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lundi 29 janvier 2018

L’après référendum : Un réveil qui tarde… et le changement qui n’arrive pas

Le Président Mohamed Ould Abdel Aziz avait promis une «Mauritanie nouvelle» au lendemain du référendum du 5 août. C’était d’ailleurs le justificatif principal de l’organisation de ce référendum qu’on avait voulu fondateur.
Or que s’est-il passé depuis ? Rien ou presque…

Certes le nouveau drapeau flotte depuis le 28 novembre 2017 sur l’ensemble du territoire national. Certes le nouvel hymne national a été composé et interprété à plusieurs reprises, partout en Mauritanie et même à l’extérieur. Mais cela ne semble pas suffire pour voir naitre la Mauritanie annoncée.
A quelques mois de la fin du deuxième et dernier mandat du Président Mohamed Ould Abdel Aziz, les hésitations sont toujours fortes et l’espoir de le voir changer d’équipes et de méthodes de gouvernement s’estompe dangereusement. Pourtant, le déroulement des évènements aurait dû amener l’homme à opérer un grand toilettage dans son dispositif.

Les déconvenues récentes

D’abord le référendum. Annoncé en grande pompe le 3 mai 2016 à Néma, le référendum n’aura lieu que le 5 août 2017. Soit quinze mois au total. Quinze mois pendant lesquels, les hésitations l’auront emporté, créant une situation inédite en Mauritanie.
La guerre des influences entre Moulaye Ould Mohamed Laghdaf, ministre secrétaire général de la Présidence chargé du dossier politique, et Yahya Ould Hademine son successeur au Premier ministère, cette guerre sera la cause principale du retard pris dans la réalisation du projet de réforme. Surtout qu’elle devait s’étendre aux autres pans du pouvoir pour impliquer le Sénat, le Parti et même des ministres comme celui de l’économie et des finances.
Le pouvoir devait perdre le temps et l’énergie à la suite d’affrontements fratricides dont la raison est encore inexpliquée. Toujours est-il qu’il en sort meurtri et incapable de réaction. Avec en prime un résultat qui a frôlé la catastrophe, le taux de participation au référendum ayant été bien en-deçà des attentes de l’Appareil d’Etat et ce malgré tous les efforts, visibles ou non, fournis à l’occasion.
C’est bien parce que les résultats ont été ce qu’ils ont fini par être, que l’opinion publique s’était convaincue de l’immédiateté d’un balayage complet du dispositif. Surtout qu’il fallait compter avec la perspective de l’engagement d’un processus politique commençant par le renouvèlement  du conseil de la Commission nationale électorale (CENI), continuant avec l’élection des conseils régionaux, des conseils municipaux et de nouveaux députés de l’Assemblée Nationale, et se terminant par la présidentielle de 2019.
Ce processus politique lourd et plein d’imprévus demande une expertise et un savoir-faire qui ne sont pas ceux de l’équipe actuelle. Le référendum a prouvé, s’il en est besoin, que les appareils administratifs et politiques étaient incapables de mener à bien un exercice politique quelconque, y compris une élection.
Le Président du Parti au pouvoir, l’Union pour la République (UPR), peut toujours prétexter l’engagement du gouvernement qui lui a pris son domaine d’action en engageant la campagne référendaire avant terme et sans en référer au parti. Aussi y a-t-il lieu de rappeler la mise à l’écart du parti et de son président pendant la campagne, mise à l’écart visiblement encouragée par le Président de la République qui n’a rien fait pour y mettre fin. C’est seulement ces jours-ci qu’il a confié à une commission restreinte la mission de mener une réflexion sur l’état de l’Union pour la République (cf. article consacré à l’UPR).

Un après qui ne vient pas

Aussi bien pour tourner la page que pour asseoir le nouveau monde qu’il promettait, le Président Ould Abdel Aziz était sommé de redéployer ses troupes et de se débarrasser de ceux qui n’ont pas satisfait les attentes. Et ils sont nombreux. Pourtant, jusqu’à présent rien n’a bougé. Ce qui ajoute à la perplexité générale.
Le Président Ould Abdel Aziz se comporte comme s’il disposait de temps et comme si la Mauritanie pouvait encore souffrir le temps des atermoiements.
Dans moins de deux ans, le deuxième mandat de l’actuel Président prend fin. Un rendez-vous qu’il devait préparer par le renforcement du système qu’il est sensé laisser derrière lui. Les divisions nées de la concurrence entre les chefs de l’Exécutif et du Politique empêchent jusqu’à présent la cohésion nécessaire à tout système.
L’illisibilité de la situation contribue elle aussi à entretenir cette lourde atmosphère qui pèse sur la scène et sur ses acteurs. Personne ne sait où l’on va et personne ne semble savoir. Résultat : la sensation d’être sur le point de faire un grand saut dans l’inconnu. Quoi de plus effroyable pour une société déjà en proie à de sérieux problèmes d’existence et de développement.
 On feint d’ignorer que l’année s’annonce difficile avec notamment le déficit pluviométrique qui aura des conséquences catastrophiques sur l’économie, la société et l’environnement. On se prépare mentalement déjà à une secousse bien pire que celles de 1968, 1973 et 1983. Même le gouvernement s’alarme et lance un programme d’urgence qui reprend à peu près celui de Emel pourtant décrié par l’actuel Premier ministre et par son ministre de l’économie et des finances qui ont étouffé ce programme par de multiples coupes budgétaires et par la fermeture de la plupart des boutiques. Il n’est plus question aujourd’hui que de rouvrir les boutiques et de les augmenter s’il y a lieu.
La bataille a fait rage. Entre une coalition composée du Premier ministre Ould Hademine, soutenu tantôt par président du parti Me Sidi Mohamed Ould Maham, tantôt par le ministre de l’économie de l’économie, Mokhtar Ould Djaye, et celle incarnée par l’ancien Premier ministre Moulaye Ould Mohamed Laghdaf qui a ses alliés au sein du gouvernement.
Refusant de trancher dans cette guerre des têtes du système, le Président Ould Abdel Aziz s’obstine donc à garder les mêmes équipes.
Les plus optimistes des analystes y voient une volonté de procéder seulement après mûre réflexion. Tandis que le scepticisme des autres y voit une incapacité à changer comme promis. Quelles que soient les raisons de ce statu quo voulu par le Président, son effet est l’intensification de l’usure du pouvoir.

