mardi 1 avril 2014

Les hommes du dialogue

On a longtemps attendu (trop attendu) cet instant. Et voilà que les «trois pôles politiques» (comme en 2009 à Dakar) acceptent de se faire face à face.
La Majorité a envoyé Mohamed El Mokhtar Ould Zamel et El Moudir Ould Bouna, tous deux députés de l’Union pour la République (UPR), comme quoi c’est bien ce parti qui dirige dans ce pôle. Ould Zamel est le président du groupe parlementaire UPR à l’Assemblée nationale.
Le Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU, pas FNDD) a délégué Ahmed Ould Lafdhal du RFD et Kane Hamidou Baba du MPR (mouvement pour la rénovation). Aucun syndicaliste, aucune personnalité de la société civile.
La Coalition pour une alternance pacifique (CAP) est représentée par Abdessalam Ould Horma de Sawab et Idoumou Ould Abdi, secrétaire génaral du Wiam. Sawab qui a participé aux dernières élections n’a pas un siège, mais il préside actuellement la CAP.
On n’a pas vraiment besoin de voir le parcours de chacun de ces hommes, sa position réelle sur l’échiquier qu’il représente, sa disponibilité à voir s’apaiser les relations entre les partenaires politiques, ses engagements antérieurs pour la démocratie, l’égalité, la justice, l’unité et la démocratie…, pas besoin de faire l’évaluation. On se connait assez. Il suffit juste de savoir qui représente quoi pour savoir qu’en mettant en avant ces hommes-là, on a, de part et d’autre, donné la preuve qu’on se moque un peu de l’opinion publique et du pays en général, en tout cas qu’on n’attend pas grand-chose de ce dialogue.
On nous dira qu’il s’agit là d’«éclaireurs» qui ont pour mission de «jauger» l’adversaire en attendant de passer le cap de l’observation. Qu’au premier couac, les trois parties dénonceront leurs envoyés tout en corrigeant le tir et en sachant jusqu’où on peut aller. Si vous connaissez l’histoire du papillon (bouverteta) qui disait à ceux qui l’auscultaient maladroitement pour savoir de quel sexe il est : «le temps pour vous de savoir, je serai mort». La fragilité de ct insecte est légendaire et il est absurde de le retourner dans tous les sens pour savoir s’il est mâle ou femelle.
Avec nos politiques, il est nécessaire de parler vrai : nous n’avons plus le temps parce que nous en avons déjà trop perdu à savoir si le «b» était chimique (sorcier), s’il fallait composer avec le pouvoir ou chercher à le faire dégager, s’il fallait participer ou pas aux élections législatives et municipales, s’il fallait subir les événements et attendre qu’une «ouverture vienne du Ciel»…
Ceux parmi eux qui n’ont pas compris que l’occasion de reprendre la route de la démocratie est peut-être là, vont tout rater. Ce peut-être l’occasion d’approfondir les règles du jeu démocratique pour le rendre plus régulier et plus équitable notamment en renforçant les outils qui le mettent en œuvre. Ce peut-être l’occasion d’exiger le retour sur les élections législatives et municipales et leur reprise pour après l’élections présidentielle. L’occasion de maintenir le statu quo actuelle, avec la même Institution de l’Opposition, et aussi d’ouvrir la voie à tous de participer et de revenir sur scène. Ce peut-être l’occasion de préparer l’élection présidentielle de 2019 qui est le vrai rendez-vous de l’alternance.
Revenons un moment en arrière et rappelons-nous dans quelles conditions le candidat Sidi Ould Cheikh Abdallahi a été élu : malgré le soutien affirmé de la junte au pouvoir, il a eu seulement 24% au premier tour ; il a fallu le retournement de Messaoud Ould Boulkheir et le ralliement de Zeine Ould Zeidane pour le faire passer avec 52%. Plus proche de nous, l’expérience des législatives et municipales est édifiante à Tintane, à Rosso, à Guérou, à Chinguitty… Tout nous enseigne ici que le seul soutien de l’autorité n’assure plus une victoire aux élections.
En 2019, le Président Ould Abdel Aziz ne sera pas candidat. Il se contentera certainement de porter un candidat. L’histoire du pays nous apprend qu’entre un candidat «sortant» (ou en place) et un candidat «soutenu», il y a une grande différence. Autant le premier peut paraitre «imbattable», autant le second peut être battu.
C’est certainement ce que les Islamistes de Tawaçoul ont pris en compte dans leur position marquant plutôt une indifférence vis-à-vis de la future présidentielle : s’il y a une chance, c’est pour l’alternance, c’est celle de 2019 qu’il faut préparer dès à présent. La préparer suppose une présence sur la scène. Elle nécessite un positionnement de leadership au sein de la nouvelle opposition. Ce qui fait de la perspective de boycott, une aubaine pour ce parti dans la mesure où la participation pourrait mener au retour des autres partis dans le jeu.

