mardi 7 octobre 2014

Maalouma: Le concert

Le lieu : l’«Ambassador» restaurant-traiteur qui dispose d’un espace où il peut déployer un dispositif de réception grandiose (tentes, tables, chaises, couverts, tapis et même une scène où les artistes vont se produire).
Le moment : la soirée de dimanche (5/9) comme pour prolonger la journée de l’Aïd Al Adh’ha et profiter de l’élan festif général.
Le public : un rassemblement hétéroclite de jeunes et de moins jeunes, de vieux et de moins vieux, de hauts responsables et de simples citoyens, d’intellectuels, de diplomates…, des hommes et des femmes que seul l’art de Maalouma peut faire converger dans le même lieu.
Ils sont venus là pour assister à ce qui semble être une première en Mauritanie : le lancement du nouvel album de Maalouma Mint El Meydah, un album au titre évocateur, Knou. Du nom de ce rythme que la musique Bidhâne (azawâne) a consacré à l’expression corporelle féminine. Dans un environnement plutôt conservateur, en tout cas peu exubérant en matière de corps, la danse Knou a très tôt exigé de celles qui la pratiquent de répondre aux canons de beauté dans le monde bédouin et une grande retenue. Le mélange de cette beauté publiquement mise en valeur et le souci de la modération de l’expression corporelle, ce mélange a donné la grâce qui caractérise cette danse et celles qui la pratiquent.
Ce showr, Knou, est si apprécié par les professionnels de la musique Bidhâne que les plus entreprenants parmi eux l’ont joué dans plusieurs modes sans toucher la rythmique originelle qui fait son charme et sa spécificité. Si certains le jouent dans le Vaghu de la Jamba el Kahla (Voie noire) et d’autres dans le K’hal de la Jamba el Baydha (Voie blanche), l’inégalable Cheikh Sid’Ahmed el Bekaye Ould Awa a joué le Knou el Vayez dans le Seyni Karr de la Voie blanche. Le fait d’attribuer cette danse exclusivement aux femmes – et aux belles femmes – est, à mes yeux, un ornement de plus pour rendre la perfection à un rythme unanimement apprécié.
Ce soir Maalouma a choisi de faire danser une professionnelle de la danse traditionnelle, Mint Chighali Mint Amar Iguiw qui a su rendre la grâce caractéristique de ce moment. Elle s’est fait accompagner par la tidinitt de Mohamed Ould Hembara qui a su mettre l’ambiance et rendre la mélancolie du rythme. Une mélancolie qui n’a rien de triste parce qu’elle impose aux auditeurs dignité et grandeur.
Certains vous diront que Knou décrit la démarche des gens qui descendent d’un piton qui porte ce nom. En le descendant, les gens se déhanchent et déambulent gracieusement. C’est ce que la plupart des «explicateurs» nous disent. Mais à regarder la danse, on est plus proche des chancèlements d’un oiseau blessé, aux déhanchements d’une belle et grasse autruche sur le point de tomber entre les mains du chasseur qui l’a juste blessée sans la tuer… le temps pour elle de faire quelques pas de plus… au rythme d’un effort immense qui est rendu par la mélancolie de la musique qui instruit aussi sur le destin tragique et inévitable de l’oiseau… tout est dit dans le rythme. Les mots chantés traditionnellement – repris ce soir par Ould Hembara et Maalouma – peuvent dire quelque chose, comme ils peuvent ne rien dire…

Yebghouk ethnayn/aana waana
thaaleth lathnayn/dhaak ellaana (tu es aimé par deux : moi et moi//le troisième s’il y en a, est bien moi)

Allah akbar/andak yaana
mab’ad Likçar min Dagana (Allah est grand/pauvre de moi//que Likçar est loin de Dagana)

laa tam ezmaan/hawn ehdhaana
Yengaal Vlaan/ja li Vlaana (Si ce campement/reste non loin de nous//on dira qu’Untel/est venu à Unetelle)

Mais aussi : Laa ja likhriiv/n’udaana//nizegnen kiiv/bouzenaana (quand vient l’hivernage, je tournerai en rond comme tourne le scarabée)

