dimanche 30 mars 2014

Ould Mohamed Laghdaf à l’épreuve du dialogue

Lorsqu’il est nommé en août 2008 par le Général Mohamed Ould Abdel Aziz, Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf est inconnu du sérail politique mauritanien. On lui connait juste un engagement au Rassemblement des forces démocratiques, plus pour le leader de ce parti que pour le parti lui-même. Cette première «sortie» politique lui vaut d’être nommé Ambassadeur à Bruxelles. Elle lui vaut aussi d’être dans les bouches chaque fois qu’il est question de nommer un nouveau Premier ministre. Il est même cité au moment où le Président Sidi Ould Cheikh Abdallahi prend les rennes du pouvoir.
En août 2008, il arrive et prend fonction dans une lourde atmosphère caractérisée par le refus du coup d’Etat aussi bien sur le plan national qu’international. Il réussit quand même à participer à faire passer le cap. C’est à lui qu’est confiée la direction du gouvernement d’union nationale issu de l’Accord de Dakar.
Cette mise en avant lui permet de faire ses preuves en matière de négociations et de mise en œuvre d’une entente politique comme celle que fut l’Accord de Dakar. Jusqu’à maintenant, il est tenue responsable par l’un des Pôles politiques de la manœuvre qui a permis au pouvoir de l’époque de ne pas se laisser bloquer par les résistances des autres parties : le fameux décret gouvernemental convoquant le collège électoral pour le 18 juillet 2009.
C’est naturellement lui qui est choisi par le Président Mohamed Ould Abdel Aziz, nouvellement élu pour diriger le gouvernement d’après élections. Il connait une grande stabilité malgré ses difficultés à imposer son autorité aux membres de son gouvernement. Certains ministres devaient beaucoup compter sur la proximité, supposée ou réelle, avec le Président Ould Abdel Aziz. Ils estimaient ne rien devoir au Premier ministre : entre ne rien devoir au Premier ministre et vouloir se passer de lui en établissant des relations directes avec la Présidence, le pas est vite franchi. Ils vont être vidés un à un et les derniers d’entre eux durent se plier pour ne pas avoir à payer «l’insolence».
Refaire le parcours de l’homme Ould Mohamed Laghdaf permet d’anticiper sur ce qui va suivre : est-il le plus indiqué pour engager un dialogue avec les oppositions (elles sont plusieurs nuances) ? a-t-il la marge de manœuvre nécessaire pour rassurer sur un futur partenariat ? jusqu’où peut-il aller ?
On peut diverger dans les appréciations et dans les compréhensions du moment, mais une chose est sûre : jusque-là ceux qui ont eu à discuter avec Ould Mohamed Laghdaf parmi les politiques sont plutôt confiants, au moins «satisfaits». Certains vont loin dans leurs commentaires pour dire son «engagement très fort et sa volonté d’arriver à une élection consensuelle». L’art de la politique, le grand art, ne s’exprime que quand il s’agit de diriger des négociations et de les faire aboutir. Le leadership ne consiste pas seulement à diriger une équipe acquise, mais aussi et surtout à pouvoir faire converger différents avis, différents points de vue. C’est le grand défi pour Ould Mohamed Laghdaf, saura-t-il le relever ?

samedi 29 mars 2014

De quel dialogue parle-t-on ?