lundi 31 mars 2014

La Valls à deux temps

A Paris, l’après-élection pose problème parce qu’elle impose un changement de gouvernement. Le Président François Hollande est obligé de changer d’équipe après la débâcle du parti socialiste dans les élections de dimanche. Il va devoir remplacer Jean-Marc Ayrault pour en faire un fusible. Il promet d’intervenir ce soir à 20 heures pour annoncer de «grands changements». Mais c’était compter sans la curiosité des journalistes, sans surtout les ressentiments et les infidélités à l’intérieur du système Hollande…
Dès les premières heures de la matinée, la une des télévisions était celle-là : la démission de Jean-Marc Ayrault et son remplacement par Manuel Valls, le ministre de l‘intérieur. C’est bien le cabinet du Premier sortant qui avait fuité l’information. D’ailleurs, il avait refusé de venir à l’Elysée présenter sa démission lui-même au Président. Préférant, sans doute en signe de mécontentement, envoyer sa démission par l’intermédiaire de l’un de ses conseillers et se garder lui-même de faire le déplacement.
La fuite a eu un effet catastrophique sur le timing fixé par le Président Hollande. Du coup, son intervention a perdu tout de son importance. L’effet qui en était attendu s’est perdu parce qu’elle n’annonçait plus rien. Comme quoi la communication peut être une arme dangereuse. L’occasion de rappeler aux politiques qu’ils doivent tout à la communication. C’est par la communication qu’ils font passer leurs messages, qu’ils deviennent audibles et visibles. C’est par elle qu’ils peuvent influer sur le cours des événements.
On est frappé en Mauritanie par l’indifférence affichée par nos politiques vis-à-vis de cet outil. D’un côté comme de l’autre – pour ne pas dire de tous les côtés car les groupes et rassemblements donnent plusieurs nuances politiques -, on essaye de faire comme si on pouvait se passer de la communication.
Les autorités oublient d’imaginer une stratégie de la communication à même de restaurer une image positive du pays. Il n’y a pas plus dramatique de voir comment la Mauritanie est vue de l’extérieur : un pays esclavagiste où l’exercice de l’arbitraire est quotidien, où les libertés n’existent pas, où des milices tribales sévissent en toute impunité...
Les protagonistes du pouvoir ne sont pas plus conscients des enjeux pour la Mauritanie et pour la démocratie. Jamais, la liberté de presse n’a été au centre des combats politiques. Les grandes avancées dans le domaine sont le fait d’une lutte menée par les journalistes eux-mêmes. Ils ont su imposer, pendant la première transition, l’idée d’une grande réforme du secteur : introduction du régime de la régulation au lieu de celui de la surveillance, création d’une Haute autorité de la presse, libéralisation de l’audiovisuel… Pendant la seconde transition et après l’élection de 2009, seront introduites d’autres améliorations, notammant la loi de dépénalisation du délit de presse et celle régissant la presse électronique. Un chemin a certes été parcouru, mais rien ne l’indique de l’extérieur : en 2013, la Mauritanie a été classée par Freedom House dans la catégorie des «pays les moins libres». Ridicule !
Nous savons désormais que l’arme de la communication a emporté des pouvoirs – depuis le régime des Ceausescu en Roumanie en 1989 à celui des Ben Ali, Moubarak et Kadafi en Tunisie, Egypte et Libye. Elle a emporté des peuples et des pays qui ont sombré dans la guerre civile – depuis le Rwanda et son génocide à la Syrie et son hécatombe qui se déroule devant nous.
A chaque événement chez nous, nous voyons se déployer cette arme redoutable : manipulations, provocations, déstabilisation… fausses informations… analyses tronquées… tout est bon pour intoxiquer l’atmosphère et compliquer la situation. J’usqu’à quand ?