C’est ici qu’il faut chercher – pour la trouver – l’une des premières révolutions apportées par Maalouma : elle a su changer les mots du rythme pour raconter la vie d’un homme qui fut mille et une choses, à travers des bribes suivant une métrique particulière… cet homme que vous voyez là a été le Don Juan de son temps, le poète de son temps, le héros de son temps, le richissime de son temps, le Sage de son temps, la référence de son temps… nta vem ? (es-tu là ?)… une question pour s’assurer de l’attention de l’auditeur et qui remplace la réplique consacrée yamyaana, yom yom...
Avec Knou, Maalouma continue son expérience qui consiste essentiellement à récupérer ce qu’il y a de mieux dans le patrimoine musical pour le rendre dans la meilleure des formes que permettent les instruments modernes.
Quand, au milieu des années 80, Maalouma Mint El Meydah avait commencé son expérience, elle fut l’objet d’incompréhensions qui prirent parfois des tournants dramatiques. Celle qui bouleversait un ordre séculaire en voulant vaincre la force d’inertie qui se légitimait par la volonté de «préserver la tradition», fut accusée de folie au tout début de sa carrière. La société acceptait difficilement l’émancipation de la «griotte» vers le statut d’«artiste» à part entière. On a toujours su que «quand les rythmes de la musique changent, les murs de la ville tremblent». On a toujours craint cela.
Le style «singulier» - pour ce qu’il a d’originalité – de Maalouma a introduit trois nouveautés essentielles dans le déroulement d’un concert : la station debout qui impose une réelle présence à l’artiste et une plus grande association de l’auditoire, la composition du rythme pour trouver ensuite le texte qui va avec et l’unicité du thème célébré (ou traité) par les mots. Trois éléments qui donnent une oughniya à la Mauritanienne, un concert limité dans le temps et à la portée de tous. On est loin des longues veillées, véritables moments sociaux il est vrai, mais répondant à une hiérarchisation de la société en un temps qui n’est plus et qui n’a plus sa raison d’être. Ce style, dénoncé au début, est devenu le modèle plus ou moins rendu par les artistes-griots d’aujourd’hui. En cela Maalouma a été effectivement une pionnière.
Ce soir Maalouma va ouvrir avec Gwoyredh, ce showr «piqué» dans le répertoire de son père Mokhtar Ould Meidah, l’un des plus grands maîtres de l’art traditionnel. L’un des mérites de Maalouma ce soir, c’est qu’elle nous évitera le playback grâce à l’accompagnement d’artistes confirmés venus spécialement de France rejoindre Arafatt (pianiste, compositeur, distributeur, poète, artiste complet ayant accompagné sa sœur tout au long de sa carrière), Ali Ndaw et tous ceux qui ont su et pu traduire les idées de Maalouma.
L’ârdine nous transperce les sens avant de nous installer dans une atmosphère faite de sentiments mitigés : mélancolie amoureuse, gaité innocente, espoirs et souvenirs… Puis la voix de Maalouma arrive pour nous baigner dans l’univers du plus romantique des poètes amoureux de l’espace Bidhâne, M’Hammad Wul Ahmed Youra, le génie de tous les temps de cet espace…

«shmeshâna wu shga’adna/âana wunta hawn uhadna 
yal ‘agl vdaar ‘la medna/giblit sâhil wâd Hnayna
dhihka kaan g’adna ‘idna/kaan mshayna ‘anha shayna
maa vit aana wunta lathnayn/viddaar bkayna wu shkayna
wutmathnayna viddaar ilayn/min haq ddaar itnajayna» 

M’Hammad Ould Ahmed Youra savait se parler du temps qui passe, oubliant ceux qui l’ont vécu, les laissant se débattre dans les souvenirs de moments à jamais perdus. Il savait «gronder» cette âme qui ne sait même pas pleurer aujourd’hui le bonheur ici vécu, qui ne peut même pas rendre ces bribes de bonheur… une tentative de faire de ce temps perdu un moment d’éternité en le confondant avec le lieu témoin inaltérable de ce temps-là qui a vu les amoureux vivre intensément leur plénitude.
Un souci partagé par les grands poètes de tous les temps. On a encore dans la tête cette interpellation de Lamartine :

