samedi 14 mars 2015

Un livre sur Al Qaeda

«Al Qaeda et ses alliés dans l’Azawad/Naissance et raisons du développement», c’est le titre choisi par notre confrère Mohamed Mahmoud Ould Eboulmaaly pour son livre qu’il consacre à Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) et son activité dans le Nord du Mali.
Edité par le centre des études d’Al Jazeera, le livre est une sorte de document qui éclaire sur ce qui s’est passé dans cette partie du Sahel. En moins de 200 pages, ce grand spécialiste de la question des mouvements jihadistes dans le Sahel, nous offre une série de fresques dont chacune nous édifie sur un aspect de la question.
Cela commence par une introduction qui explique la démarche. La première partie est consacrée à une monographie de l’Azawad, cette région malienne berceau de toutes les rébellions, haut-lieu de sédition, devenue pour un moment un sanctuaire jihadiste et une terre de refuge pour les trafiquants de toutes sortes.
Géographie, histoire, sociétés… qu’est-ce qui prédispose cette région à devenir une source d’instabilité ?
La deuxième partie du livre est consacrée à AQMI. Genèse de son installation dans la zone, avec notamment l’arrive du Group salfiste de prédication et de combat (GSPC) après sa fuite de l’Algérie. Premières tentatives d’installation, non sans heurts avec les pays voisins, notamment la Mauritanie, l’Algérie et le Niger. Le gouvernement malien fermait les yeux, s’il ne se rendait pas complice des activités criminelles des bandes installées sur son territoire.
De «la conquête du Sahara»  par le GSPC à sa transformation en AQMI, les combattants auront pu s’installer et se fondre dans le tissu social en apportant ce que l’Etat a été incapable d’assurer : la sécurité, l’assistance et le partage. Comment se faisait l’allégeance et quels sont les mouvements affiliés à celui de Belawar alias Mokhtar Belmokhtar.
Un éclairage spécial sur «Ançar Allah al Mourabitoune vi bilad Chinguitt», la version mauritanienne de AQMI, puis sur la relation avec Boko Haram et enfin sur l’intermède de la destitution de Belmokhtar.
La troisième partie est consacrée aux structures de l’Emirat du Sahara avec ses différents démembrements, ses katiba, ses saraya, ses leaders… Eclairage sur les affrontements avec l’Armée mauritanienne et sur la prise d’otages.
La quatrième partie est consacrée aux alliés de AQMI dans le Nord du Mali. Cela commence évidemment par Ançar Eddine, l’organisation dirigée par le chef Ifoghas Iyad Ag Ghali. Eclairages sur les relations entre ces mouvements et le courant nationaliste de l’Azawad, sur aussi le Mouvement de l’unicité et du Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), sur celui des fils du Sahara pour la justice islamique (présents sur Aïn Amenas en Algérie), sur Ançar Echari’a et sur leurs relations avec Belmokhtar.
La cinquième partie est consacrée aux mouvements nationalistes de l’Azawad : du Mouvement national pour la librétaion de l’Azwad (MNLA) au Gandakoï, en passant par tous les mouvements qui se revendiquent une spécificité ethnique.
Le livre est conclu par deux interviews exclusives accordées à l’auteur par deux figures de AQMI : Mokhtar Belmokhtar alias Berlawar et Yahya  Abul Hammam qui l’a remplacé à la tête de l’Emirat du Sahara et qui a cherché à établir son autorité sur le territoire mauritanien.
Le style journalistique de l’auteur permet au lecteur de prendre plaisir à lire ce document qui n’est pas seulement un livre à parcourir, mais un outil à conserver tout près de soi. Au cas où le besoin d’en savoir plus sur l’une ou l’autre des organisations se fait sentir.   

