mardi 2 octobre 2012

Ce n’était pas un fait divers


Il s’appelait Hacen Ould Hadih. Un jeune délinquant de Nouakchott arrêté il y a quelques mois et attendant son procès dans une affaire de vol. à la fleur de l’âge, le jeune prisonnier ne manquait de punch et …d’orgueil selon ses codétenus que j’ai eu à entretenir. Il avait demandé à un avocat de l’assister pour avoir une liberté provisoire. Après âpres négociations, un prix a été fixé par les deux hommes. Mais, prudent, le prisonnier avait exigé que l’argent soit remis par le régisseur de la prison qui servirait ainsi de garantie morale, des avocats ayant abusé de la confiance de leurs clients qui n’ont d’autre recours que celui-là.
L’attente commença à durer. Perte de confiance. Le prisonnier décide d’interpeller le régisseur. Celui-ci déclare que parce qu’il avait remis l’argent à l’avocat, il ne se trouvait nullement concerné par l’affaire. Clash. Le jeune déborde et insulte le régisseur qui demande aux gardes de le mettre en isolement en attendant de le punir le soir même.
C’est une tradition dans cette prison de Dar Naim. Quand les prisonniers «débordent», ils sont mis dans des cellules d’isolement pour faire l’objet ensuite de représailles. Quand tout le monde aura dormi (ou fait semblant), ils sont sortis dans la cour et battus un à un par les gardes. L’exercice de la violence en dehors de toutes les règles pénitentiaires. Ici c’est la loi de la horde des gardes qui fait office de justice, non celle du droit et du respect des droits des prisonniers.
Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, Hacen se retrouve avec trois autres codétenus. Le premier est un évadé, repris et qui devait être puni pour son évasion. Le second était accusé d’avoir violé un compagnon de cellule. Ces deux-là n’opposent aucune résistance aux gardes déchainés. Hacen, par orgueil sans doute, mais aussi par refus de l’injustice, résiste. Il a la force pour cela. Les gardes sont de plus en plus nombreux et de plus en plus violent. Un coup de trop et il meurt dans la cour où il a été battu…
La mort de Hacen n’est pas un fait divers mais un fait (au sens de phénomène) de société où toutes les failles du système pénitentiaire apparaissent. De l’avocat indélicat, au régisseur irresponsable, au garde bête et méchant, à l’administrateur incompétent… tout y est.
Quand la prison de Dar Naim a été construite, on avait cru qu’un nouvel ordre allait voir le jour. Les autorités avaient même élaboré une ordonnance portant créant statut d’un corps spécialisé dans la surveillance pénitentiaire. Il s’agissait de former des gens qui seront chargé de gérer l’intérieur des prisons. Les former pour les doter d’un savoir académique, d’une force psychologique, d’une éthique qui leur permettrait de respecter les droits des prisonniers et de les traiter, non pas comme des «choses» - je préfère cela à «animaux» qui méritent un respect aussi -, mais des humains. Je sais qu’un à un certain moment la coopération algérienne avait proposé de former les éléments de ce corps. Si ce corps voyait le jour, les gardes resteraient à l’extérieur des prisons, eux qui ont été formés pour le maintien de l’ordre et la répression des manifestations. La gestion pénitentiaire n’a rien à voir avec le maintien de l’ordre. Elle demande des compétences particulières et une éthique humaniste.
On peut se réjouir de la réaction des pouvoirs publics. L’impunité en la matière ne doit pas exister. Mais ce n’est pas suffisant de traduire quelques gardes devant la justice, il faut que les sanctions administratives tombent. Et vite. Pour dire qu’il n’est plus question de laisser faire en matière d’exactions.
Ce n’est pas suffisant aussi parce qu’il faut réformer au plus vite le système pourri par la mauvaise gestion. Il faut savoir que la régie de l’alimentation des prisons est la seule qui n’est pas conditionnée par l’aval d’Errachad. C’est bien sur cette régie que les ponctions sont opérées par les premiers responsables du ministère. C’est sur ce chapitre qu’on pompe l’argent public. On me dit d’ailleurs que la ration quotidienne est passée de 500UM/par jour et par prisonnier à 300. C’est déjà misérable, ce l’est encore plus. On se souvient des détournements décelés par l’IGE dans l’administration pénitentiaire, des millions évaporés, détournés par des administrateurs véreux. Qu’est-ce qui a été fait pour corriger le système qui reste ouvert à toutes les malversations ?
Ce qui vient de se passer dans la prison de Dar Naim n’est que la partie visible d’un mal profond. Dont une autre des expressions est la situation dans la prison des femmes de Nouakchott qui se transforme, la nuit tombée, en un grand lupanar au vu et au su des hiérarchies judiciaires (ministère de la justice) et sécuritaires (Garde nationale).