 «Eternité, néant, passé, sombres abîmes, 
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
 
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
 
Que vous nous ravissez ?» (Le Lac)
 

Ce soir, nous manqueront pourtant les répliques des rappeurs qui, dans le CD, complètent le cycle qui va de la voix de Mokhtar Ould Meydah sortie d’outre-tombe pour nous baigner dans ce qu’il y a de plus envoutant dans la tradition musicale des nôtres, à Maalouma qui célèbre le poète M’Hammad Ould Ahmed Youra en passant par Bonkofa qui a pu malicieusement s’intégrer à l’ensemble, le tout composant une harmonie qui donne un sens nouveau, une dimension nouvelle à tout l’art de Maalouma.
Il y a quelques temps, j’écrivais que le nouvel album de Maalouma fera date parce qu’il va signer l’arrivée à maturité d’un style, celui de Maalouma. Un style devenu école malgré les hostilités des premières heures. Parce que quand l’école initiée par Maalouma mûrit, elle revient fatalement aux premières sources de ses inspirations : son père Mokhtar, sa tante Nîla Mint el Boubâne, ses premiers amours musicaux occidentaux et arabes… En somme, un ancrage dans la Tradition résolument ouvert à la Modernité.
Ce soir, Maalouma a permis aux Nouakchottois de renouer avec les atmosphères festives, celles qui bannissent les frontières des âges et celles des appartenances, celles qui peuvent vaincre les fractures pour aller au-delà des pesanteurs pour aboutir à une communion salvatrice pour ce qu’elle offre en terme de catharsis collective.

lundi 6 octobre 2014

Que craint Tawaçoul ?