On avance de plus en plus vers un schéma qui va mettre autour d’une table «trois pôles politiques mauritaniens», comme ce fut le cas en 2009 à Dakar. Avec cependant un changement d’acteurs.
Le pôle de la Majorité sera presque le même, avec l’Union pour la République (UPR) comme chef de file et quelques nouveaux partis ayant pu profiter de l’absence de l’opposition aux dernières élections pour faire leur entrée sur la scène publique avec notamment des élus à l’Assemblée et dans les mairies.
Le pôle de la Coalition pour une alternance pacifique (CAP) est constitué des partis ayant accepté de participer au dialogue ouvert en 2011-2012 : Al Wiam de Bodyiel Ould Hoummoid (10 députés), l’Alliance populaire progressiste (APP) de Messaoud Ould Boulkheir (7 députés) et Sawab, le parti Baath dirigé par Abdessalam Ould Horma qui n’est malheureusement pas représenté au Parlement.
Enfin le pôle du Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU) que composent Tawaçoul, le parti islamiste arrivé en tête des partis d’opposition lors des législatives avec seize députés, la Coordination de l’opposition démocratique (COD) où se retrouvent les anciens partis d’opposition (Rassemblement des forces démocratiques, l’Union des forces progressistes…) bien entourés d’un rassemblement hétéroclite d’anciens soutiens du régime de l’avant août 2005 et de celui de l’après.
Le FNDU vient juste de présenter, par la voie de son président Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine, de présenter ses propositions de dialogue au Premier ministre Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf. On ne sait pas encore si cette rencontre, survenue la semaine dernière, sera «le début de quelque chose» ou si l’on va revenir à la formule d’avant, celle qui consistait pour le Premier ministre à recevoir individuellement les leaders des partis. Les deux procédés ne pouvant aller ensemble, il va falloir rapidement faire le choix entre l’un ou l’autre.
La CAP quant à elle semble évoluer vers l’acceptation d’un dialogue inclusif après l’avoir publiquement refusé. La CAP a toujours considéré que ce qui devait être dit et fait a été dit et fait, qu’il n’est pas de leur faute si leurs amis de la COD ont raté le train.
La Majorité est poussée par la volonté personnelle du Président de la République qui se déclare prêt à tout discuter avec l’opposition. Tout ? Non, tout sauf de deux questions : le recul de l’élection pour ce qu’il demande de révision des textes constitutionnels, et la constitution d’un gouvernement d’union ou d’ouverture pour ce qu’elle parait inutile dans un système où la CENI prend totalement en charge l’organisation et le déroulement des scrutins. La recomposition de la CENI n’est pas à exclure dans la mesure où elle fait l’objet d’une demande express.
Quand on prend les pôles un à un, on se rend rapidement compte que leurs intérêts divergent à telle enseigne qu’on voit mal comment ils pourraient se retrouver autour d’une table pour discuter d’un avenir commun.
La Majorité a tout intérêt à garder le statu quo car elle n’est jamais sûre de faire les mêmes scores qu’elle a fait au cours des dernières élections. Encore moins de faire le score espéré pour la présidentielle (passage au premier tour). Il vaut mieux pour elle, tout en déclarant sa disponibilité à faire toutes les concessions nécessaires, de laisser le temps passer pour donner l’impression que la partie adverse fait blocage.
Pour la CAP, laisser la COD au bord du chemin sert certainement dans la démobilisation de ses militants et pourquoi dans leur débauchage éventuel. En attendant, sa mise à l’écart permet d’assouvir au moins quelques vieux ressentiments.
Pour le FNDU, la diversité des intérêts et des stratégies déployées par les uns et les autres ne laisse pas entrevoir une communauté de destin. Même au sein de la COD, les calculs ne paraissent nullement les mêmes. Entre l’UFP et le RFD, pour ne citer que les partis qui pèsent, les préoccupations sont différentes. Pour le parti de Mohamed Ould Maouloud, l’heure est à la reprise de la ligne originelle perdue avec le boycott. Pour le RFD de Ahmed Ould Daddah, tout doit servir à compliquer la situation en espérant qu’un bouchon explosera quelque part. Parallèlement à ces deux grands partis dont la position est déterminante, les groupes d’influence manœuvrent plus ou moins ouvertement pour trouver l’occasion d’un placement.
Autre composante du FNDU qui doit avoir son agenda propre, Tawaçoul qui n’aspire pas à présenter un candidat aux prochaines élections. Elles importent peu pour le parti islamiste qui déclare pouvoir soutenir un candidat unique de l’opposition, sans plus. Que le boycott soit ou non décidé, cela importe peu.