La gestation (trop) longue

La gestation peut encore durer parce que les acteurs, principalement le Pouvoir qui a la décision, semblent ne pas prendre en compte l’urgence du moment.
La Mauritanie nouvelle, annoncée en grande pompe le 3 mai 2016 à Néma, tarde donc même si elle a commencé par les refondations consacrées par le référendum du 5 août. Et si la réussite de ce premier pas a été (très) relative, c’est bien à cause des premiers collaborateurs du Président de la République qui a dû lui-même monter au créneau pour se retrouver sur la ligne de front, lui qui devait rester protégé par ses hommes. Dans les faits, c’est bien le Président Ould Abdel Aziz qui est constamment sollicité pour servir de bouclier entre ses hommes et l’opinion publique. L’épisode Ould Mkhaytir nous en dit long.
C’est bien lui qui fait annoncer qu’il a interjeté appel à la suite de la libération de Ould Mkhaytir condamné à deux ans de prison, période qu’il a largement purgée. Il n’attend pas son ministre de la Justice pour rendre publique l’information à travers des canaux non institutionnels parce qu’il ne passe ni par son conseiller en communication, ni par le porte-parole du gouvernement.
C’est déjà lui qui intervient au lendemain du vote du Sénat contre la réforme constitutionnelle pour annoncer le passage par le référendum populaire. C’est ensuite lui qui fait le tour des régions intérieures pour battre campagne.
Chaque fois que l’un des pans de son régime commet un impair, c’est le Président Ould Abdel Aziz qui vient éteindre le feu. Et jusqu’à présent sans demander des comptes…
En refusant chaque fois de faire payer aux uns et aux autres leurs fautes et insuffisances, il prend sur lui la responsabilité des évènements et devient le fusible de son système. Une situation qui en fait l’otage de son Premier ministre, de son gouvernement, de son parti et même de ses institutions qu’il a pourtant tenues sans partage.
C’est ce qui expliquerait le refus de laisser s’appliquer les dispositions de la Constitution concernant le passage désormais obligatoire du gouvernement devant l’Assemblée. Ce passage est risqué et sera, s’il a lieu, certainement coûteux. Autant s’abstenir quitte à violer les dispositions de la Constitution nouvelle, résultat d’un dialogue dont le moins qu’on peut dire est qu’il a été laborieux.

La peur de l’inconnu

La situation interdit alors la prise de risque. Tout changement d’équipe constitue en soi une sérieuse prise de risque, surtout si l’on ne veut pas faire appel à la compétence et/ou à l’expérience. Autant continuer à trainer le lourd fardeau de ces collaborateurs aussi inefficients les uns que les autres, plutôt que d’essayer de nouvelles figures. Quitte à ignorer le risque réel de pourrissement et de déconfiture…
Mais le temps passe. Chaque jour nous rapproche d’août 2019.
Dans les semaines qui viennent, une nouvelle CENI doit être mise en place. Un nouveau Conseil constitutionnel doit voir le jour suivant les nouvelles dispositions. Rien que le processus de mise en place de ces deux institutions demande du temps et des efforts en négociations…
Ensuite, il va falloir se préparer pour mener les batailles politiques prévues. 2018 sera l’année des grands rendez-vous électoraux avec le renouvèlement de l’Assemblée Nationale, des conseils municipaux et l’élection des Conseils régionaux. C’est bien cette année qui va préparer l’ultime rendez-vous, celui de la présidence de 2019.
En attendant, le Président Mohamed Ould Abdel Aziz se doit de préparer le pays au grand saut.
Première exigence, celle d’apaiser la scène et de provoquer un processus de convergence. Chacun des rendez-vous immédiats peut être l’occasion de corriger le tir et de se diriger vers un avenir plus ou moins consensuel, du moins serein.
Deuxième exigence, celle de renforcer les Institutions et de les protéger. Ce qui ne peut se réaliser que dans le respect des dispositions prévues dans chaque cas, y compris le passage du gouvernement devant l’Assemblée.
Troisième exigence, celle de mettre fin à la règle de l’impunité. Faire payer tout manquement à son auteur, imposer l’équité à tous les niveaux de la vie publique et donner l’exemple d’une probité possible.
…Attendre que le temps passe pour voir les problèmes mourir d’eux-mêmes est une erreur qui peut être fatale pour notre société, pour notre pays. Ne pas prendre en compte la conjoncture qui se complique avec la menace d’une sécheresse annoncée, relève de l’entêtement. Tout simplement.


MFO