Sa participation aux dernières législatives et municipales exprimait une volonté de rester dans le jeu et sur l’échiquier. Il a eu finalement la deuxième place après l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir, devenant le premier parti d’opposition du point de vue de la représentation. Tout l’indiquait donc pour hériter de l’Institution de l’Opposition démocratique et donc du poste de chef de file de cette Institution.
C’est le Conseil Constitutionnel qui devait annoncer et installer la nouvelle structure. Cela fait bientôt un an que les résultats des Législatives sont connus, l’Assemblée nationale issue de cette élection ayant tenu plusieurs sessions. Pourtant le Conseil constitutionnel hésite encore à désigner le nouveau bureau de l’Institution. Ceux de Tawaçoul ont d’abord cru qu’il s’agissait d’une interprétation qui interdisait à leur président Jamil Mansour qui n’est pas élu, de devenir le leader de l’Institution. C’est pourquoi ils ont fini par proposer le Maire de Arafatt, Hacen Ould Mohamed. Ils attendent toujours.
Dans les milieux du parti islamiste on commence à craindre une «interprétation» supplémentaire du Conseil constitutionnel qui indiquerait que le président du parti ne pouvant être chef de file parce qu’il n’est pas élu, il va falloir dépasser le parti vers le deuxième parti dont le président est élu, donc vers Al Wiam de Boydiel Ould Hoummoid. Une lecture alambiquée des textes régissant le Statut de l’Opposition démocratique.
Selon nos informations, rien n’est à craindre sur ce plan. On attendrait le retour imminent du président du Conseil constitutionnel pour désigner le bureau de l’Institution. En fait le retard pris s’expliquerait justement par le fait que c’est le bureau en entier qu’il faut désigner et pas simplement le Chef de file. Pour en savoir plus, quelques articles de la loi :
En son article 6, il est dit : «En vue de garantir leurs droits reconnus et de faciliter l’exercice de leurs activités, les formations politiques de l’opposition démocratique coordonnent leurs actions dans le cadre d’une Institution autonome. Cette institution est chargée de garantir la sauvegarde des intérêts collectifs de l’opposition démocratique et de faciliter sa représentation au sein des Institutions de la République». Cet article exclut toute possibilité d’organisation autre que celle prévue par la loi, d’où l’impossibilité de passer outre l’Institution par la création de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) ou du Forum pour la démocratie et l’unité (FNDU).
L’article 7 stipule : «L’Institution de l’opposition démocratique est dirigée par un Comité de gestion composé des leaders des partis politiques de l’opposition démocratique représentée au parlement ou leurs représentants.
Le Comité de gestion exprime l’opinion consensuelle de ses membres sur les questions nationales et internationales d’intérêt commun. Le Comité de gestion peut s’il l’estime utile choisir un porte parole. Le rôle de chacun de ses membres y est défini en fonction de l’ordre d’importance de la représentation de sa formation politique au sein de l’Assemblée Nationale». Ce texte avait été introduit par la réforme proposée par l’Union des forces du progrès (UFP), à l’époque (2008) pour limiter les pouvoirs et le poids du Chef de file de l’opposition. On ajoutera à l’issue du dialogue de 2012 la condition d’être élu. Derrière les deux démarches la volonté d’écarter, d’éviter Ahmed Ould Daddah comme leader légal.
Pour le fonctionnement, l’article 8 indique : «Le comité de gestion de l’Institution de l’opposition est dirigé par le leader principal de la formation politique qui a obtenu le plus grand nombre de sièges à l’Assemblée Nationale aux élections législatives générales les plus récentes, parmi les partis politiques de l’opposition démocratique, assisté des autres leaders des formations politiques ou leurs représentants, représentées au parlement Le Conseil Constitutionnel proclame, après les vérifications nécessaires, les noms et prénoms du Leader de l’opposition démocratique, ainsi que les autres membres du Comité de Gestion.
La qualité du Leader Principal de l’Opposition Démocratique et celle des autres membres du Comité de Gestion est reconnue pour la durée d’une législature sauf en cas de décès, de démission, ou de décision contraire du Conseil Constitutionnel prise sur le fondement de l’alinéa ci-après.
Les difficultés ou contestations nées de l’application des dispositions de la présente ordonnance et notamment du présent article sont tranchées par le Conseil Constitutionnel sur saisine du Chef de l’Etat, du Président du Sénat et du Président de l’Assemblée Nationale ou de l’un quelconque des membres du Comité de Gestion.
Au titre de leur fonction le Leader Principal de l’Opposition Démocratique ainsi que les membres du Comité de Gestion, ont droits à des avantages protocolaires et matériels fixés par Décret.
Pour le Leader Principal de l’Opposition Démocratique, les avantages matériels ne peuvent être inférieurs à ceux reconnus aux membres du Gouvernement.
Pour les membres du Comité de Gestion ils ne peuvent être inférieur à ceux reconnus aux Présidents des groupes parlementaires..
Les frais de fonctionnement de l’Institution sont pris en charge par l’Etat.
L’organisation et le fonctionnement de l’Institution sont fixés par décret pris en charge par l’Etat».
La mise en place de l’Institution de l’Opposition démocratique et de son nouveau bureau contribuera inévitablement à normaliser les rapports politiques en apportant du neuf. C’est ce que Pouvoir et Opposition doivent comprendre. Elle est la seule porte de sortie qui reste à ouvrir pour permettre l’apaisement de la scène politique. Pour ce qu’elle impose de concertations et de progression dans un cadre institutionnel.