dimanche 30 mars 2014

Ould Mohamed Laghdaf à l’épreuve du dialogue

Lorsqu’il est nommé en août 2008 par le Général Mohamed Ould Abdel Aziz, Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf est inconnu du sérail politique mauritanien. On lui connait juste un engagement au Rassemblement des forces démocratiques, plus pour le leader de ce parti que pour le parti lui-même. Cette première «sortie» politique lui vaut d’être nommé Ambassadeur à Bruxelles. Elle lui vaut aussi d’être dans les bouches chaque fois qu’il est question de nommer un nouveau Premier ministre. Il est même cité au moment où le Président Sidi Ould Cheikh Abdallahi prend les rennes du pouvoir.
En août 2008, il arrive et prend fonction dans une lourde atmosphère caractérisée par le refus du coup d’Etat aussi bien sur le plan national qu’international. Il réussit quand même à participer à faire passer le cap. C’est à lui qu’est confiée la direction du gouvernement d’union nationale issu de l’Accord de Dakar.
Cette mise en avant lui permet de faire ses preuves en matière de négociations et de mise en œuvre d’une entente politique comme celle que fut l’Accord de Dakar. Jusqu’à maintenant, il est tenue responsable par l’un des Pôles politiques de la manœuvre qui a permis au pouvoir de l’époque de ne pas se laisser bloquer par les résistances des autres parties : le fameux décret gouvernemental convoquant le collège électoral pour le 18 juillet 2009.
C’est naturellement lui qui est choisi par le Président Mohamed Ould Abdel Aziz, nouvellement élu pour diriger le gouvernement d’après élections. Il connait une grande stabilité malgré ses difficultés à imposer son autorité aux membres de son gouvernement. Certains ministres devaient beaucoup compter sur la proximité, supposée ou réelle, avec le Président Ould Abdel Aziz. Ils estimaient ne rien devoir au Premier ministre : entre ne rien devoir au Premier ministre et vouloir se passer de lui en établissant des relations directes avec la Présidence, le pas est vite franchi. Ils vont être vidés un à un et les derniers d’entre eux durent se plier pour ne pas avoir à payer «l’insolence».
Refaire le parcours de l’homme Ould Mohamed Laghdaf permet d’anticiper sur ce qui va suivre : est-il le plus indiqué pour engager un dialogue avec les oppositions (elles sont plusieurs nuances) ? a-t-il la marge de manœuvre nécessaire pour rassurer sur un futur partenariat ? jusqu’où peut-il aller ?
On peut diverger dans les appréciations et dans les compréhensions du moment, mais une chose est sûre : jusque-là ceux qui ont eu à discuter avec Ould Mohamed Laghdaf parmi les politiques sont plutôt confiants, au moins «satisfaits». Certains vont loin dans leurs commentaires pour dire son «engagement très fort et sa volonté d’arriver à une élection consensuelle». L’art de la politique, le grand art, ne s’exprime que quand il s’agit de diriger des négociations et de les faire aboutir. Le leadership ne consiste pas seulement à diriger une équipe acquise, mais aussi et surtout à pouvoir faire converger différents avis, différents points de vue. C’est le grand défi pour Ould Mohamed Laghdaf, saura-t-il le relever ?

samedi 29 mars 2014

De quel dialogue parle-t-on ?