vendredi 13 mars 2015

Deux situations, deux lectures

Les jeunes français qui décident d’aller en Syrie combattre aux côtés de Da’esh et des groupes armés rebelles, sont considérés comme des criminelles. La législation française a poussé jusqu’à réprimer toute velléité de s’y rendre parce qu’elle est désormais associée à constitution de malfaiteurs en vue d’une action terroriste. C’est normal même si l’on doit rappeler ici qu’au début, la France comme les pays soutenant la rébellion syrienne avaient fermé les yeux s’ils n’ont pas encouragé les départs massifs de combattants.
Les jeunes français qui vont combattre aux côtés des Peshmergas kurdes ou pour soi-disant protéger les minorités chrétiennes, ceux-là sont présentés comme des combattants de la liberté et finalement comme des héros. Ils ont droit à des reportages élogieux sur les chaines françaises.
Pourtant le théâtre de combat est le même, la scène de crime est la même, les mobiles sont les mêmes. Chacun de ces jeunes français croit combattre contre l’arbitraire exercé contre sa communauté d’origine. Chacun d’eux a été incapable d’oublier sa communauté d’origine et ses souffrances. Chacun d’eux est finalement victime d’un rejet qui lui interdit l’intégration dans l’espace républicain français. Chacun d’eux est incapable de devenir un Français à part entière, un Français avant tout.
Si l’on pousse l’observation, on se rend compte que le Moyen-Orient, particulièrement les pays du Levant (Irak, Syrie, Liban et Palestine), est installé dans une logique de guerre qui est appelée à durer des décennies, voire des siècles. Elle épouse désormais les contours d’une guerre confessionnelle, mettant face à face Sunnites et Chiites. Elle est aussi ethnique, mettant face à face Arabes, Kurdes, Perses, Turcs. Elle prend les contours d’une croisade avec l’entrée en scène de milices constituées de ressortissants occidentaux dont le mobile déclaré est de venir en aide pour protéger les minorités chrétiennes d’Orient.

jeudi 12 mars 2015

Les promoteurs du chaos

De l’Ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique installé à Nouakchott aux journalistes en mal de sujets racoleurs, en passant par les hommes politiques les plus assoiffés de pouvoir, tous veulent nous convaincre d’une chose : l’inévitable décomposition de la Mauritanie. Et son imminence.
Un épouvantail qu’on remue parfois pour arracher au Pouvoir quelques concessions qui doivent nécessairement se traduire par une implication personnelle dans l’exercice. Parce que ceux qui émettent de tels jugements alarmistes se présentent souvent comme les sauveurs potentiels. «Il suffit de faire appel à nous et de reconnaitre le rôle que nous pouvons jouer pour éviter au pays de sombrer dans le chaos qui se dessine inévitablement». Il y a mille manières de le dire, mais le sens est le même, tout comme la démarche.
Peu importe si l’analyse d’un diplomate ou celle d’un journaliste sont faussées par la méconnaissance évidente de leur sujet, peu importe s’il y a un jeu qui se défile derrière, ce n’est pas grave parce qu’il faut laisser le cours des événements apporter le démenti qu’il faut.
Par contre, il est difficile d’accepter des acteurs politiques la seule promesse d’un futur synonyme de l’émiettement, de la dislocation, de la guerre civile et donc de l’effondrement. Au lieu d’une proposition alternative qui nous pousse à rêver à un futur possible.
L’une des raisons des tergiversations face à la proposition de dialogue, c’est bien la peur de la perspective de 2019. Pour les uns, elle est dangereuse à envisager parce qu’elle peut signifier la fin de leurs privilèges. Pour les autres, elle oblige à penser l’avenir et à travailler pour sa conquête, un exercice qui n’a jamais été essayé. D’où la peur de tous d’y aller rapidement et sans préjugés.
La classe politique mauritanienne ne peut visiblement pas se résoudre à accepter que le mandat actuel est le dernier pour un Président qui a jusque-là largement profité des incohérences dont elle a été coupable. Quand elle a refusé en 2005 d’influer sur le cours des événements en se contentant de soutenir l’agenda proposé par la junte sans y apporter de touche personnelle. Quand elle a refusé de croire au changement probable en 2007 et qu’elle a voulu par la suite perpétuer des systèmes usés. Quand, en 2008, elle a joué sans tenir compte des rapports de force réels. Quand, en 2009, elle a manœuvré sans intelligence tout en obéissant aux velléités individuelles multiples qui l’ont condamnée à aller en rangs dispersés dans une élection qui constituait un tournant pour la Mauritanie. Quand elle a refusé de reconnaitre des élections qu’elle a co-organisées. Quand elle a provoqué une logique de confrontation sans en avoir les capacités. Quand elle a promu le boycott… quand… tous les rendez-vous ont été ratés. Comme disent certains de nos frères d’Afrique centrale, ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on n’a plus de fièvre. Les fuites en avant expriment l’incapacité d’anticiper et d’agir sur l’avenir. Rien de plus.
Deux manifestations de l’échec de cette classe politique à relever. La première est bien sûr cette incapacité à nous proposer un avenir possible, un rêve sous forme de mouvement d’ensemble, à même d’harmoniser nos désirs et nos revendications. Alors la fuite en avant consiste à nous faire peur de notre présent, à le noircir pour ne plus pouvoir envisager autre chose que le chaos.
La deuxième manifestation de l’échec est l’emprise d’un air nostalgique sur les consciences. On pleure le passé, plus qu’on appréhende le présent, quant à l’avenir, il n’est même pas mis en perspective. On arrive même à verser des larmes pour les époques les plus noires de notre histoire récente. C’est que l’action politique a permis de réhabiliter les hommes du régime PRDS et des Structures d’éducation de masses… en attendant de restaurer leurs pouvoirs…
C’est un peu si on nous obligeait à choisir entre ce passé-là et l’explosion du pays. Comme s’il n’y avait pas, s’il ne pouvait y avoir d’autres perspectives possibles, d’autres avenirs probables.