vendredi 3 octobre 2014

En route vers le Sommet Global de l’Entrepreneuriat

A la mi-octobre, une grande délégation du patronat marocain est attendue à Nouakchott où des échanges sont prévus avec leurs homologues mauritaniens. Une traditionnelle visite destinée à booster les relations économiques entre les deux pays. Mais elle arrive cette année à la veille de la tenue au Maroc de la 5ème édition du Sommet global de l’entreprenariat. En effet la belle ville de Marrakech abritera les 20 et 21 novembre 2014 cette grande manifestation sous le thème «Exploiter la puissance de la technologie en faveur de l’innovation et de l’entreprenariat».
Le choix du Maroc comme lieu d’accueil du Sommet global a été décidé suite à la visite de Sa Majesté Mohammad VI, Roi du Maroc, aux Etats Unis où l’idée a été lancée par le Président Barack Obama.
Le choix porté sur le Maroc pour abriter le Sommet, organisé pour la première fois dans un pays arabo-africain, témoigne du rôle actif que le Royaume joue dans le développement économique global du continent africain, son leadership dans le soutien de l’entrepreneuriat et de l’intégration des jeunes et des femmes dans l’économie.
Cet événement sera l’occasion pour faire du Sommet Global de l’entrepreneuriat 2014 un appel à l’action pour les investisseurs mondiaux en faveur du financement de nouvelles entreprises et projets, en mettant notamment l’accent sur le financement des entreprises pour les femmes entrepreneurs.
Le Sommet Global de l’entrepreneuriat 2014, réunira plus de 3000 entrepreneurs, des Chefs d’Etat, de hauts responsables gouvernementaux, des entrepreneurs mondiaux, des petites et moyennes entreprises (PME), des chefs d’entreprises et des jeunes entrepreneurs du monde entier.
La 5ème édition du Sommet mettra en avant un «village africain d’innovation» qui permettra aux jeunes entrepreneurs africains de promouvoir leurs projets et partager des solutions innovantes concernant des sujets divers, et ce, afin d’encourager le dialogue, l’échange d’idées, et la réflexion novatrice.
Le Sommet Global de l’entrepreneuriat constituera une opportunité de célébration et une plate-forme pour l’échange d’idées et d’expériences innovantes ainsi que l’occasion d’un débat actif autour de cinq sous-thèmes principaux : (I) l’intégration régionale, (II) la croissance économique durable, (III) l’innovation sociales pour les jeunes, (IV) le développement humain, et (V) la migration.
Afin d’encourager le dialogue et l’échange, le Sommet Global de l’Entrepreneuriat 2014 verra la participation d’éminents conférenciers internationaux qui partageront leurs expériences et participeront activement aux discussions sur les différents sous-thèmes du sommet.
Lancé en 2009 par le Président américain Barack Obama, le Sommet Global de l’entrepreneuriat est un forum gouvernemental visant à créer des ponts entre les entrepreneurs, les banques, les bailleurs de fonds, les investisseurs et autres aux Etats-Unis et les communautés musulmanes à travers le monde.
Aujourd’hui, le Sommet Global de l’Entrepreneuriat est devenu une plate-forme soutenant l’entrepreneuriat à tirer profit de la créativité, de l’innovation, du potentiel des millions de personnes à travers le monde pour crée des opportunités économiques.
La première édition du Sommet Global de l’entrepreneuriat a eu lieu à Washington DC en 2010, suivie successivement par les éditions tenues à Dubaï, Istambul, et Kuala Lumpur.

