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jeudi 14 mars 2013

L’expérience de la prison


Chaque fois que quelqu’un est en prison, je pense à ce jour d’avril 2002. Je suis entre les mains de la police d’Etat depuis bientôt une semaine. Enfermé dans une chambre, située juste au-dessus du bureau du directeur général de la sûreté nationale à l’époque (les anciens bureaux, non loin du ministère de l’intérieur). Avec un matelas (10 cm d’épaisseur) et une moustiquaire. Durant la semaine, j’ai été interrogée deux fois la nuit par le DSE qui s’évertuait quand même à me faire sentir qu’il n’avait aucun plaisir à me garder ni à m’interroger. Une manière bien à lui de garder des relations de sympathie avec ceux qui se retrouvent entre ses mains. Cela lui réussit d’ailleurs parce qu’une relation particulièrement affective finit par s’établir entre le bourreau et la victime, entre le geôlier et son prisonnier. Au cours du premier interrogatoire, vous vous dites que celui qui vous interroge veut vous aider à éviter le pire… Vous en oubliez que le pire, c’est ce que vous vivez déjà : la privation de liberté.
Le fait d’avoir pour unique occupation de compter les carreaux du vieux tissu qui recouvre l’éponge sur lequel vous dormez. Puis, lassé, vous regardez autour de vous en essayant d’établir un contact avec ceux qui vous ont précédé dans cette petite chambre qui ouvre sur des toilettes publiques. Ici, quelqu’un avait noté une série de petits traits, comme pour compter les jours (c’est comme ça que Robinson Crusoé faisait). Vous vous dites qu’il s’agit là peut-être  d’une marque de passage laissée par Mohamedou Ould Sellahi, celui qui fut accusé par les Américains d’en savoir plus sur Al Qaeda, qui leur fut «offert» par le pouvoir mauritanien et qui est encore prisonnier sur la base américaine de Guantanamo.
Quand vous avez établi un dialogue avec celui-là, vous le quittez rapidement pour suivre les appels à la prière qui viennent quand même jusqu’à vous. A différents moments de la journée et dans différentes circonstances.
Vous entendez l’appel de l’aube alors qu’arrive jusqu’à vous les cris et les plaintes d’on ne sait qui. Quand vous demandez, le matin, de quoi il s’agissait, on vous dit que les éléments de la police qui dorment dans les couloirs – ils sont nombreux parmi ceux qui sont chargés de réprimer les nombreuses manifestations quotidiennes -, ces éléments font des cauchemars et cela se traduit par ces cris et plaintes que vous entendez.
Ces plaintes arrivent à un moment de la nuit où commencent à s’élever les appels à la prière des nombreuses mosquées de Nouakchott. Comme tous les bruits vous arrivent et comme ces appels ne sont jamais faits en même temps mais sur une durée qui varie entre 20 et 30 minutes, vous finissez par confondre les bruits qui vous arrivent. Vous n’êtes plus sûrs s’il s’agit d’un bruit de hautparleurs parasités ou d’un cri de douleur émis par une victime (même si vous croyez ce qu’on vous dit sur les cauchemars des policiers, vous jugez qu’ils sont victimes aussi). Vous vous dites qu’on a choisi ce moment pour «faire couvrir» les effets de la douleur provoquée par la violence quotidienne, les faire couvrir par les appels à la prière et les lectures coraniques.
Avec les prières de Dhohr et Al ‘Açer (après-midi), c’est un autre bruit qui fait concurrence aux hautparleurs des mosquées : celui qui provient des standards, ces boîtes à musique qui pullulent à Nouakchott. Durant tout le séjour dans cette chambre de la DGSN, dès 14 heures, arrive de loin, de très loin mais avec force, une musique désuète, un peu bâtarde : des voix de filles qui chantent «moula guerta». Vous allez souffrir malgré vous cela jusqu’aux environs de 20 heures.
La nuit venue, vous ne vous en rendez compte que parce que les bruits ne vous arrivent plus ou quand vous regardez à travers les stries d’une vieille fenêtre. La lumière crue vous empêche de trouver le vrai sommeil. Vous avez le temps de regarder le plafond, de voir un morceau de tissu suspendu près de l’ampoule. Vous commencez à méditer sur la mort, sur le suicide… cela vous occupe. Le temps pour que les bruits de la nuit reviennent… les plaintes… les muezzins… les mouvements de va-et-vient…
Un jeudi, le directeur arrive et me dit : «Votre dossier est fini. Je crois que vous devez être libéré incessamment. On a envoyé le dossier avec un peu de retard, on ne devra pas avoir la réponse aujourd’hui. D’ailleurs, moi je vais en weekend et je ne serai pas là quand il arrivera à la fin de l’heure… qu’à cela ne tienne, tu devras attendre dimanche… ce n’est rien…»
Oh que si ! que c’est quelque chose de priver quelqu’un de sa liberté, de ne pas le laisser vivre sa vie, embrasser ses enfants, parler avec ses amis, jouir de ses facultés, toutes ses facultés…
Onze jours d’emprisonnement finalement. Pour rien. Parce que quelqu’un avait décidé qu’il pouvait me priver de ma liberté sans conséquence pour lui. Mais le plus dur pour moi fut ce propos qui me disait que je comptais pour rien dans ce système-là. Je me consolais en me disant que je n’étais pas le seul : aucun citoyen ne comptait vraiment pour ce système finalement vomi. Sans regret.