mercredi 11 mars 2015

Le Proconsul US

L’information étant ce qu’elle est chez nous, on peut mettre du temps à croire ce qu’on rapporte des propos que l’Ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique aurait tenus devant quelques chefs de partis venus le rencontrer. Est-ce parce que ces leaders appartenaient à une seule communauté que l’Ambassadeur a longuement parlé des frictions ethniques et des risques de guerre civile en Mauritanie ? est-ce pour sa méconnaissance de ce pays qu’il vient de découvrir avec une mentalité, non pas de diplomate chevronné, mais de Volontaire du Peace Corps ? Probablement, les deux à la fois…
Au moment où dans son pays, le premier Président de couleur Barak H. Obama essaye de ranimer la flamme de la bataille des droits civiques pour faire oublier la résurgence du fait raciste, voilà que l’Ambassadeur US nous sort une comparaison entre la situation actuelle en Mauritanie et celle qui a caractérisé les Etats-Unis des années 70. L’Ambassadeur Larry André se trompe encore une fois et, visiblement, continuera à se tromper. Dans ses appréciations des réalités mauritaniennes, dans ses choix et dans l’expression de ces choix.
En conclusion d’un article qu’il vient de signer et qui porte sur l’esclavage et la lutte engagée par son pays contre le phénomène, l’Ambassadeur Larry André nous dit : «Quant à moi, je me préoccupe moins sur le terme approprié à utiliser pour ces pratiques criminelles que ce que je fais au sujet de mettre fin à ces pratiques... Arrêter cette exploitation humaine aux États-Unis exige que le gouvernement américain, la société civile, les médias, les chefs religieux, les dirigeants politiques et tous les Américains de bonne volonté travaillent ensemble pour identifier et libérer les victimes de la traite des êtres humains, de tenir les trafiquants d'êtres humains et ceux qui profitent de leurs crimes responsables de leurs actes, et de réformer les attitudes, les institutions et les politiques sociétales qui empêchent les victimes de la traite, et de nombreux descendants d'esclaves américains, de jouir pleinement de leurs droits et des chances en tant que membres égaux de notre société. 
Nous exhortons tous les pays à se joindre à nous pour assurer que chaque être humain- homme, femme et enfant dans le monde vive dans la liberté et la dignité
».
Belle profession de foi, juste position que celle-là. Mais qui doit valoir pour tous les pays, toutes les sociétés. Si son Excellence estime qu’il s’agit d’un combat qui reste à mener dans la société américaine, il faut bien qu’il estime à leur juste valeur les efforts fournis par les sociétés africaines. Si au Sénégal voisin, on entend encore des hommes publics comme le Président Abdoulaye Wade évoquer sous forme d’insulte les origines «esclaves» de son successeur, si l’on pardonne une sortie comme celle du Président Alpha Condé de Guinée qui rappelait à Dionkounda Traoré, président de la transition malienne, «l’origine esclave des Traoré dont les maîtres ne sont autres que les Condé», de telles réflexions ne peuvent être publiquement exprimées en Mauritanie. C’est que l’évolution des sociétés n’est pas la même partout dans le Sahel.