vendredi 26 septembre 2014

Claude K. nous quitte

Je l’ai connu en 2004 à Paris où je l’ai rencontré pour la première fois par l’entremise de mon ami Diop Moustapha, l’ancien chef de la Marine, ancien directeur de la Sûreté du temps de Ould Haidalla, devenu opérateur dans le secteur des pêches, à l’époque activiste politique persécuté par le régime policier de Ould Taya. Entre Diop et moi, une forte affinité s’était établie, occultant tout ce qui nous séparait et qui a fini par ne plus compter, tellement la relation personnelle et l’affection qui la nourrissait prenaient le dessus. «L’ami de ton ami est ton ami…»
Les deux hommes venaient de lancer le projet de la plate-forme CRIDEM et ils me démarchaient pour avoir mon soutien et la permission de publier mes textes. Je ne pouvais pas refuser.
Le soutien, parce que je suis un fervent militant de la liberté d’expression et je voyais dans l’arrivée sur la scène médiatique d’un portail comme CRIDEM, une chance de développer la presse et de la protéger contre les représailles du gouvernement. La permission de publier mes textes, parce que cela me permettra d’avoir un espace de plus.
Diop Moustapha me raconta les liens très forts entre les «enfants de troupes», me parla des colonels Eli Ould Mohamed Val, Baby Housseinou… Je les taquinais en les accusant d’agir comme s’il s’agissait d’une loge maçonnique, lui préférait parler de «fratrie». Je comprendrai plus tard qu’il s’agit de relations humaines profondes comme il est difficile d’en trouver en ces temps troubles de déshumanisation généralisée des rapports.
Ma relation avec Claude K. passait nécessairement par le filtre Diop Moustapha, plus tard, beaucoup plus tard, un autre ami essayera de nous rapprocher quand je lui reprochais de laisser passer des insultes et de la diffamation sous formes de commentaires des textes repris par son site. Malgré toutes les divergences qui nous séparaient, malgré le peu de contact direct qu’on avait, j’ai toujours respecté en Claude K. cette volonté de trouver une place dans un environnement hostile qu’il a fini par s’approprier en devenant un fils du pays par une alliance matrimoniale qui légitimait parfaitement sa mauritanisation. Il est devenu l’un des nôtres, quelqu’un d’incontournable dans l’espace médiatique de ce pays. Il avait sa place dans nos cœurs, une place qu’il a conquise lui-même. On avait fini par le chercher à toutes les occasions publiques (c’est bien parce que je ne l’avais pas vu à deux circonstances politiques publiques que j’ai demandé pour apprendre qu’il était malade).
A sa famille d’ici et de France, à ses amis et compagnons qui sont devenus ses frères, à tous nos confrères de CRIDEM, je présente mes condoléances les plus attristées.

jeudi 25 septembre 2014

Injuste, il est vrai

C’est l’histoire rapporté par un ami devant lequel un concitoyen vivant à l’étranger s’est plaint d’une injustice dont son fils aurait fait l’objet récemment. Son fils, Mohamed Lemine travaille à la SAM (société des aéroports de Mauritanie) depuis un an. En juin dernier, cette société a organisé un concours interne pour sélectionner l’un de ses travailleurs pour une bourse à Toulouse (France). Trois dossiers furent sélection sur la vingtaine des candidatures avancées dont le jeune Mohamed Lemine qui avait juste ses compétences et sa maitrise des langues de formation (Français et Anglais) pour atouts.
Le concours a été organisé par l’école de Toulouse qui a dépêché l’un de ses cadres sur place. Ce qui a permis de classer notre jeune homme à la première place, loin devant les deux autres qui pourtant avaient visiblement bénéficié du soutien de l’administration de la SAM.
Arrive le moment d’aller faire les formalités pour un visa auprès des services consulaires. Il remarqua la présence, en même temps que lui de quatre individus, tous envoyés soi-disant par la SAM : les deux qui avaient concouru en même temps que lui et deux nouvelles figures qu’il a fini par aider à remplir leurs demandes de visas (les deux ne parlant pas Français).
Pour avoir droit au visa, une prise en charge de la SAM était nécessaire. Mohamed Lemine sollicita la prise en charge auprès de son administration qui le traina quelques jours. Il se rendit vite compte que les autres candidats avaient bien reçu cette déclaration de prise en charge, ce qui leur a permis de déposer dûment leurs demandes et d’obtenir les visas. Lui qui était classé premier au concours d’entrée à cette école de Toulouse, on lui refusa le visa sous prétexte qu’il n’avait pas la prise en charge. Finalement sur les quatre «boostés» par la SAM, trois sont aujourd’hui en partance pour la France pour une formation pour laquelle ils ne sont pas outillés. L’un d’eux, appuyés par la direction de la SAM, a effectivement passé le test sans mériter la bourse. Les deux autres viendraient «de plus haut» ne parlent ni Français ni Anglais et n’ont aucune compétence particulière pour postuler à ce genre de formation. Alors ?
Le père, certes outré, se dit qu’il peut envoyer son fils faire les formations qu’il veut parce qu’il en a les moyens. Mais il veut bien penser à tous les jeunes Mauritaniens qui peuvent se retrouver dans la même situation et qui n’ont pas les moyens qu’il a lui et qui lui permettent de former son fils dans les meilleures écoles.
Si les concours pour l’accès aux emplois publics (fonction publique et emplois assimilés) ont connu une grande amélioration dans leurs organisations, leurs déroulements et la transparence de leurs résultats, des poches de malversations subsistent en matière de recrutements et de promotion à l’intérieur des administrations. Ces poches méritent d’être dénoncées chaque fois qu’on en décèle une… En voilà une.

