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mercredi 14 mai 2014

Touche pas à «mon» opposition

En Mauritanie, la plupart du ceux qui s’activent sur la toile (ils doivent être en-deçà de 3000) exercent un véritable terrorisme intellectuel à l’égard de toutes les voix différentes à celles qu’ils veulent entendre. Gare à vous si vous êtes capables de dire ce que vous pensez de la situation du pays sans être un opposant radical, un esprit sectaire, un raciste invétéré (anti ceci ou cela). Il faut, pour avoir le soutien (ou l’indifférence) des commentateurs anonymes dans la plupart du temps (signe d’une grande lâcheté qui fait qu’on n’assume pas ce qu’on exprime), verser dans le sens d’une Mauritanie en état de putréfaction ethnique, sociale, économique et politique. Il faut défendre par exemple une communauté contre une autre, décrire une situation de l’esclavage où l’on trouve des marchés d’esclaves, des pratiques avérées (qui existent mais en nombre de plus en plus limité), nier toute avancée, s’interdire de critiquer les voix qui dominent par la cacophonie qu’elles produisent… Le politiquement correct ici est d’imposer un pessimisme ambiant qui cherche à donner une image d’un pays sans avenir et sans passé.
En lisant l’interview du chercheur Vincent Bisson et les réactions qu’elle a suscitées parmi le lectorat francophone, je suis surpris par tant de haine et de mauvaise foi. Je sais, pour l’avoir expérimenté à mes dépens, que remettre en cause la «pensée unique» d’un spectre d’opposants très déterminés à ne rien lâcher sur le net, relève du grand risque de se voir lynché par une foule (de doigts, non de personnes) se préservant quand même derrière le confortable masque de l’anonymat.
Qu’a dit ce chercheur, grand spécialiste de la Mauritanie (auteur notamment d’une belle thèse sur les dynamiques comparées d’urbanisme en milieu rural en Tunisie, Jordanie et Mauritanie) pour irriter les cyber-activistes radicaux ?
Que «l’opposition mauritanienne considère que les conditions ne sont pas réunies pour la transparence du scrutin (présidentielle de juin prochain, ndlr). Donc elle ne veut pas servir de caution démocratique à la réélection du président Mohamed Ould Abdel Aziz». Pour aller plus loin que Vincent Bisson, l’opposition a toujours considéré comme erreur le fait d’avoir participé aux élections de 2009 suite à l’Accord de Dakar. Alors que l’erreur à ce moment-là c’est d’avoir cru pouvoir louvoyer en essayant de reculer les échéances : en signant les Accords, les représentants des deux pôles politiques de l’opposition tablaient sincèrement sur l’impossibilité de respecter les délais légaux. Oubliant que l’Accord avait l’assentiment de la communauté internationale et qu’elle allait obliger toutes les parties à en finir. Deuxième erreur – peut-être s’agit-il d’une carence plus que d’une erreur – c’est le choix des représentants dans la CENI et au sein du gouvernement d’union nationale devant superviser les élections : aucun de ses représentants n’a accepté de démissionner quand les partis l’ont demandé pour éviter d’en arriver au terme du processus. Troisième erreur de taille : avoir refusé de reconnaitre immédiatement les résultats comme le préconisait l’Accord et exiger la suite (dialogue inclusif).
«Les raisons en réalité ne sont pas valables» nous dit Vincent Bisson. Qu’on le veuille ou non, toute lecture juste de la situation nous renseigne sur les tenants et aboutissants des tergiversations de l’opposition mauritanienne. C’est d’abord son incapacité à faire une analyse froide et objective de la situation. D’où la multitude de positionnements qui paraissent plus relever de la concurrence pour le classement des acteurs les uns par rapport aux autres que de la recherche d’un intérêt général. C’est ensuite tous ces rendez-vous manqués avec l’Histoire : de 1992 avec le boycott des premières législatives et municipales jusqu’en 2013 avec le refus pour de grands partis de participer à ces élections, en passant par les attitudes mitigées vis-à-vis des changements violents.
«On est face à une population qui, dans sa majorité, pas dans sa totalité, ne vote pas pour un parti ou pour un programme. On vote d’abord pour quelqu’un qui peut vous apporter la sécurité et de quoi manger. A partir de là, aujourd’hui le président Ould Abdel Aziz est en position de force». Etranger qu’il est, Vincent Bisson a parlé avec plus de gens du peuple que la plus part des leaders politiques mauritaniens qui se suffisent de ce qu’on leur rapporte ou d’entretiens avec quelques notables et intermédiaires en rupture momentanée avec les régimes qu’avec la masse.
La fraude ? «On ne peut pas faire un procès à charge du régime et prétendre que les élections ne seront pas transparentes». Pas seulement parce que «Ould Abdel Aziz n’a pas besoin de la fraude pour gagner», comme dit le chercheur, mais parce que les réformes introduites ont permis d’éloigner réellement le spectre de la fraude : bulletin unique, carte biométrique, obligation de remettre une copie du PV à chaque représentant de candidat, publication des listes électorales sur le net permettant un audit du fichier à temps, l’existence de plusieurs instances de contrôle, la prise en charge par la CENI de toute l’opération… Comment peut-on frauder aujourd’hui ?
L’un des espoirs de l’opposition, a toujours été de mobiliser l’opinion publique nationale et les partenaires au développement étrangers. Les deux ans de lutte pour faire «dégager» le régime ont lamentablement échoué. Alors qu’il a été impossible pour les partis d’opposition d’embarquer avec eux la moindre opinion de l’extérieur. D’ailleurs les ressentiments franchement exprimés vis-à-vis de ces partenaires a ajouté à la décrédibilisation de l’action de cette opposition qui donne l’impression de ne rien pouvoir faire si elle n’a pas le soutien des pays étrangers.
Cela exclut-il de futurs mouvements ? Non, selon le chercheur qui pense qu’«il y aura de nouvelles contestations, c’est sûr. Tous les débats que l’on a vus ressurgir ces derniers mois, c’est-à-dire autour de la question des rapatriés, de l’esclavage, ces débats sont positifs. Effectivement ce sont des dossiers qui sont lourds, qu’il faut traiter parce qu’il y a une situation effectivement critique dans le pays sur ces questions-là. De là à remettre en cause la légitimité du président ? Je n’y crois pas».
Pas besoin d’être devin pour savoir que les arguments développés aujourd’hui par l’opposition à Ould Abdel Aziz ne portent plus. D’abord pour la désuétude des discours. Ensuite pour le discrédit des personnes les plus en vue pour les porter. Les opposants plus ou moins légitimés par le combat mené durant les années «dures» ne sont plus en première ligne. Ce sont les ministres de l’époque de la dictature aveugle, de l’exercice de l’arbitraire, des exactions contre les populations civiles, du pillage systématique des ressources, de la fraude à grande échelle…, ce sont ceux-là qui nous abreuvent de leurs écrits et nous assourdissent par leurs paroles. Leurs vociférations feront-elles oublier tout le mal qu’ils ont fait au pays ? difficile à croire.

En définitive, Vincent Bisson qui connait sûrement le pays plus qu’une grande partie de notre élite, a juste fait une lecture objective et mesurée de la situation en Mauritanie. Pas celle du Congo démocratique. Pas non plus celle de la Libye.