Et comme, par le passé, pendant qu’on essaye de lire, de surprendre une déclaration ici ou là, de voir une position significative, le temps continue d’avancer. La date du 7 juin s’approche inexorablement. Faut-il s’attendre à un remake du processus de 2013, celui qui a vu les délégations discuter 72 heures durant, sans résultats malgré le satisfecit affiché des deux côtés sur «l’atmosphère dans laquelle se déroulaient les négociations» ? à quoi sert une «bonne atmosphère» si elle ne permet pas d’avancer d’un pas ?

vendredi 28 mars 2014

Marième, ma sœur

Merci ma sœur, Marième Tamata-Varin, fraichement élue maire d’un petit village en France. Merci pour ton courage qui t’a amenée à briguer un mandat d’élu dans une région réputée «fief du Front national» et dans un petit village de 700 habitants. Merci pour avoir les cœurs de ces habutants.
Il parait que tu es venue ici seulement en 2008. En quelques six années, te voilà maire. Merci pour ton passage au premier tour à un moment où la France généreuse doute d’elle-même et de ses valeurs. La défaite de la Gauche et la montée de l’extrême droite sont l’expression de ce doute qui perturbe l’image que nous avons de la France, terre d’accueil et de refuge, berceau de l’humanisme et des droits humains… La France d’aujourd’hui est celle de l’exclusion, du rejet de l’autre, du racisme extrême, du refus de la pluralité et de la diversité… c’est du moins ce qu’on en voit d’ici en ces moments de tumultes…
Marième, ton élection est venue nous rassurer sur la marche du Monde en général, pas seulement sur le vieux et solide fonds de «la doulce France». Le Monde appartiendra ; appartient déjà, à ceux qui assumeront leurs devenirs et leur humanité. Aucune frontière ne peut se fermer devant cette loi naturelle du mouvement, cet instinct de la mobilité, du voyage vers l’Autre et de sa rencontre…
L’élection de Marième Tamata-Varin, musulmane d’origine mauritanienne, débarquée en France en 2000, intégrée depuis tout en gardant son identité originelle, cette élection fait l’effet d’une porte qu’on ouvre pour laisser entrer quelque fraicheur bénéfique. Elle est un espoir pour des générations de migrants qu’on tente depuis un certain temps de traiter en étranger.
Merci Marième. Merci infiniment.

jeudi 27 mars 2014

Pour rester au courant

Le livre a été écrit en 1966. Il vient d’être réédité par la maison Demopolis. Il s’agit de «Islam & capitalisme» de Maxime Rodinson, l’orientaliste très connu pour ses écrits lumineux sur l’Islam et les Musulmans. Il est l’auteur, entre autres œuvres, de la fabuleuse biographie du Prophète Mohammad. Dans son livre réédité cette année, il pose la problématique des rapports entre Islam avec le capitalisme, le développement en général. Nous choisissons de vous proposer en lecture, un extrait de  la préface du livre écrite par Alain Gresh, éditorialiste du Monde diplomatique :