mercredi 24 septembre 2014

Hervé Gourdel, une mort qui doit servir

Rien de ce qui a été dit, rien de ce qui sera dit, rien de ce qui peut être dit, rien absolument rien ne peut exprimer la douleur, l’effroi qu’on ressent face à cette mise à mort de ce Français, dont le seul crime est l’amour de la montagne, de la nature en général.
Des «experts du terrorisme» parleront longuement du processus de radicalisation. Ils parleront de l’Islam et des Musulmans. Du sentiment de frustration et d’impuissance devant les atrocités commises en Palestine. Des problèmes d’intégration des communautés musulmanes dans les sociétés occidentales.
Des politiques diront que c’est la faute au Président François Hollande qui a engagé la France dans une guerre qui n’est pas la sienne : le bourbier irakien étant une fabrication américaine, la France ne devait pas s’y engager. Ils profiteront de tous les déboires de la sécurité française et de l’administration française pour tenter d’enfoncer encore plus un Président déjà submergé par les tourments.
Rien de tout ce qui sera dit, de tout ce qui a été dit, n’importe ici. Parce que rien ne peut justifier cette mise à mort – l’appeler «assassinat» atténue à mon avis sa bestialité. Rien, absolument rien !
Reste pour moi le devoir de dire toute ma compassion, d’exprimer toute ma solidarité à la famille Gourdel.
Le devoir de rappeler que ces fous déshumanisés ont tué plus de Musulmans dans le Monde que de non musulmans. Ils sont les ennemis de la vie : c’est bien parce qu’ils ne sont pas capables de proposer un avenir, une vie, parce qu’ils sont incapables de construire qu’ils détruisent.
La mise à mort est ainsi orchestrée pour faire peur aux Français, aux Occidentaux en général, mais aussi aux Algériens, aux Mauritaniens, aux Musulmans en général. Le dégoût qu’elle suscite doit se transformer chez chacun de nous en une révolte, en un soulèvement pour refuser le diktat de l’horreur.
La mort tragique de l’homme Hervé Gourdel doit servir à nous rapprocher pour faire échec à l’ignominie et à la barbarie.
Humains de tous les pays, de toutes les religions, de toutes les cultures, de toutes les races… soyons solidaires le temps d’un deuil, faisons de cette solidarité un rempart contre les fanatismes, contre les extrémismes. Ces dangers-là nous menacent tous, où que nous soyons, qui que nous soyons.

mardi 23 septembre 2014

La révolution ratée (2)