N.B : J’ai lu quelque part que «le fait divers fait diversion», selon les termes du sociologue français Pierre Bourdieu. La bavure de Dar Naim ne doit pas divertir de la vraie problématique des prisons en Mauritanie. Au contraire, elle interpelle pour nous rappeler la perversité d’un système que nous ne dénonçons pas assez.

lundi 1 octobre 2012

Le plus authentique des Bidhânes


Il n’appartient pas à cette communauté, le plus authentique de cette communauté. Il est un mélange, comme tous les grands de cet espace ouest-africain dont il est une parfaite illustration.
Né saint-louisien en milieu Wolof, Doudou Seck est un Pulaar dont la famille vient de la région de Boghé. C’est son grand-père, Abdalla Cheikh Seck qui serait le premier à se faire connaitre par le milieu savant et commercial du N’darr (Saint-Louis) de l’époque (18-19èmes siècles). Un N’darr foisonnant de richesses et d’échanges intercommunautaires. Cadi, il est très vite adopté par les locuteurs arabes qui venaient chercher refuge auprès de ce grand érudit qui parlait parfaitement leur langue.
Quand il eut un enfant, il lui donna le prénom de Mokhtar (élu, choisi) et le surnomma Ibn El Moghdad en souvenir d’un soufi marocain qui avait marqué l’époque par un passage dans le sud-ouest de ce qui sera la Mauritanie et dont le centre était N’darr justement. Ce fils aura des enfants qui sont : Souleymane Seck, Aynina Seck et Doudou Seck. C’est ce dernier qui sera adopté par les Bidhânes sous le nom de Wul Ibn El Moghdad. C’est lui qui a accompagné es colons comme interprète, comme guide en territoire saharien.
Nombreux ceux parmi nous qui, aujourd’hui ne veulent retenir de l’homme que ce côté «collabo». Je ne suis pas de ceux-là car je trouve qu’il est aisé de faire le procès d’une époque qui a fini quand même par donner un pays, la Mauritanie, avec une capitale, des structures étatiques et un ancrage dans la Modernité. On peut pleurer un passé fortement remanié aujourd’hui, continuer à ruminer ce passé en nous disant : «comment aurions-nous été si la colonisation n’avait pas été ?»
Mais on peut aussi ne pas nous attarder sur ce qui n’a pas été pour voir ce que nous pouvons retenir de bien de ce qui a été. Ne pas oublier, voire célébrer ce qui peut l’être…
Nous sommes à Moudjéria – El Mijriya, selon la prononciation locale - où vit feu Mohamed Abdallahi Wul Hacen le début d’une carrière administrative qui va en faire l’un des premiers serviteurs accomplis du futur Etat mauritanien. C’est un peu un poste créé «pour» Abderrahmane Wul Sweid’Ahmed, Emir du Tagant, haut lieu de la résistance de l’espace Idaw’ish. Les Français acceptaient – reconnaissaient même – l’autorité de l’Emir sur cet espace qui a vu se développer l’une des plus glorieuses pages de la résistance.