«Maxime Rodinson analyse minutieusement non seulement les rapports entre islam et capitalisme, mais aussi entre socialisme et islam. Ce dernier serait-il favorable au partage des richesses ? La question peut sembler saugrenue aujourd'hui, tant les perspectives d'une révolution paraissent lointaines, pour ne pas dire utopiques, et tant l'islamisme semble éloigné de toute ambition sociale radicale. Elle ne l'était pas au moment de la publication de ce livre. 
Nous sommes alors à la veille de la guerre de juin 1967, et le nationalisme arabe révolutionnaire incarné par le président égyptien Gamal Abdel Nasser est à son apogée. Nassérisme, baasisme, socialisme arabe, communisme : sous ces différentes dénominations, la gauche plus ou moins radicale domine la scène idéologique. Officiers, intellectuels, journalistes, fonctionnaires, classes moyennes des villes s'en réclament ardemment, même s'ils se disputent, voire s'entretuent, à propos de telle ou telle interprétation de la doctrine. Des expériences de transformation révolutionnaire se mettent en place en Egypte, en Algérie, en Syrie, en Irak, au Yémen du Sud; les monarchies semblent à la veille d'être emportées par une vague révolutionnaire. 
En plus de leur autoritarisme - la «
démocratie bourgeoise» est condamnée sans appel -, tous ces régimes allient un désir tenace de consolider l'indépendance nationale et de clore définitivement l'ère de la domination étrangère à une volonté de transformer la société. Ils mettent en œuvre des réformes agraires et impulsent un développement économique, notamment de l'industrie lourde, fondé sur le rôle central de l'Etat. Ils pilotent une politique résolue de redistribution sociale, d'éducation et de santé pour tous. Dans tout le tiers-monde, alors, «le fond de l'air est rouge»; l'heure est aux changements radicaux et, des maquis castristes d'Amérique latine aux «zones libérées» d'Indochine en passant par les guérillas d'Afrique australe, les forces révolutionnaires promettent des lendemains qui chantent socialistes, voire communistes. 
Dans le monde arabe, pour justifier leurs entreprises révolutionnaires auprès de populations restées profondément croyantes et en majorité agraires, les pouvoirs se devaient de mobiliser les ressources de l'islam. Comme le remarque Rodinson, «
ce que permet la fidélité des masses à la religion traditionnelle en vertu de facteurs d'identification nationalitaire, c'est l'utilisation démagogique (au sens strict) du slogan islamique, du prestige de l'islam comme drapeau pour couvrir des options plus ou moins socialisantes issues d'autres sources». 
Cette hégémonie idéologique du socialisme ou de ses interprétations allait contraindre même des organisations se situant hors de toute perspective révolutionnaire à se réclamer d'un «
socialisme islamique». L'un des best-sellers de l'époque, écrit par un dirigeant des Frères musulmans syriens, Moustapha Al-Sibai, s'intitule Le Socialisme de l'islam. Dieu, écrit l'auteur, «a prescrit la coopération et la solidarité sous toutes ses formes. (...) Le Prophète a établi l'institution de la solidarité sociale dans son sens plein». Et il conclut : «Le principe de solidarité sociale dans le socialisme musulman est une des caractéristiques qui distinguent ce socialisme humaniste et moral de tant de socialismes connus aujourd'hui. S'il était appliqué, notre société serait idéale et aucune autre n'approcherait son élévation». Ce qu'il ne dit pas, c'est comment il compte atteindre cet idéal, ni pourquoi ces principes n'ont pas été mis en œuvre. 
Ce discours ne surprend pas Rodinson. «
Certains courants de l'islam ont envisagé des restrictions drastiques au droit de propriété, sous la forme d'une limitation imposée des richesses», et la source de ces demandes peut se trouver dans tel ou tel texte, «dans l'idée religieuse que les biens de ce monde détournent de Dieu, qu'ils exposent au péché». 
Est-ce à dire que les partisans du socialisme peuvent se servir de la religion de la même manière que les forces de la réaction ? Non, rétorque Rodinson : «
Les interprètes réactionnaires bénéficient de tout le patrimoine du passé, du poids de siècles d'interprétation dans le sens traditionnel, du prestige de ces interprétations, de l'habitude qu'on a de les lier à la religion proclamée, affichée, pour des raisons nullement religieuses». Et d'insister sur le caractère le plus souvent conservateur des hommes de religion, caractère qui sera renforcé par la suite avec le poids grandissant de l'Arabie saoudite et la «wahhabisation» de l'islam. 
Par une interprétation particulièrement réactionnaire des préceptes religieux, par l'exportation, grâce à la manne du pétrole, de milliards de dollars et de dizaines de milliers de prêcheurs à travers le monde, le royaume a imposé à l'échelle internationale sa vision rigoriste, alliant défense de principes rétrogrades, notamment pour les femmes, adhésion à l'économie néolibérale et ancrage dans le camp occidental. Faut-il rappeler l'alliance stratégique entre les Etats-Unis, l'Arabie saoudite et les groupes islamistes à deux occasions au moins : la lutte contre le nassérisme dans les années 1960 et l'aide aux moudjahidins afghans dans les années 1980 ? 
Rodinson en conclut que l'expérience historique comme son analyse «
n'encouragent pas à voir, à l'époque actuelle, dans la religion musulmane un facteur de nature à mobiliser les masses pour la construction économique, particulièrement alors que celle-ci se révèle nécessairement révolutionnaire, destructrice de structures établies». 

