanteuse de circonstance. Pour ce faire il lui faut un encadrement. Lequel ?
Dans un pays qui a depuis longtemps refusé (ou renoncé) à développer la musique pour lui donner la place qui sied, il n’existe malheureusement pas de cadre institutionnel pour permettre justement l’éclosion des talents.
On nous parle depuis quelques années de l’existence d’un institut de musique, mais l’on est en droit de nous demander à quoi il sert. A-t-il jamais organisé un festival de renom ? a-t-il créé une école pour l’apprentissage de la musique ? qu’a-t-il fait pour recueillir, conserver, voire moderniser le patrimoine musical traditionnel ? On peut chercher partout, interroger les professionnels et les amateurs, regarder longuement la scène, nulle trace de l’emprunte de cet institut. Alors ?

mardi 25 novembre 2014

L’Armée en fête

C’est par la loi 60/189 du 25 novembre 1960 que les forces armées nationales ont été créées. Si cet anniversaire avait été toujours fêté durant les premières années de l’indépendance, il a vite été éclipsé par le 10 juillet, date commémorant la prise de pouvoir en 1978 par cette armée. Jusqu’au changement du 3 août 2005, on oublia peu à peu la date fondatrice. On oublia même que l’Etat mauritanien, malgré ses vocations premières de terre de paix et de neutralité, avait contracté le virus de l’ambition guerrière avec la guerre au Sahara qui lui a finalement coûté très cher. Ne serait-ce que parce qu’elle fut la cause directe du coup d’Etat du 10 juillet 1978.
Mal préparée à mener campagne, l’Armée a été incapable de tenir devant les assauts continus et de plus en plus violents de l’ennemi qui bénéficiait d’un très fort soutien de l’Algérie qui entendait faire payer à la Mauritanie ce qu’elle considérait une volte-face en faveur du Maroc.
Cette guerre a fait exploser les effectifs qui ont doublé, puis triplé rapidement. L’Armée nationale qui a eu son premier commandant en chef mauritanien seulement le 24 janvier 1964 (M’Barek Ould Bouna Mokhtar) refuse alors de continuer une guerre qui ne semblait mener nulle part. Le coup d’Etat de juillet 1978 est un acte de «rébellion» qui va projeter cette Armée dans l’espace politique. Elle n’en sortira plus…
D’abord à cause de son infiltration par les groupuscules politiques qui entendent l’utiliser pour conquérir et/ou conserver une portion du pouvoir, sinon tout le pouvoir. Ce pouvoir est alors un instrument utile quand il s’agit de neutraliser les adversaires, de provoquer les changements de gouvernement, de servir quelques desseins égoïstes… Cela prend les contours d’une guerre plus ou moins ouverte entre ceux qui servent les intérêts extérieurs (pro-algériens, pro-marocains, pro-polisario, pro-sénégalais, pro-libyens, pro-irakiens…). C’est bien ce clivage qui rythme la vie politique jusqu’en décembre 1984.
Quand Moawiya Ould Taya arrive au pouvoir le 12 décembre 1984, il sait pertinemment que le seul pilier du pouvoir sur lequel il peut asseoir son pouvoir, c’est l’Armée. Une ou deux tentatives dont sont accusés les groupuscules nationalistes (négro-africains et arabes) suffiront pour le convaincre que le mieux pour lui serait de saper justement l’Armée pour détruire toute velléité de renversement du pouvoir.
La démocratisation de la vie politique en 1991-92 accélère le processus de déconfiture de l’institution. L’Armée est réduite à un système clientéliste et affairiste qui contribue à clochardiser ses éléments et surtout à diminuer ses capacités. Les bataillons dédiés à la sécurité du chef sont les seuls à être «normalement» pourvus en équipements (voitures, armes et munitions). Aux autres, il manque toujours quelque chose. Ce n’est pas par hasard si la première tentative «sérieuse» de renversement du pouvoir vient du Bataillon des Blindés (BB), force de frappe de la Sécurité présidentielle (8 juin 2003). Pas par hasard aussi si le coup d’Etat réussi du 3 août 2005 arrive directement du Bataillon de la sécurité présidentielle (BASEP). Mais c’est la déconfiture voulue de l’Armée qui sera à la source de cette prise de pouvoir.