On avance de plus en plus vers un schéma qui va mettre autour d’une table «trois pôles politiques mauritaniens», comme ce fut le cas en 2009 à Dakar. Avec cependant un changement d’acteurs.
Le pôle de la Majorité sera presque le même, avec l’Union pour la République (UPR) comme chef de file et quelques nouveaux partis ayant pu profiter de l’absence de l’opposition aux dernières élections pour faire leur entrée sur la scène publique avec notamment des élus à l’Assemblée et dans les mairies.
Le pôle de la Coalition pour une alternance pacifique (CAP) est constitué des partis ayant accepté de participer au dialogue ouvert en 2011-2012 : Al Wiam de Bodyiel Ould Hoummoid (10 députés), l’Alliance populaire progressiste (APP) de Messaoud Ould Boulkheir (7 députés) et Sawab, le parti Baath dirigé par Abdessalam Ould Horma qui n’est malheureusement pas représenté au Parlement.
Enfin le pôle du Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU) que composent Tawaçoul, le parti islamiste arrivé en tête des partis d’opposition lors des législatives avec seize députés, la Coordination de l’opposition démocratique (COD) où se retrouvent les anciens partis d’opposition (Rassemblement des forces démocratiques, l’Union des forces progressistes…) bien entourés d’un rassemblement hétéroclite d’anciens soutiens du régime de l’avant août 2005 et de celui de l’après.
Le FNDU vient juste de présenter, par la voie de son président Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine, de présenter ses propositions de dialogue au Premier ministre Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf. On ne sait pas encore si cette rencontre, survenue la semaine dernière, sera «le début de quelque chose» ou si l’on va revenir à la formule d’avant, celle qui consistait pour le Premier ministre à recevoir individuellement les leaders des partis. Les deux procédés ne pouvant aller ensemble, il va falloir rapidement faire le choix entre l’un ou l’autre.
La CAP quant à elle semble évoluer vers l’acceptation d’un dialogue inclusif après l’avoir publiquement refusé. La CAP a toujours considéré que ce qui devait être dit et fait a été dit et fait, qu’il n’est pas de leur faute si leurs amis de la COD ont raté le train.
La Majorité est poussée par la volonté personnelle du Président de la République qui se déclare prêt à tout discuter avec l’opposition. Tout ? Non, tout sauf de deux questions : le recul de l’élection pour ce qu’il demande de révision des textes constitutionnels, et la constitution d’un gouvernement d’union ou d’ouverture pour ce qu’elle parait inutile dans un système où la CENI prend totalement en charge l’organisation et le déroulement des scrutins. La recomposition de la CENI n’est pas à exclure dans la mesure où elle fait l’objet d’une demande express.
Quand on prend les pôles un à un, on se rend rapidement compte que leurs intérêts divergent à telle enseigne qu’on voit mal comment ils pourraient se retrouver autour d’une table pour discuter d’un avenir commun.
La Majorité a tout intérêt à garder le statu quo car elle n’est jamais sûre de faire les mêmes scores qu’elle a fait au cours des dernières élections. Encore moins de faire le score espéré pour la présidentielle (passage au premier tour). Il vaut mieux pour elle, tout en déclarant sa disponibilité à faire toutes les concessions nécessaires, de laisser le temps passer pour donner l’impression que la partie adverse fait blocage.
Pour la CAP, laisser la COD au bord du chemin sert certainement dans la démobilisation de ses militants et pourquoi dans leur débauchage éventuel. En attendant, sa mise à l’écart permet d’assouvir au moins quelques vieux ressentiments.
Pour le FNDU, la diversité des intérêts et des stratégies déployées par les uns et les autres ne laisse pas entrevoir une communauté de destin. Même au sein de la COD, les calculs ne paraissent nullement les mêmes. Entre l’UFP et le RFD, pour ne citer que les partis qui pèsent, les préoccupations sont différentes. Pour le parti de Mohamed Ould Maouloud, l’heure est à la reprise de la ligne originelle perdue avec le boycott. Pour le RFD de Ahmed Ould Daddah, tout doit servir à compliquer la situation en espérant qu’un bouchon explosera quelque part. Parallèlement à ces deux grands partis dont la position est déterminante, les groupes d’influence manœuvrent plus ou moins ouvertement pour trouver l’occasion d’un placement.
Autre composante du FNDU qui doit avoir son agenda propre, Tawaçoul qui n’aspire pas à présenter un candidat aux prochaines élections. Elles importent peu pour le parti islamiste qui déclare pouvoir soutenir un candidat unique de l’opposition, sans plus. Que le boycott soit ou non décidé, cela importe peu.