mercredi 26 mars 2014

La «bonne» expérience politique

Il fait partie de la classe politique des premières heures. Je ne sais pas quand est-ce qu’il est entré en scène. Mais depuis que j’ai conscience du monde qui m’entoure j’entends son nom et le voit sur scène. C’est vous dire combien cela peut paraitre loin (n’est-ce pas ?).
Il a été le premier à faire ses valises pour quitter le mouvement des Kadihines, aller rejoindre l’aile du pouvoir politique de l’époque qui refusait pourtant le dialogue avec les Gauchistes d’inspiration (forte) communiste. Cette décision, qualifiée par certains de «trahison» et de «bravoure» par d’autres, est l’acte fondateur de la realpolitik en Mauritanie. Il est le premier à exprimer «la politique du ventre» qui devait régner plus tard sur les esprits et les engagements. Résultat immédiat pour lui : on lui confia l’une des officines des renseignements et analyses du ministère de l’intérieur. De là il pouvait «servir» dignement son patron qui le destinait à une brillante carrière dans l’administration. D’ailleurs, il en fit part au Président de la République de l’époque, le très sage Moktar Ould Daddah. Et malgré les réticences exprimées avec plus ou moins de clarté, le patron (ministre de l‘intérieur) passa outre les objections de son Président et promut l’Animal politique
Le ministre jugeait sans doute que «cet esprit lumineux et utile dans le démantèlement des contestataires de l’époque» méritait mieux et plus. Il voulut accélérer la promotion en brûlant les étapes de la carrière administrative et politique de notre homme. Excédé par les démarches du ministre, feu Moktar le reçut en aparté pour lui remettre une enveloppe ouverte. «Monsieur le Ministre, lisez ça tranquillement chez vous. S’agissant de ce cadre qui semble très satisfaisant, faites une proposition au conseil de demain, nous l’accepterons volontiers…»
Très enchanté de pouvoir enfin récompenser ce jeune homme intrépide, notre ministre s’en alla chez lui. Sans doute que c’est le travail qui lui fit oublier l’enveloppe et son contenu. C’est tard dans la soirée, au moment où il se préparait à se mettre au lit qu’il se rappela qu’il devait lire ce qu’il y avait dans l’enveloppe avant de rencontrer le Président le lendemain. Il ouvrit l’enveloppe et en retira deux feuillets A4 remplis d’écritures bien droites, bien aérées et sans aucune rature. Il entreprit la lecture depuis le début…
Le texte parlait du ministre et de ses «incartades», de ses «faiblesses dangereuses pour la fonction», de ses «choix malencontreux», de ses «réseaux criminels»… tellement de mal qu’on disait de lui qu’il s’empressa à aller vers le bas de la deuxième page en espérant y voir le nom de l’auteur de ces perfides propos… l’auteur n’était autre que «son» cadre chéri…
Toute la nuit, le sommeil ne vint point. Comment «faire payer à cet ingrat sa traitrise» ? Mais les gens de cette époque-là n’étaient pas rancuniers. Ils croyaient aussi que l’autorité ne pouvait jamais servir les ressentiments personnels et que l’administration doit être protégée de toutes ces considérations égoïstes. Au matin, le Ministre se dit que «son protégé» n’avait finalement fait que continuer à trahir ceux qu’il approchait : après tout, c’est bien pour cela qu’il l’avait engagé et promu, pour sa capacité à trahir.
Toujours est-il que le lendemain, il ne fut point question de proposition de nomination de la part du Ministre. Le Président s’abstiendra d’évoquer la question et on oublia peu à peu l’existence de l’homme. Il a existé depuis dans l’ombre avant de sortir à la lumière pour servir au grand jour les systèmes faits d’arbitraires et de tricheries…
Avec le temps, l’homme est devenu un «révolutionnaire» maintenant que c’est possible et que cela n’implique rien pour lui. Il moralise, fustige, dénonce, parle de temps en temps au nom du peuple… Tranquillement, il croit se refaire une virginité nouvelle (ou neuve) et compte beaucoup sur la «courte mémoire» de ses compatriotes. Comme d’ailleurs nombre de ses semblables…