Le jeune interprète reçoit un message de Wul Ibn El Moghdad, résident à Saint-Louis. Il lui demande de transmettre un gav – une sorte de quatrain, la plus concise composition de la poésie bidhâne – à l’Emir Abderrahmane, surnommé Ddaane qui était justement de passage à Moudjéria.
«lahagli lilli maa tikhtiih
khaçla min khaçlaat ehl il mulk
‘anni taari wunni nibghiih
imeshiili deyra vissilk»
…de la manière la plus adéquate dans la culture Bidhâne, Doudou Seck demandait à l’Emir, tout en l’auréolant de tous les attributs du pouvoir (de la propriété), de lui envoyer une «pincée de tabac» par… le fil (du téléphone de l’époque).
«Je comprends la partie qui concerne ehl el mulk, il veut me rappeler ma descendance esclave du côté de ma mère. Mais que veut-il dire par deyra vissilk ?» Les questions de Ddaane doivent toujours avoir des réponses. L’intelligence fulgurante et légendaire de Wul Hacen explique : «On pourrait comprendre qu’il veuille l’argent pour en acheter…» Réplique de l’Emir : «Prends ton salaire, le mien et celui de tout ressortissant Idaw’ish et envoie-lui tout». Ce qui fut fait.
La première rencontre entre l’Emir et Wul Ibn El Moghdad avait donné un échange mémorable. Malheureusement je n’en récite que les deux premiers gav. Wul Ibn El Moghdad qui dit, parlant de sa bien-aimée qui le trahissait selon tous ceux qu’il rencontrait à N’darr :
gaaridh-li vil ‘arraad
haadah ilkhalq innejbar
garidh-li viiha zaad
dhaak erraajil le’war
Certains disent que Wul Ibn El Moghdad parlait du griot Le’war Wul Ngdhey. En fait, la tournure était authentique car on dit, en milieu Bidhâne que l’état de charme est la conséquence d’une dénonciation «satanique», de Satan (Ibliis) qu’on décrit comme étant un homme borgne. Et pour dire, d’une manière détournée que vous êtes épris d’une femme, vous associez cela à une «révélation»/«dénonciation» du «borgne».
On raconte que dans l’assemblée où le poète a déclamé ce quatrain, se trouvait l’Emir qui s’était offusqué qu’un «étranger à sa culture» puisse la manier et se l’approprier aussi adroitement.
nibghi nagbadh lawça
lhaadha zaamil lekwar
ya’melni nukawça
ya’malni nuçandar
Comme quoi, pour l’Emir, le fait de redresser, à coups de bâton, ce négro vaut bien d’être mis aux arrêts et d’être discipliné (militairement). Wul Ibn El Moghdad lui répondra et la joute continuera dans les règles de l’aristocratie de l’époque. J’y reviendrai un jour, avec probablement les échanges avec ses contemporains. En attendant, sachez que Doudou Seck est l’auteur de :
yakta’ biik enta ye shaytaan
ma dhaalak ‘ayid-li wahla
shidawr ev-shaybaani sudaan
maa yitmallak zeghba kahla…

dimanche 30 septembre 2012

L’école, quelle école ?