Et comme, par le passé, pendant qu’on essaye de lire, de surprendre une déclaration ici ou là, de voir une position significative, le temps continue d’avancer. La date du 7 juin s’approche inexorablement. Faut-il s’attendre à un remake du processus de 2013, celui qui a vu les délégations discuter 72 heures durant, sans résultats malgré le satisfecit affiché des deux côtés sur «l’atmosphère dans laquelle se déroulaient les négociations» ? à quoi sert une «bonne atmosphère» si elle ne permet pas d’avancer d’un pas ?

vendredi 28 mars 2014

Marième, ma sœur

Merci ma sœur, Marième Tamata-Varin, fraichement élue maire d’un petit village en France. Merci pour ton courage qui t’a amenée à briguer un mandat d’élu dans une région réputée «fief du Front national» et dans un petit village de 700 habitants. Merci pour avoir les cœurs de ces habutants.
Il parait que tu es venue ici seulement en 2008. En quelques six années, te voilà maire. Merci pour ton passage au premier tour à un moment où la France généreuse doute d’elle-même et de ses valeurs. La défaite de la Gauche et la montée de l’extrême droite sont l’expression de ce doute qui perturbe l’image que nous avons de la France, terre d’accueil et de refuge, berceau de l’humanisme et des droits humains… La France d’aujourd’hui est celle de l’exclusion, du rejet de l’autre, du racisme extrême, du refus de la pluralité et de la diversité… c’est du moins ce qu’on en voit d’ici en ces moments de tumultes…
Marième, ton élection est venue nous rassurer sur la marche du Monde en général, pas seulement sur le vieux et solide fonds de «la doulce France». Le Monde appartiendra ; appartient déjà, à ceux qui assumeront leurs devenirs et leur humanité. Aucune frontière ne peut se fermer devant cette loi naturelle du mouvement, cet instinct de la mobilité, du voyage vers l’Autre et de sa rencontre…
L’élection de Marième Tamata-Varin, musulmane d’origine mauritanienne, débarquée en France en 2000, intégrée depuis tout en gardant son identité originelle, cette élection fait l’effet d’une porte qu’on ouvre pour laisser entrer quelque fraicheur bénéfique. Elle est un espoir pour des générations de migrants qu’on tente depuis un certain temps de traiter en étranger.
Merci Marième. Merci infiniment.

jeudi 27 mars 2014

Pour rester au courant

Le livre a été écrit en 1966. Il vient d’être réédité par la maison Demopolis. Il s’agit de «Islam & capitalisme» de Maxime Rodinson, l’orientaliste très connu pour ses écrits lumineux sur l’Islam et les Musulmans. Il est l’auteur, entre autres œuvres, de la fabuleuse biographie du Prophète Mohammad. Dans son livre réédité cette année, il pose la problématique des rapports entre Islam avec le capitalisme, le développement en général. Nous choisissons de vous proposer en lecture, un extrait de  la préface du livre écrite par Alain Gresh, éditorialiste du Monde diplomatique :