Non ! «on n’oublie rien… rien de rien…»

mardi 25 mars 2014

L’exigence de transparence

C’est l’une des exigences du Monde moderne. Mais c’est aussi l’une des utopies humaines et l’une des contradictions dans un monde où l’on reconnait que le pouvoir exige le secret, qu’une note d’opacité est un mal nécessaire dans les rapports humains.
Emmanuel Kant avait imaginé en ces termes une société qui existerait quelque part : «Il pourrait se faire qu'il y eut sur quelques autres planètes des êtres raisonnables qui ne pourraient penser qu'à haute voix, c'est-à-dire incapables d'avoir dans la veille ou en rêve, en société ou seuls, des pensées qu'ils n'exprimeraient pas aussitôt». Pour conclure ensuite : «A moins qu’ils fussent tous d’une pureté angélique, on ne saurait envisager comment ils pourraient arriver à avoir le moindre respect l’un pour l’autre et à s’accorder entre eux».
Evoquer cette «objection épistémologique» - et non «obstacle» - nous aiderait à comprendre, peut-être à accepter, que l’exigence de transparence doit être tempérée par la nécessité d’une dose d’opacité surtout dans l’exercice du pouvoir, n’importe lequel.
C’est bien parce qu’il y a des secrets qu’il existe une volonté de les percer. Et comme on dit «des gens qui veulent camoufler donnent nécessairement des gens qui veulent savoir».
L’exigence de transparence n’est pas nouvelle au sein de l’intelligentsia. Au 16ème siècle déjà, l’un des fondateurs de la philosophie politique écrivait qu’«il n'y a que les trompeurs, les pipeurs et ceux qui abusent les autres qui ne veulent pas qu'on découvre leurs jeux, qu'on entende leurs actions, qu'on sache leur vie, mais les gens de biens qui ne craignent point la lumière prendront toujours plaisir qu'on connaisse leur état, leur qualité, leur bien, leur façon de vivre» (Jean Bodin, auteur de Les six Livres de la République). Cependant, «toute opacité n’est pas criminelle, toute transparence n’est pas vertueuse», comme disent certains commentateurs.
Aujourd’hui la transparence est bien une exigence populaire. Avec le développement des moyens d’information modernes, des réseaux sociaux, avec aussi l’aspiration de plus en plus grande de l’individu à devenir acteur dans la cité et l’affirmation de plus en plus forte de la personnalité citoyenne, cette exigence est désormais exprimée au niveau de chacun.
Mais tout doit-il être transparent ? l’opacité est-elle un mal nécessaire parfois ? les citoyens peuvent-ils se transformer en procureurs ? Toutes ces questions peuvent aider à trouver un équilibre entre l’exigence de transparence et la nécessité de laisser l’exercice du pouvoir à l’ombre des regards. Mais est-ce nécessaire ?
Dans notre société – nos sociétés plutôt – où en est-on avec cette exigence et d’où vient-on ? Le chef du village est-il tenu de rendre compte à tous ? et le chef de la Jemaa ? l’habitat traditionnel qu’est la tente (chez les Arabes) et la case (chez les négro-africains)  ne prédispose-t-il pas l’esprit et la mentalité à un maximum de transparence ? La prmiscuité n’impose-t-elle pas la vie en commun ? Tout est sous la tente par exemple, toute la vie familiale s’y déroule, et même quand un étranger de passage trouve refuge sous la tente, cela ne change en rien le rythme de vie des propriétaires. Il en va de même pour les enclos de famille. Transparence naturelle ? Peut-être, mais est-elle exigible quand il s’agit des affaires publiques ?
On peut mal formuler la problématique pour une société comme la nôtre, une société en transition pour avoir quitté un système de valeurs et un mode comportemental, sans pour autant s’établir dans un nouveau système. Mais l’on est obligé de se poser la question, maintenant que n’importe qui peut prétendre à n’importe quoi et, pour ce, tout exiger sans réfléchir à justifier ou à expliquer cette exigence pour l’ancrer et en faire un fait, une revendication sociale bien acceptée. Cette revendication implique nécessairement le rejet du faux-semblant d’où qu’il vienne. Le démocrate qui n’en est pas. Le socialiste libéral. Le rebelle soumis. Le révolutionnaire calculateur. Le religieux mécréant. L’athée charlatan. Le moderne conservateur. Le progressiste esclavagiste. Le moralisateur menteur. Le leader imposteur… tout ce qui est fait notre élite d’aujourd’hui ou, pour être juste, la partie de notre élite qui occupe le plus l’espace public.