Dans le cas mauritanien, l’intellectuel islamiste Mohamed el Mokhtar Echinguitty présente le coup d’Etat du 6 août 2008 comme étant l’acte «contre-révolutionnaire» qui a fait l’effet d’une IVG sur le processus politique mauritanien. On entend souvent certains de ses amis soutenir : «notre révolution nous a été volée». Pour expliquer ensuite que le renversement de Ould Taya en 2005 est la conséquence de la lutte menée par la mouvance islamiste contre le régime de l’époque.
Il est incontestable que les chefs de cette mouvance étaient bien en prison quand survint le coup d’Etat contre Ould Taya. Mais cela en fait-il «le mouvement qui a provoqué la chute du régime» ? Une analyse rapide de la situation d’alors nous permet de mieux apprécier.
Le 3 août 2005, deux à trois jeunes officiers forcent la main à leurs ainés pour les amener à accepter le coup de force contre le Président Maawiya Ould Sid’Ahemd Taya. Même s’ils compromettent leur projet en le «cédant» à une partie de la vieille garde militaire, c’est une «révolution tranquille» qu’ils proposent à l’espace politique à ce moment-là laminé, lessivé et à bout.
Par la voix du vrai auteur du coup, le colonel Mohamed Ould Abdel Aziz, la proposition faite tourne autour d’une transition qui va durer au maximum 19 mois et qui servira à élire des conseils municipaux nouveaux, une Assemblée nationale et un Sénat, pour clôturer le processus par une élection présidentielle. Le gouvernement aura pour mission de mettre en place les structures et institutions à même de garantir la régularité et la transparence de toutes ces élections. Le principe de l’absolue neutralité de l’administration ainsi que l’interdiction pour les hauts responsables de la transition de se présenter, sont autant de garanties pour arriver à cela. Tout comme la création d’une Commission électorale indépendante (CENI) et d’une Haute Autorité de l’audiovisuel et de la presse (HAPA).
Ce sont bien les militaires du CMJD (comité militaire pour la Justice et la démocratie) qui vont proposer et organiser des journées de concertations pour amener l’espace politique à fixer les nouvelles règles du jeu.
Concertations, neutralité et ouverture de l’espace pour assurer la pluralité sont autant d’éléments qui ont fait espérer une rupture profonde avec le passé.
L’interférence des ainés parmi les officiers dans le jeu politique va créer le phénomène des Indépendants qui gangrèneront l’espace politique le corrompant à jamais. Si bien que quand on arrive à la présidentielle, ultime étape du processus, le jeu est déjà affecté et corrompu.
Arrive le pouvoir civil qui est salué comme une étape de cette «révolution tranquille». Très vite il rompt avec le principe de la concertation. Il accuse des reculs notoires dans le domaine de la liberté d’expression. La manigance politicienne prend le dessus. Et dès la première semaine de la deuxième année, il marque un virage avec le grand retour d’une classe politique profondément marquée par les exercices du passé. C’est peut-être à ce moment-là qu’il faut situer le déclenchement de la contre-révolution avec notamment la restauration d’une nomenklatura qui est responsable des dérives qui avaient mené le pays dans l’impasse. Le 6 août 2008 n’est qu’une tentative de reprise en main par les auteurs du premier coup d’Etat, de leur projet initial. Ils ont eu finalement le courage d’aller au bout pour exercer par eux-mêmes le pouvoir. Non sans de solides soutiens au sein d’une classe politique qui a jusque-là fonctionné sans prendre l’initiative, toujours en se contentant de réagir sinon d’accompagner.
C’est bien cette classe politique qui a été incapable de faire front pendant près de 13 ans (janvier 1992-août 2005), préférant les divisions stériles, les voltes-faces et les traitrises au travail en commun.
Quand 19 candidats se présentent à la présidentielle de 2007, les deux premiers – Sidi Ould Cheikh Abdallahi et Ahmed Ould Daddah - sont des ministres du gouvernement renversé le 10 juillet 1978. Tous deux technocrates, étrangers au monde des politiques. En trente ans d’activisme, les groupuscules et mouvements politiques ont été incapables de présenter une figure consensuelle.
Quand le premier coup d’Eta (3 août 2005) intervient, les partis politiques se contentent de soutenir au lieu de proposer et d’imposer un agenda et un contenu à la transition qui s’ouvrait. Ils sont incapables de dénoncer et d’anticiper sur les conséquences du jeu politique qui se déroule, et participent même au lifting de l’ancien régime.
Quand le deuxième coup d’Etat (6 août 2008), l’Institution de l’Opposition démocratique offre son soutien et participe même aux Etats généraux de la démocratie qui préparent le terrain à la conquête «civile» du pouvoir par le Général Mohamed Ould Abdel Aziz. Lequel n’a aucun mal à ramener tous ses opposants à la table de négociation, à leur faire signer un accord qui ouvre sur le gouvernement d’union qui a pour mission d’organiser l’élection présidentielle, avant de les battre au premier tour d’une élection dont ils détenaient les clés (ministères de l’intérieur, des finances, de la communication, de la défense, la CENI…).
Nos hommes politiques ne sont pas des «révolutionnaires». Ils sont encore profondément marqués par les conservatismes et les mentalités héritées du monolithisme qui a façonné leurs esprits… ce qui explique amplement le ratage de «la révolution».