Dans un pays comme le nôtre, l’évolution est nette. Même si par ailleurs, un grand chemin reste à faire dans le domaine de l’égalité, de la lutte contre l’esclavage et contre toutes les tares sociales que nous trainons depuis des millénaires et qui sont en contradiction avec les principes d’un Etat moderne.
Que son Excellence pardonne à la Mauritanie les manquements et les insuffisances réelles en matière de cohésion sociale, d’égalité et de répartition juste des richesses. Mais qu’il accepte que les événements de Fergusson ne peuvent se passer ici. Des émeutes du ghetto de Watts (1965) à celles de Fergusson ces jours-ci, l’Amérique impériale ne semble pas avoir fait un grand chemin. Même si l’on peut se féliciter – tous se féliciter – de l’élection d’un Président de couleur par deux fois à la tête de la première puissance mondiale.
On ne peut non plus occulter, quand on veut donner des leçons à une société comme la nôtre, le rôle, ô combien malheureux, dans la destruction de nations et de cultures entières (Irak, Afghanistan, Syrie, Libye… pour ne citer que les pays de notre espace musulman). Le chaos qui règne actuellement dans le Levant est d’abord un fait américain : Da’esh est un produit US, comme Al Qaeda l’a été, comme les assassinats politiques, les coups d’Etat en Amérique Latine, les guerres civiles en Afrique… les Etats-Unis d’Amérique sont le parrain d’Israël… que de crimes commis ouvertement soutenus par l’administration américaine !!!
Pour rappeler enfin que l’Amérique de l’Ambassadeur Larry André nous doit des explications. Il y a peu, notre compatriote Mohamedou Ould Sellahi publiait ses mémoires. Nous y apprenons qu’il a été transféré à bord d’un avion de la CIA le 28 novembre 2001 vers Amman (le jour de l’anniversaire de l’indépendance de son pays) où il devait subir des interrogatoires musclés pendant quelques mois. Puis, en juillet 2002, la CIA l’amènera à Bagram pour continuer sa salle besogne. Avant d’être emprisonné à Guantanamo, une résidence de non-droit où la première puissance maintient encore en détention de pauvres hères qui ne représentent aucune menace pour elle ou pour le Monde.
C’est à Guantanamo que Ould Sellahi subit les pires tortures sur ordre et après autorisation du ministre américain de la défense, le fameux Donald Rumsfeld, incarnation de ce qu’il y a de pire dans la logique impériale des Etats-Unis. On sait de quoi se compose le «plan d’interrogatoire spécial» de traitements inhumains comprenant le viol de l’intimité des prisonniers, l’obligation pour eux de pratiquer le sexe, ce qui est une façon de les amener à transgresser les interdits religieux… humiliations, tortures physiques et morales.
En mars 2005, Ould Sellahi rédige sa demande d’ordonnance d’habeas corpus pour se mettre sous la protection de la justice américaine. En juin 2008, la Cour Suprême des Etats-Unis reconnait ce droit. En mars 2010, le Juge Robertson ordonne la libération de Mohamedou Ould Sellahi. Mais le gouvernement américain trouve judicieux de faire appel avant de laisser trainer le recours… Mohamedou Ould Sellahi est toujours en prison à Guantanamo… L’instrumentalisation de la Justice n’est pas l’apanage des petits pays dirigés par des tyrans. Elle est aussi le fait de puissances démocratiques comme les Etats-Unis d’Amérique, le pays que représente Larry André.