Demain les classes rouvriront leurs portes. Sans qu’il y ait eu l’ombre d’une réforme. Nous savons cependant que des Etats généraux ont eu lieu au niveau des régions. Quels résultats, quelles perspectives ? On n’en sait strictement rien.
Tout le monde est d’accord pour dire que les problèmes de la Mauritanie sont d’abord ceux du système éducatif. Qui n’a pas pu être le moule formateur, unificateur, normatif de la société.
En 1979, une réforme improvisée est adoptée par les militaires de l’époque. Elle fait suite aux événements provoqués par l’application «incongrue» d’une circulaire – dite 02 – et par laquelle le ministère a décidé, en pleine année scolaire, de revoir à la hausse le coefficient de certaines matières, l’IMCR notamment et de les introduire au baccalauréat de la même année. La Mauritanie qui vivait un reflux des idéologies progressistes unitaires, connaissait alors une résurgence des nationalismes sectaires et chauvins. La circulaire 02 alimentera la contestation des scolaires négro-africains et permettra de cristalliser encore plus l’opposition entre les deux versants du nationalisme mauritanien (arabe et négro-africain).
Aveu d’impuissance, le Comité militaire nomme une commission composée principalement des deux courants. Résultat : la réforme qui va consacrer la division du pays avec une école dite «bilingue» où l’on retrouve essentiellement les négro-africains, une dit «arabe» où l’on retrouve les arabes. De 1979 à 1999, des générations de Mauritaniens vont évoluer parallèlement, ne parlant pas la même langue, ne se frottant pas entre eux, ne se connaissant pas, subissant cependant les mêmes aléas d’un système éducatif en perdition. Baisse des niveaux, absence de programmes, déresponsabilisation des enseignants et des familles, désengagement du public et prolifération du privé… Le système éducatif consacre la faillite du système de gouvernance que les Mauritaniens se sont choisi. Il a pour conséquence immédiate la détérioration des rapports intercommunautaires en plus de son incapacité à répondre aux exigences de la Modernité.
Deux soucis majeurs vont guider les décideurs. D’abord celui de finir l’année scolaire sans heurts. L’objectif de chaque responsable – du directeur au ministre – est de passer l’année sans grève, sans mouvement. Ce qui explique la longévité d’un Hasni Ould Didi (près de onze ans) et l’instabilité qui a suivi (en moyenne un ministre tous les ans).
Le deuxième souci fut celui de la quantité. Il fallait afficher un taux de scolarisation porteur pour permettre aux financements de continuer. Et c’est là où la Banque Mondiale est arrivée avec son «Projet éducation» qui a été une catastrophe pour le pays. Rien que parce qu’il va privilégier la quantité sur la qualité. Cela procède d’une approche qui voudrait que les populations comme les nôtres n’ont pas vraiment besoin  de connaissances académiques de haut niveau, l’essentiel étant de savoir lire et écrire, peut-être de former aux métiers. La recherche de la quantité va donner la pléthore qui se traduit aujourd’hui en termes de chômage, d’incompétence des sortants de notre système…
La sécurité et la recherche de la quantité ne peuvent inspirer la mise en place d’un système éducatif efficient. En 1999, et sur un coup de tête, le Président Ould Taya, alors qu’il était dans une tournée à l’intérieur, décide de rétablir le bilinguisme : une seule école pour les Mauritaniens, des matières scientifiques enseignées en Français, les autres en Arabe.
Sans préparation, on se lance sur cette voie. Les élèves de ce système ont fait le baccalauréat l’année passée. Sans jamais avoir eu les enseignants qu’il faut, ni les livres qu’il faut parce que jamais les programmes n’ont été élaborés pour cette nouvelle réforme qui n’est pas cependant contestée dans son fond. Ne serait-ce que parce qu’elle remet les enfants mauritaniens dans les mêmes classes.
Est donc lancée l’idée des Etats généraux de l’éducation. On ne sait pas ce qu’elle va donner. Cela fait trois ans qu’elle est en marche. Et plus ça dure et plus ce sera difficile de sauver ce qui peut l’être.