Quand le GSPC (groupe salafiste de prédication et de combat) attaque Lemghayti le 4 juin 2005, notre Armée nationale est incapable d’organiser la contre-offensive. Il lui faut le concours des hommes d’affaires qui fournissent logistique et équipements. L’expédition punitive envisagée sert à mettre à nu les défaillances en matière de sécurité, et à cristalliser toutes les rancœurs et les frustrations.
La transition (août 2005-avril 2007) puis le régime civil (avril 2007-août 2008) n’inscriront pas la réorganisation des forces armées dans leurs calendriers. Il faudra attendre le coup d’Etat du 6 août 2008 et l’arrivée au pouvoir de Ould Abdel Aziz, devenu général depuis quelques mois, pour voir les pouvoirs publics s’intéresser à nouveau à l’institution. C’est l’attaque de Tourine (septembre 2008) qui les oblige à faire vite et à taper fort.
Le général Mohamed Ould Cheikh Mohamed Ahmed Ould Cheikh Al Ghazwani, nommé chef d’Etat Major par Sidi Ould Cheikh Abdallahi, peut entreprendre la réforme des forces armées. Ayant fait un passage marqué à la direction générale de la sûreté, passage qui a été l’époque du démantèlement des cellules (dormantes et éveillées) de AQMI en Mauritanie, le général Ould Cheikh Al Ghazwani fait naturellement de la lutte contre le terrorisme l’objectif autour duquel la réorganisation et la réforme des forces armées doit se faire.
Formation des hommes et mise en confiance, équipements ultramodernes, déploiement de moyens financiers, mise en place d’unités dédiées entièrement à la lutte contre le terrorisme et les trafics… tout y est pour permettre à l’Armée nationale de reprendre le contrôle de l’ensemble du territoire national, d’installer des points de passage obligatoire et de créer des zones militaires exclusives.
Le 12 juillet 2010, l’Armée mauritanienne décime une unité AQMI qui marchait sur la Mauritanie. S’en suivirent les épisodes de Wagadu, les attaques repoussées à Bassiknou, à Nouakchott et ailleurs. Mais surtout les coups portés à AQMI dans ses fiefs du Nord malien. Ce regain d’activité et de combativité permettait dans un premier temps de faire changer la peur de camp : désormais, ce sont ces groupes qui craignent l’Armée mauritanienne et non le contraire. Cela permettait aussi de sécuriser le pays.
Si bien que quand arrive la crise malienne, la Mauritanie est tranquille parce qu’elle peut assurer le respect de ses frontières et la sécurité de ses citoyens. AQMI évitant de donner le prétexte à l’Armée mauritanienne d’intervenir dans une guerre, certes déterminante pour la région, mais sans menace directe pour la stabilité du pays tant que les limites qu’elle a fixées à l’ennemi sont respectées.
Après cette refondation, la réforme a abouti à la création d’un Etat Major national des Armées et de trois Etats Majors annexes : Armée de terre, de l’air et Marine.
Aujourd’hui, nous sommes heureusement loin du temps où le concours des privés était sollicité pour mobiliser les hommes, du temps où le territoire national était un point de passage pour le crime organisé, où la Mauritanie était sous-estimée en tant que pays souverain, loin du temps où les promotions au sein de l’Armée se faisaient suivant les accointances, du temps où le contrôle des consciences était de rigueur (les résultats des bureaux de l’Armée indiquent une totale liberté de choix), loin du temps où l’on croisait des officiers démunis, mal dans leurs tenues, réservés de peur de subir l’arbitraire qui pouvait s’abattre à n’importe quel moment et pour n’importe quoi…

A 54 ans, c’est une Armée majeure qui «a d’autre chose à faire» (dixit le Président de la République dans l’une de ses interviews sur la question) que la politique. Notamment sa mission qui est celle de défendre le pays, de préserver son intégrité et son unité.