«Maxime Rodinson analyse minutieusement non seulement les rapports entre islam et capitalisme, mais aussi entre socialisme et islam. Ce dernier serait-il favorable au partage des richesses ? La question peut sembler saugrenue aujourd'hui, tant les perspectives d'une révolution paraissent lointaines, pour ne pas dire utopiques, et tant l'islamisme semble éloigné de toute ambition sociale radicale. Elle ne l'était pas au moment de la publication de ce livre. 
Nous sommes alors à la veille de la guerre de juin 1967, et le nationalisme arabe révolutionnaire incarné par le président égyptien Gamal Abdel Nasser est à son apogée. Nassérisme, baasisme, socialisme arabe, communisme : sous ces différentes dénominations, la gauche plus ou moins radicale domine la scène idéologique. Officiers, intellectuels, journalistes, fonctionnaires, classes moyennes des villes s'en réclament ardemment, même s'ils se disputent, voire s'entretuent, à propos de telle ou telle interprétation de la doctrine. Des expériences de transformation révolutionnaire se mettent en place en Egypte, en Algérie, en Syrie, en Irak, au Yémen du Sud; les monarchies semblent à la veille d'être emportées par une vague révolutionnaire. 
En plus de leur autoritarisme - la «
démocratie bourgeoise» est condamnée sans appel -, tous ces régimes allient un désir tenace de consolider l'indépendance nationale et de clore définitivement l'ère de la domination étrangère à une volonté de transformer la société. Ils mettent en œuvre des réformes agraires et impulsent un développement économique, notamment de l'industrie lourde, fondé sur le rôle central de l'Etat. Ils pilotent une politique résolue de redistribution sociale, d'éducation et de santé pour tous. Dans tout le tiers-monde, alors, «le fond de l'air est rouge»; l'heure est aux changements radicaux et, des maquis castristes d'Amérique latine aux «zones libérées» d'Indochine en passant par les guérillas d'Afrique australe, les forces révolutionnaires promettent des lendemains qui chantent socialistes, voire communistes. 
Dans le monde arabe, pour justifier leurs entreprises révolutionnaires auprès de populations restées profondément croyantes et en majorité agraires, les pouvoirs se devaient de mobiliser les ressources de l'islam. Comme le remarque Rodinson, «
ce que permet la fidélité des masses à la religion traditionnelle en vertu de facteurs d'identification nationalitaire, c'est l'utilisation démagogique (au sens strict) du slogan islamique, du prestige de l'islam comme drapeau pour couvrir des options plus ou moins socialisantes issues d'autres sources». 
Cette hégémonie idéologique du socialisme ou de ses interprétations allait contraindre même des organisations se situant hors de toute perspective révolutionnaire à se réclamer d'un «
socialisme islamique». L'un des best-sellers de l'époque, écrit par un dirigeant des Frères musulmans syriens, Moustapha Al-Sibai, s'intitule Le Socialisme de l'islam. Dieu, écrit l'auteur, «a prescrit la coopération et la solidarité sous toutes ses formes. (...) Le Prophète a établi l'institution de la solidarité sociale dans son sens plein». Et il conclut : «Le principe de solidarité sociale dans le socialisme musulman est une des caractéristiques qui distinguent ce socialisme humaniste et moral de tant de socialismes connus aujourd'hui. S'il était appliqué, notre société serait idéale et aucune autre n'approcherait son élévation». Ce qu'il ne dit pas, c'est comment il compte atteindre cet idéal, ni pourquoi ces principes n'ont pas été mis en œuvre. 
Ce discours ne surprend pas Rodinson. «
Certains courants de l'islam ont envisagé des restrictions drastiques au droit de propriété, sous la forme d'une limitation imposée des richesses», et la source de ces demandes peut se trouver dans tel ou tel texte, «dans l'idée religieuse que les biens de ce monde détournent de Dieu, qu'ils exposent au péché». 
Est-ce à dire que les partisans du socialisme peuvent se servir de la religion de la même manière que les forces de la réaction ? Non, rétorque Rodinson : «
Les interprètes réactionnaires bénéficient de tout le patrimoine du passé, du poids de siècles d'interprétation dans le sens traditionnel, du prestige de ces interprétations, de l'habitude qu'on a de les lier à la religion proclamée, affichée, pour des raisons nullement religieuses». Et d'insister sur le caractère le plus souvent conservateur des hommes de religion, caractère qui sera renforcé par la suite avec le poids grandissant de l'Arabie saoudite et la «wahhabisation» de l'islam. 
Par une interprétation particulièrement réactionnaire des préceptes religieux, par l'exportation, grâce à la manne du pétrole, de milliards de dollars et de dizaines de milliers de prêcheurs à travers le monde, le royaume a imposé à l'échelle internationale sa vision rigoriste, alliant défense de principes rétrogrades, notamment pour les femmes, adhésion à l'économie néolibérale et ancrage dans le camp occidental. Faut-il rappeler l'alliance stratégique entre les Etats-Unis, l'Arabie saoudite et les groupes islamistes à deux occasions au moins : la lutte contre le nassérisme dans les années 1960 et l'aide aux moudjahidins afghans dans les années 1980 ? 
Rodinson en conclut que l'expérience historique comme son analyse «
n'encouragent pas à voir, à l'époque actuelle, dans la religion musulmane un facteur de nature à mobiliser les masses pour la construction économique, particulièrement alors que celle-ci se révèle nécessairement révolutionnaire, destructrice de structures établies». 