samedi 29 septembre 2012

Des Français dans le tas


C’est le journal Le Monde qui le révèle : on a découvert qu’il y a des Français parmi les Jihadistes qui occupent le Nord du Mali. Selon le journal, c’est l’analyse d’un cliché pris récemment qui démontre «la présence de nationaux français au sein des katibas (brigades combattantes) d’Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI)». Le cliché aurait été récupéré fin août par les services de renseignements français. Il s’agirait de deux hommes d’une trentaine d’années peu connus des services, même si le journal affirme que l’un d’eux aurait fait un passage aux côtés des rebelles libyens. Comme quoi les dommages collatéraux de cette guerre ne sont pas encore totalement répertoriés.
Il est cependant révélé par le journal que ni la DCRI ni la DGSE qui sont les deux centrales de renseignements français, n’ont jamais eu connaissance de présence de Français au sein de la branche maghrébine d’Al Qaeda. Et de citer un spécialiste qui pense que les groupes Jihadistes de la zone sahélienne sont «des mouvements endogènes ayant une pensée régionale, incapables, pour l’instant, de se projeter à l’extérieur de cette zone, notamment sur le sol français». En fait, «ces katibas sont plus occupées, aujourd'hui, à consolider leurs bases au Nord du Mali et à s'occuper de leurs otages, qu'à monter des opérations visant la France dont la mention dans les communiqués relève davantage du réflexe anticolonial que d'une menace immédiate».
N’empêche que la présence de Français parmi les Jihadistes est attestée s’il faut en croire les anciens otages pour lesquels ces français auraient joué le rôle de traducteurs pendant leurs séjours forcés dans les camps. Bien sûr que c’est la première fois que nous entendons parler de ces «traducteurs». Même Pierre Camatte, l’otage français pour lequel la France a tout fait et qui semble avoir été en lien avec les services de son pays, même celui-là n’a pas signalé cette présence. Qu’est-ce qu’il n’ pas donné de détails pourtant !!!
Le journal Le Monde estime que c’est l’occasion pour la France d’exiger de l’Algérie (?!) «une plus grande transparence» dans la gestion du dossier des Jihadistes occupant le Nord du Mali.
«Même si Alger est désormais visé par des groupes dissidents d'AQMI, comme le MUJAO, explique un diplomate, les Algériens veillent avant tout à leurs intérêts en contenant la menace à l'extérieur de leur frontière et on peut se demander jusqu'à quel point ils ne privilégient pas plus une sorte de pacte de non-agression avec AQMI que son éradication».
Le problème pourrait donc peser sur les relations entre les deux pays, s’ajoutant au passif colonial et à son traitement, à la politique d’immigration, à la défiance traditionnelle… et en attendant, il cette présence française dans AQMI sonne comme une justification d’une intervention militaire future.
La guerre d’Irak a eu pour justificatif la production par le pouvoir de Saddam d’armes de destruction massive, armes qui n’ont jamais existé. On a vu pour quelles raisons, la destruction de la Libye a été entreprise, tout comme celle (en cours) de la Syrie. Il faut bien que les opinions publiques occidentales adhèrent au principe de l’intervention de leurs armées en dehors de leurs territoires. Pour cela la mission fixée doit toujours avoir un aspect «noble», «libérateur», «purificateur»…

vendredi 28 septembre 2012

Les Magistrats et le Président


La semaine dernière, l’Amicale des Magistrats, une sorte de syndicat qui sert à un corps qui ne doit pas s’organiser dans un cadre syndical, cette Amicale a été reçue par le Président de la République. Mise en place avec le concours du ministre actuel de la justice, l’Amicale est composée d’éléments bcbg, rien pour inquiéter ou pour choquer. Rien aussi pour faire la révolution dans le secteur, même pas la réforme, encore moins le reste…
Les premières questions des membres du bureau de l’Amicale se rapportaient naturellement aux traitements : le salaire qui doit être maintenu après retraite, sinon l’augmentation des traitements et soldes, augmentation des émoluments… tout ce qui touche aux avantages matériels. Ce à quoi le Président aurait répondu : «on verra».
Les autres questions ont été alors abordées. Le Président : «Je n’ai jamais appelé ni fait appeler un Magistrat pour un problème quelconque. J’ai toujours voulu et espéré que vous preniez conscience de l’utilité pour vous et pour nous d’assumer entièrement votre indépendance. Pour moi, le plus grand héritage que je puisse laisser quand je quitterai le pouvoir, c’est une justice assainie… aidez-nous en prenant au sérieux vos prérogatives et votre travail…» En substance.
Interloqués par un tel discours, les Magistrats ont regretté avoir déclaré tant de soutien en voulant inscrire leur démarche dans un cadre politique. Mais il ne s’agissait pas d’être surpris. Il fallait être dérangé, interpellé, affecté au sens de l’objection de conscience…
Les Magistrats mauritaniens peuvent assumer leur liberté de jugement parce qu’il n’y a pas d’interférence de l’Exécutif ou du moins d’interférence déclarée. Ils peuvent juger en leur âme et conscience et c’est ce qui leur est demandé. Qu’ils aient pitié de ce pays et de sa population, qu’ils craignent le jugement des hommes et celui, Immanent, de Dieu.
En 2005, nous sommes sortis d’une période dont les effets pèseront longtemps encore sur le devenir mauritanien. La subordination du judiciaire et du législatif à l’Exécutif, la détérioration du cadre de formation de l’homme mauritanien, la corruption de l’Appareil (administratif et judiciaire), la déliquescence et la clochardisation des fonctionnaires, l’exercice quotidien de l’arbitraire, la prédation instituée en méthode de gouvernance, la duplicité de la majeure partie de l’élite et de l’encadrement… 21 ans que cela durait. De quoi mouler des générations aujourd’hui perdues. Pour eux et pour nous.
Nous mettrons du temps à nous en relever.