Entre la naïveté d’un Volontaire du Corps de la Paix qui se croit investi d’une mission civilisatrice et celle d’un Ambassadeur d’une grande puissance, il y a toute une mutation à opérer pour donner l’image la meilleure de soi.

mardi 10 mars 2015

Un parcours, un livre

C’est par hasard que mon attention a été captée par un entretien diffusé sur les ondes d’une radio privée locale. La voix de l’interviewé m’était très familière. Il parlait d’un livre-mémoire qu’il venait de publier. J’ai d’abord pensé qu’il pourrait s’agir de Mohamd el Mokhtar Ould Bah, ce destin digne de faire l’objet d’un récit. Au bout de dix minutes d’échanges avec le journaliste qui s’abstenait de relancer son invité, je compris qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre, ne serait-ce que parce qu’il a fini par évoquer Ould Bah.
Son Français était de grande qualité, ses idées clairement exprimées, ses paroles d’une sincérité évidente… De quoi capter vraiment l’attention de l’auditeur que j’étais. Je saurai à la fin de l’émission, au bout d’une quarantaine de minutes d’échanges qu’il s’agissait là de Yahya Ould Menkouss, ancien ministre, ancien administrateur. Mais c’est seulement un mois après que je tombe sur le livre écrit sous forme de mémoires.
«Un parcours mouvementé : Vie et carrière d’un administrateur civil mauritanien» raconte au bout d’environ 110 pages, le parcours de cet homme souvent perçu sous le seul angle de la chefferie Jlalva alors qu’il s’agit bien d’un acteur immédiat et d’un témoin privilégié des premières heures de la construction nationale. Le témoignage de cet homme mérite amplement d’être lu.
Pour sa sincérité. On sent, et c’est rare chez les gens de cette génération-là, qu’il n’y aucune velléité de se donner un rôle qui n’a pas été le sien. Il est évident aussi - et c’est rare pour être souligné – que l’objectif de l’écrit n’est absolument pas de régler un compte avec les contemporains avec lesquels les relations n’ont souvent pas été évidentes.
Pour sa qualité. L’écrit est limpide, sans recherche de style compliqué, sans recours à la rhétorique qui permet de combler les déficits en matière de relation des faits. Ce qui s’énonce bien, s’exprime clairement et les mots pour le dire arrivent aisément, une vieille sentence qui en dit long sur la simplicité des propos.
Ce qui étonne aussi chez ce vieux chef guerrier, c’est sa capacité à l’abnégation. Plusieurs fois victime de mauvaises appréciations de son action, il refuse de mettre cela sur le compte d’une inimité personnelle que lui vouerait le Président Mokhtar Ould Daddah pour lequel il a gardé un respect indélébile malgré toutes les incompréhensions. Quelqu’un d’autre aurait facilement invoqué les appartenances régionales, les conflits d’intérêt pour expliquer l’adversité du décideur. Yahya Ould Menkouss préfère expliquer ses mises à l’écart impromptues et souvent inexplicables, par les combines de l’entourage de la Présidence de l’époque. On en sort avec la certitude que cette valeur traditionnelle qu’est «al inçaav» - mélange d’équité, de tolérance, de justice et d’abnégation – est le fil conducteur de l’action de l’homme.
Nous avons tendance à négliger ces acteurs, à leur dénier le souci de l’intérêt général, de croire qu’ils sont la négation de l’Etat pour ce qu’ils sont socialement… Ceux parmi nous qui ne les connaissent pas – et ils sont malheureusement l’écrasante majorité de l’élite aujourd’hui – ne peuvent les apprécier. Alors que les générations qui les ont suivis ont essayé de leur coller l’image d’une classe rétrograde incarnation de tous les conservatismes.
C’est dommage parce que les gens comme Yahya Ould Menkouss ont beaucoup de choses à nous dire. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux. Surtout quand, comme lui, ils évitent de remanier l’Histoire, de ruminer de vieilles rancœurs, cherchant à assouvir une vengeance qui décrédibilise ce qu’ils ont à dire et embrouille le message par une rhétorique qui ajoute à l’artifice d’une mémoire largement affectée.

