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jeudi 14 mai 2015

Enfants de la rue

Ce matin, j’ai découvert un groupe d’enfants dormant à ‘entrée de l’immeuble qui abrite les bureaux de La Tribune. Une image que je n’ai pas vue depuis longtemps : une dizaine d’enfants collés les uns aux autres comme pour compenser le manque de couverture et de matelas. Il n’ya pas de confort dans ces conditions. Alors on se sert pour donner l’impression de gagner, le temps d’une nuit, une chaleur humaine, une solidarité quelconque par le partage de cette condition difficile.
Le premier à se réveiller est le plus jeune. A peine soixante-dix centimètres, il doit peser moins de 25 kilogrammes. Un t-shirt jadis blanc, bouffant, et une culotte noircie par l’usage. Il se lève, ramasse un pot qui était là, s’en va à l’intérieur de l’immeuble et ressort avec de l’eau. Il se lave sommairement le visage comme pour chasser le sommeil et s’en va s’appuyer sur la voiture stationnée là.
L’un des habitants arrive et commence à réveiller la petite meute bruyamment. Sans violence, mais avec fermeté. Il les oblige à faire semblant de prier, ce qu’ils font sans ablutions. Ils se regardent et commencent à s’envoyer des invectives. Le plus âgé d’entre eux, celui qui a le plus de muscles ne semble pas être le chef. C’est un petit blanc, tout sale, qui donne les ordres. C’est d’ailleurs lui qui se lève le premier pour se diriger vers l’intérieur de l’immeuble : comme il est encore ensommeillé, il choisit de se recoucher sous les escaliers de l’intérieur. Il est immédiatement suivi par ses compagnons. Sauf le plus petit, le plus chétif qui s’est appuyé contre la voiture avant de sombrer dans un profond sommeil.
J’apprends qu’ils viennent depuis une semaine dormir dans le coin. Alors je décide de leur poser des questions. J’apprends par la bouche de l’un d’eux qu’ils travaillent pour le compte d’un homme d’affaires connu et qui a une entreprise de collecte de poubelle. Le plus âgé refuse de me parler de leurs familles et de leurs relations entre eux, se contentant de me donner le nom du personnage et de me dire : «nous enlevons la poubelle pour…» Mais ses réponses ne me satisfont pas.
Le chef – celui qui donne l’impression d’être le vrai leader du groupe – donne une autre version. Il s’agit d’un groupe qu’il utilise lui-même pour son «entreprise». Et de raconter «son» histoire.
Ce petit bout d’enfant raconte qu’il a fui sa famille – sa mère et son frère – pour les misères que lui faisait cet ainé «particulièrement méchant». Il a laissé sa mère quelque part en Adrar – il refuse de dire exactement où comme pour la préserver de ce qu’il considère «l’indignité de vivre» qu’il a adoptée. Grâce aux petits boulots, il a survécu jusqu’à présent. Il y a plus d’un an, il a réussi à avoir son propre âne et un attelage (charrette). Il a décidé alors de travailler dans la collecte des ordures. Les gens le payent pour transporter les ordures vers les dépôts et sur place il trouve toujours quelques bricoles qu’il remet en circuit moyennant des sommes plus ou moins importantes.
Conscient de son incapacité à faire marcher seul l’entreprise, il a mis sur pieds une bande de copains, ayant sensiblement son âge. Quand la situation va bien, ils travaillent jusque tard dans la nuit. Ils cherchent alors où dormir. Ils sont habitués depuis un certain temps à venir ici. Cela leur convient bien parce qu’ils ne font pas l’objet de brimades et ne sont pas sujet aux violences que leur font subir d’autres quand ils les découvrent dans leurs voisinages.
Il raconte même comment ils ont perdu leur âne pendant près de deux mois, comment ils l’ont retrouvé par enchantement trainant non loin de l’emplacement qu’ils avaient l’habitude d’utiliser comme enclos…
Ce phénomène, je le découvrais le matin en ce jeudi 14/5… au soir, j’apprends par la télévision l’adoption d’une loi ayant pour ambition d’éradiquer le travail des enfants. J’ai alors pensé à ces gosses qui travaillent pour eux-mêmes, à tous les enfants qui travaillent pour le compte de leurs parents, à tous les enfants jetés dans les rues pour mendier au profit de leurs marabouts, à tous les orphelins qui n’ont d’autre choix que celui-là… que va-t-on faire pour leur éviter justement de trimer dans des conditions difficiles ?