lundi 24 mars 2014

Manœuvres politiques

Les choses donnent l’impression de s’accélérer, mais seulement l’impression. Le tout nouveau Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU, cela rappelle-t-il quelque chose ?) rend public la composition de ses comités dirigeants. Visiblement on a essayé de mettre en «backoffice» les dirigeants politiques symboliques, surtout ceux de l’opposition «traditionnelle». Du coup, le gros de la troupe fait partie d’un sérail bien connu des Mauritaniens. Trois catégories de gens : 1. Quelques deux ou trois personnes qui ont toujours cherché à jouer les «indépendants» et qui bénéficient encore d’une certaine confiance dans les milieux intellectuels ; 2. Quelques-uns – un peu plus que les premiers – de cadres de partis ou syndicats partisans connus ; 3. La majorité est composée de caciques du PRDS, voire du PPM (parti du peuple mauritanien des années 70).
Il est vrai que la personnalité du président du FNDU peut faire passer le reste, mais il est impossible de ne pas remarquer la forte remontée sur la scène du groupe des «Kadihines», et qui n’en sont pas véritablement, mais c’est comme ça qu’on doit appeler tous ceux qui ont manœuvré la politique des décennies durant en manipulant les gouvernants…
Sitôt composé, la direction a tenu une conférence de presse au sortir de laquelle, le président Cheikh Sid’Ahmed Ould Babamine a été reçu par le Premier ministre pour discuter de la suite à donner au dialogue entamé individuellement avec les partis. L’avantage d’une telle rencontre, c’est qu’elle se déroule autour de propositions plus ou moins concrètes, en tout cas susceptibles d’être à la base d’un dialogue. C’est probablement le temps qui va manquer aux protagonistes.
En effet, nous sommes déjà à moins de trois mois du premier tour de la présidentielle. Les délais sont incompressibles parce qu’ils sont «constitutionnels». Il va falloir donc ne pas tergiverser et engager rapidement le processus. Il ne faut pas s’attarder sur les formes parce que le dialogue envisagé ne prendra jamais la forme de celui de 2011-2012. Ce renoncement à la forme doit s’accompagner de prédispositions à accepter d’abandonner les positions figées sur des questions qui n’apportent pas réellement un plus aux conditions renforçant la régularité du scrutin et la confiance de l’électeur.
Un gouvernement d’union ou d’ouverture (ou de consensus) n’a aucune incidence sur le processus électoral. C’est la CENI qu’il va falloir renforcer pour lui permettre d’exercer entièrement ses prérogatives. Faire attention à ne pas chercher vers un montage partisan car une CENI partisane comporte des risques alors qu’elle ne garantit aucune loyauté. L’expérience de 2009 nous enseigne là-dessus : quand le président de la CENI, proche du RFD, a démissionné, aucun des représentants de ce parti ne l’a suivi. A rappeler aussi qu’aucun des ministres des deux pôles de l’opposition n’a non plus démission quand leurs partis  ont dénoncé le déroulement des événements.

Reste à concevoir un package qui comprendra l’avant et l’après, y compris la dissolution du Parlement et des municipalités. Pour une fois, nos politiques doivent penser loin et agir vite. Ce sont là des qualités qu’il faut avoir en politique.