Merci à Yahya Ould Menkouss qui m’a permis de lire avec plaisir un parcours mouvementé pour redécouvrir ce qu’il fut réellement et, à travers lui, ce que furent les hommes de son époque.

mercredi 25 février 2015

Sissako au Grand journal

Abderrahmane Sissako est ce soir sur le plateau du Grand journal de Canal+. Toujours égal à lui-même : humilité, retenue, mesure dans les propos… Une présence forte qui trahit dès l’abord la profonde sensibilité du réalisateur, ce trait de caractère qui en fait un poète de l’image, un philosophe au quotidien.
Un sujet qui fâche : Charlie Hebdo. Quand on le pousse autour de la table pour juger l’hebdomadaire, devenu symbole de la liberté d’expression, Abderrahmane Sissako dit simplement : «Défendre le symbole oui, mais pas le contenu». On n’y reviendra pas.
Autour de la table, différentes approches : celles qui veulent donner au public une idée du film et celles qui veulent déstabiliser son réalisateur par les critiques les plus acerbes et les plus insignifiantes. A un moment, l’un des débatteurs fait appel à un article écrit par Nicolas Bau, ce journaliste français qui se fait passer pour un spécialiste de la Mauritanie. Nicolas Bau compare Sissako à un «BHL des dunes». En quoi Abderrahmane Sissako peut-il ressembler à Bernard-Henry Levi ? L’engagement du premier pour les causes justes est viscéral. Son désintéressement quand il s’agit de pratiquer son art. Tout comme son incommensurable constance.
Notre compatriote préfère ignorer Nicolas Bau pour parler de la dignité de ces populations qui résistent devant la barbarie et dont peu de gens parlent. Opposer à ces journalistes qui ont tout de la Françafrique (ou France-à-fric), y compris la condescendance qui frise le racisme assumé, y opposer la dignité des pauvres indigènes, c’est ce qu’il fallait faire. Sans accorder une attention particulière aux attaques gratuites (… ?).
Sur le chapitre de la proximité avec le Pouvoir, Abderrahmane Sissako répond (en substance) : «J’ai la chance de pouvoir offrir une meilleure visibilité à mon pays qui le mérite, je suis très fier d’exercer mon métier en tant que Conseiller à la Présidence et de participer à rehausser l’image de la Mauritanie…»
La Mauritanie… il en sera question sur ces plateaux pendant des semaines, ainsi que sur les grandes scènes du showbiz. Une première pour un pays qui a besoin de faire parler de lui en bien, et qui le mérite amplement.
Merci Sissako.

P.S : En dénonçant la Franceafrique dans ses aspects réseaux politiques et financiers, on occulte – volontairement – tous les autres aspects qui englobent ces journalistes et intellectuels français qui, au nom de la connaissance des peuples et des pays d’Afrique, servent une littérature qui pue le racisme et développe l’idée d’une Afrique dont on peut dire tout et son contraire.

Ceux des réseaux tout comme les journalistes et intellectuels qui tombent dans ce travers, sont les deux aspects d’une même monnaie ; la Françafrique.