mercredi 26 mars 2014

La «bonne» expérience politique

Il fait partie de la classe politique des premières heures. Je ne sais pas quand est-ce qu’il est entré en scène. Mais depuis que j’ai conscience du monde qui m’entoure j’entends son nom et le voit sur scène. C’est vous dire combien cela peut paraitre loin (n’est-ce pas ?).
Il a été le premier à faire ses valises pour quitter le mouvement des Kadihines, aller rejoindre l’aile du pouvoir politique de l’époque qui refusait pourtant le dialogue avec les Gauchistes d’inspiration (forte) communiste. Cette décision, qualifiée par certains de «trahison» et de «bravoure» par d’autres, est l’acte fondateur de la realpolitik en Mauritanie. Il est le premier à exprimer «la politique du ventre» qui devait régner plus tard sur les esprits et les engagements. Résultat immédiat pour lui : on lui confia l’une des officines des renseignements et analyses du ministère de l’intérieur. De là il pouvait «servir» dignement son patron qui le destinait à une brillante carrière dans l’administration. D’ailleurs, il en fit part au Président de la République de l’époque, le très sage Moktar Ould Daddah. Et malgré les réticences exprimées avec plus ou moins de clarté, le patron (ministre de l‘intérieur) passa outre les objections de son Président et promut l’Animal politique
Le ministre jugeait sans doute que «cet esprit lumineux et utile dans le démantèlement des contestataires de l’époque» méritait mieux et plus. Il voulut accélérer la promotion en brûlant les étapes de la carrière administrative et politique de notre homme. Excédé par les démarches du ministre, feu Moktar le reçut en aparté pour lui remettre une enveloppe ouverte. «Monsieur le Ministre, lisez ça tranquillement chez vous. S’agissant de ce cadre qui semble très satisfaisant, faites une proposition au conseil de demain, nous l’accepterons volontiers…»
Très enchanté de pouvoir enfin récompenser ce jeune homme intrépide, notre ministre s’en alla chez lui. Sans doute que c’est le travail qui lui fit oublier l’enveloppe et son contenu. C’est tard dans la soirée, au moment où il se préparait à se mettre au lit qu’il se rappela qu’il devait lire ce qu’il y avait dans l’enveloppe avant de rencontrer le Président le lendemain. Il ouvrit l’enveloppe et en retira deux feuillets A4 remplis d’écritures bien droites, bien aérées et sans aucune rature. Il entreprit la lecture depuis le début…
Le texte parlait du ministre et de ses «incartades», de ses «faiblesses dangereuses pour la fonction», de ses «choix malencontreux», de ses «réseaux criminels»… tellement de mal qu’on disait de lui qu’il s’empressa à aller vers le bas de la deuxième page en espérant y voir le nom de l’auteur de ces perfides propos… l’auteur n’était autre que «son» cadre chéri…
Toute la nuit, le sommeil ne vint point. Comment «faire payer à cet ingrat sa traitrise» ? Mais les gens de cette époque-là n’étaient pas rancuniers. Ils croyaient aussi que l’autorité ne pouvait jamais servir les ressentiments personnels et que l’administration doit être protégée de toutes ces considérations égoïstes. Au matin, le Ministre se dit que «son protégé» n’avait finalement fait que continuer à trahir ceux qu’il approchait : après tout, c’est bien pour cela qu’il l’avait engagé et promu, pour sa capacité à trahir.
Toujours est-il que le lendemain, il ne fut point question de proposition de nomination de la part du Ministre. Le Président s’abstiendra d’évoquer la question et on oublia peu à peu l’existence de l’homme. Il a existé depuis dans l’ombre avant de sortir à la lumière pour servir au grand jour les systèmes faits d’arbitraires et de tricheries…
Avec le temps, l’homme est devenu un «révolutionnaire» maintenant que c’est possible et que cela n’implique rien pour lui. Il moralise, fustige, dénonce, parle de temps en temps au nom du peuple… Tranquillement, il croit se refaire une virginité nouvelle (ou neuve) et compte beaucoup sur la «courte mémoire» de ses compatriotes. Comme d’ailleurs nombre de ses semblables…

Non ! «on n’oublie rien… rien de rien…»