jeudi 27 septembre 2012

En bonne voie


On fait beaucoup d’amalgames à propos de l’accord de pêche récemment conclu entre Bruxelles et Nouakchott.
On confond ici «compensation financière» et «contrepartie financière». On ne sait pas que la première est comprise dans la seconde qui devrait englober aussi tout ce que le pays reçoit a terme de l’accord, y compris la redevance portuaire qui est désormais de 2,5 dollars par tonne, en fait tout ce que le pays gagne en vertu de l’accord. Mais, dans le cas du présent accord, les 113 millions d’euros indiqués comme contrepartie financières comprennent la compensation financière de 67 millions, 3 millions d’appuis financiers et les diverses redevances versées par les merlusiers, crevettiers, thoniers et bateaux pélagiques. Ce qui est nouveau, c’est que la compensation a toujours été inscrite dans les accords mais n’a jamais été versée qu’au tiers. Elle est restée théorique parce qu’elle n’a pas pris en compte les capacités de pêche de bateaux ayant le même GB mais dont les capacités passent du simple au double de l’un à l’autre. C’est désormais à la tonne pêchée que la redevance est versée.
Par ailleurs, l’accord est passé devant le Conseil des ministres qui a jusqu’à fin octobre pour l’entériner et l’envoyer devant le Parlement. L’activisme des Espagnols qui cherchent à avoir une minorité de blocage ne semble pas porter jusqu’à présent. L’Espagne mobilise le Portugal, l’Estonie, la Lituanie et la Pologne sur l’ensemble des 27 de l’Union Européenne. La Hollande s’est retirée du front anti-accord, laissant les cinq pays s’activer à eux seuls.
D’après les premières informations, l’Espagne chercherait plutôt à s’assurer des subventions de l’UE en compensations des efforts qu’elle devra consentir. Quelques semaines encore et nous saurons si l’Espagne aura gain de cause.

mercredi 26 septembre 2012

En attendant les relectures politiques (2)