mardi 24 février 2015

Dialogue = Dilemme

Aujourd’hui, le Président Mohamed Ould Abdel Aziz a reçu les Parlementaires de sa Majorité pour leur expliquer le sens de sa dernière démarche. C’est que nombre d’entre eux ont commencé à bouger pour mobiliser contre tout processus de dialogue. Tous semblent craindre pour la dissolution de l’Assemblée et donc la perte de sièges acquis parfois accidentellement, toujours dans les pires des conditions.
En réalité, l’offre principal du Pouvoir – et c’est probablement la demande principale de l’Opposition – est la reprise des élections législatives et municipales pour permettre la participation du plus grand nombre de partis dans des conditions optimales de transparence. Là-dessus les élus de la Chambre actuelle ne se trompent pas : la dissolution de cette Chambre et la remise en jeu des sièges dans d’autres conditions, avec notamment de sérieuses concurrences de partis plus ou moins ancrés, ceci est inévitable à terme. Ils seront d’ailleurs, visiblement, les seuls à regretter.
Réponse du Président aux inquiétudes exprimées : l’Institution présidentielle est sans doute plus importante et nous acceptons de la remettre en jeu s’il y a lieu de le faire. Et d’expliquer que la feuille de route remise à l’Opposition par le Gouvernement, constitue une base de discussions. Les points qui y sont recensés rassemblent toutes les plateformes revendicatives formulées à différents moments par l’Opposition. Ces points seront discutés selon un ordre du jour et un calendrier fixés à l’avance par les deux parties. En cas d’accord, les conclusions retenues seront absolument mises en œuvre.
Devant les élus de sa Majorité, le Président Ould Abdel Aziz a insisté sur l’importance pour lui du dialogue «qui ne découle pas d’une conjoncture particulière – ni faiblesse du Pouvoir, ni menace sur sa pérennité – mais d’une conviction qu’il est nécessaire d’ouvrir la voie à tous les acteurs de la politique nationale pour leur permettre de s’impliquer d’avantage dans le devenir de la Nation».
Le Président traitera incidemment de l’exercice de la liberté d’expression en disant que malgré les écarts, voire les dérives, et malgré les pressions qu’il subit, rien ne remettra en cause ce choix qui est celui de la Raison : la liberté d’expression est un acquis qu’il faut préserver malgré tout ce qu’on peut en dire.
Quoi conclure de cette rencontre ? D’abord sa détermination à engager un processus de dialogue : la consultation est une preuve du sérieux de la démarche. Au lieu d’être une cause de suspicion, l’appel au dialogue dans une conjoncture où tout semble en sa faveur, devait créditer le Pouvoir des meilleurs sentiments. Seulement de l’autre côté, on persiste à croire qu’il y a là matière à défiance, plus chez les uns que chez les autres.
La situation ainsi créée nous révèle un Ould Abdel Aziz objet de multiples pressions pour reculer sur des options essentielles comme la liberté d’expression. Nous savons par ailleurs que plusieurs voix – autorisées et moins autorisées, importantes et moins importantes – se sont élevées pour condamner les dérives dans la presse et demander plus de contrôle. On est allé jusqu’à accuser la presse d’attiser les conflits sectaires en oubliant que les médias ne font que relayer les discours des hommes politiques. Dans tous les milieux – y compris les plus progressistes, les plus démocrates – on a exprimé de fortes demandes pour limiter cet exercice.
Ce Ould Abdel Aziz doit être aussi sous pression lui qui est dans son dernier mandat présidentiel. Qui dans son camp voudrait le voir partir ? qui dans son camp l’encouragera à faire les choix qui sont les siens ?
Mais le plus grave, c’est l’attitude de l’Opposition qui refuse de prendre acte et d’opter pour l’avenir dès à présent. Tout comme la Majorité, elle a peur de cet avenir qu’elle a toujours mal préparé. C’est un dilemme qui provoque l’inertie chez la classe politique.
Le dialogue d’aujourd’hui ne peut être envisagé sans la perspective des présidentielles de 2019. Quel candidat pour l’Opposition ? quels leaders historiques (ou charismatiques) au moment où les chefs traditionnels sont fatalement touchés par la limite d’âge ?
La Mauritanie est à un tournant décisif. D’une part nous avons un Président en exercice, élu pour un mandat qui se termine en 2019. D’autre part une classe politique dont les leaders traditionnels vont obligatoirement à la retraite après deux ans au plus. Au moment où aucune tête ne sort du lot. Comment sortir de cette tragique donne ?
…Peut-être en essayant de léguer aux Mauritaniens de l’après 2019, un système politique apaisé, juste, équitable. Nous ne demandons pas mieux.