Au lendemain de cette interview (mardi 25/9), le parti Tawaçoul nous invite à une conférence de presse où l’on nous promet «du nouveau». Quand on arrive, le Président Jemil Mansour explique qu’il s’agit de présenter les conclusions de la dernière réunion du bureau politique du parti. Discours habituel conclu par la fameuse exigence du départ du Président Mohamed Ould Abdel Aziz. Rien de nouveau, cependant quelques remarques.
A un moment donné et après avoir dressé un tableau noir de la situation économique, politique et social du pays, Ould Mansour emprunte un passage du Khalife Ali Ibn Abi Taleb pour exprimer son étonnement devant l’attitude de «celui qui passe sa nuit sans manger et qui s’abstient le lendemain de dégainer son épée devant le monde». Ajoutant qu’ils ne veulent pas de l’épée mais simplement qu’il «dégaine sa langue». Et prenant exemple du peuple jordanien qui a manifesté contre la hausse des prix des hydrocarbures a obligé le Roi à revenir sur la décision, il conclut : «un peuple qui n’exprime pas ses souffrances, est sans avenir». Et si le peuple mauritanien ne souffrait pas au point que le Président de Tawaçoul décrit ? et s’il avait choisi de souffrir en silence ? et s’il refusait aux acteurs politiques parmi lesquels il reconnait les bourreaux, les fossoyeurs de son économie, les prédateurs… et s’il refusait de suivre ceux-là ? et si ceux-là n’ont pas pu lui servir le discours qu’il faut, le processus qu’il faut ? Simplement pour dire que ce n’est pas au peuple mauritanien qu’il faut s’en prendre, mais certainement à son élite qui n’a pas pu le convaincre.
«A dit vrai celui qui a affirmé qu’il s’agit là d’une guerre par procuration…» En disant ces mots, le Président de Tawaçoul a oublié – ou ignoré – nos morts à Lemghayti, Tourine, Ghallawiya, Tevraq Zeina, l’assassinat et l’enlèvement d’étrangers sur notre territoire. C’est comme si ce n’était pas le GSPC devenu depuis AQMI qui a déclaré la guerre à notre pays. C’est comme si la Mauritanie perturbait sans raison la quiétude des groupes terroristes installés dans le Nord malien. Et, last but not least, l’expression nous vient de AQMI qui l’a utilisée pour fustiger la position de la Mauritanie. Par ailleurs, peut-on penser à la situation en Mauritanie si la stratégie de l’Armée mauritanienne n’avait pas réussi à éloigner la menace et à sécuriser le territoire national ? Un fait est incontestable : AQMI se tient aujourd’hui loin des frontières mauritaniennes, ne recrute plus de Mauritaniens et n’envoie plus de soutiens financiers à ses éléments installés ici. Elle évite de menacer directement les intérêts mauritaniens, est-ce un signe de force ou de faiblesse et pour qui ?
Un paragraphe de cette «kharja» (sortie) a été réservée à la campagne anti-islamique (film américain, caricatures de Charlie Hebdo). La position du parti est bien sûr celle de la condamnation et du désaveu.  Mais quand il s’est agi de manifester ce désaveu dans la rue vendredi dernier, on a été surpris par l’absence totale de l’élément Tawaçoul. Moins de 150 personnes sont sorties ce jour-là dans la rue. On ne peut pas douter de l’engagement du parti encore moins de la disponibilité des Mauritaniens à se mobiliser pour une telle cause, mais il faut peut-être penser à une attitude générale des Frères Musulmans qui tentent de «normaliser» avec l’Occident. On les a vus en Egypte et en Tunisie appeler à s’opposer farouchement aux manifestations, sous prétexte il est vrai qu’elles sont animées par les Salafistes (les frères ennemis) qui pourraient donner une image non conforme des nouveaux pouvoirs.
Ces pouvoirs issus du «printemps arabe» et qui ne semblent pas satisfaire les espoirs «démocratiques» avec toutes les dérives qu’on voit. Car le discours conciliateur et raisonné de l’Islamisme «modéré», celui dont Tawaçoul se réclame, cache mal, très mal, tout le capital de violence et d’obscurantisme qui trouve son explication dans l’exercice continu de l’arbitraire sous nos cieux, et qui reste prêt à exploser dans les parages immédiats des formations islamistes «modérées». On a toujours deux visages de cet islamisme conquérant : un posé, civilisé, tolérant et raisonnable et, derrière, toutes l’intolérance, la bêtise, la vulgarité qui nourrissent l’obscurantisme qui guette, prêt à faire surface.
On ne saura pas de sitôt lequel des visages est le vrai visage de cet Islamisme activiste, parce que les relectures politiques ne suivent pas celles des exégètes.