vendredi 19 septembre 2014

C’est ce que les nôtres avaient redouté

En trois semaines, le contingent tchadien basé au Mali dans le cadre de la mission de maintien de la paix dans ce pays (MINUSMA) a perdu dix soldats. Suffisant pour que les autorités de ce pays dénoncent ce qu’elles considèrent désormais comme la conséquence d’un dispositif «discriminatoire» qui fait de leurs soldats une sorte de chaire à canon. Dans un communiqué publié à la suite du dernier attentat qui a coûté la vie de cinq soldats tchadiens, le gouvernement dit avoir constaté «avec regret que son contingent continue à garder ses positions au Nord-Mali et ne bénéficie d’aucune relève. Pire, notre contingent éprouve des difficultés énormes pour assurer sa logistique, sa mobilité et son alimentation». C’est que le gouvernement tchadien voit que son contingent est «utilisé comme bouclier aux autres forces de la MINUSMA, positionnées plus en retrait». Ce qui explique l’ultimatum adressé par les autorités tchadiennes qui promettent de «prendre les mesures qui s’imposent». Menace de retrait à peine voilée : «un délai d’une semaine est accordé à la MINUSMA pour opérer les relèves nécessaires et mettre à la disposition du contingent tchadien tous les moyens destinés à l’accomplissement de sa mission».
Cité par une dépêche de l’AFP, un officier tchadien a déclaré qu’«à la date du 24 août, il n’y avait même pas une radio à Aguelhok pour communiquer avec les autres localités. C’est grave. Nous vous demandons si c’est parce que sommes des Noirs que nous n’avons pas droit aux mêmes mesures de protection que les autres troupes». Avant de prévenir : «mais si ça continue, nous allons plier bagages».
Quand la France avait sollicité une participation mauritanienne à l’effort de guerre au Mali, la Mauritanie avait, dans un premier temps conditionné cet apport par une demande expresse du gouvernement de transition d’alors. Ce qui fut fait. Mais ce gouvernement s’était empressé d’ajouter qu’il voulait confiner l’éventuel contingent mauritanien dans la région de Douenza, non loin de la frontière avec le Burkina Faso, à des milliers de kilomètres des frontières avec le pays. Les Mauritaniens avaient alors refusé parce la région indiquée était trop loin de leurs bases arrières et ils savaient parfaitement qu’ils seraient plus exposés que toutes les autres forces africaines présentes.
D’une part parce que cette guerre les concernait à ce moment-là plus que les Sénégalais, les Burkinabés, les Togolais ou même les Tchadiens qui ont fini par payer le prix le plus lourd. Ce sont bien les Tchadiens qui vont palier la faiblesse voire l’incapacité des autres troupes africaines pour se retrouver à l’avant-garde du front terrestre, comme boucliers devant les troupes françaises engagées au sol. Pendant Serval et après Serval, pendant la MISMA (mission africaine) et avec la MINUSMA, ce sont bien les Tchadiens qui vont souffrir de leur engagement réel au combat.
Les Mauritaniens étaient d’autre part aguerris pour faire face aux troupes et méthodes jihadistes. En effet, l’Armée mauritanienne est sortie de sa confrontation avec AQMI plus forte, mieux équipée et surtout beaucoup plus mobilisée qu’elle ne l’était avant. Elle est la seule à avoir pris les devants, anticipant le projet de AQMI de faire des régions sahariennes, un Jihadistan comme cela se fera plus tard en Irak et au Levant (avec Da’ish et l’Etat islamique). Quand elle faisait face et qu’elle agissait, aucun des Etats riverains, y compris le Mali, n’a voulu lui porter main forte. Au contraire, le pays fut critiqué pour son engagement, certains des «amis» allant même jusqu’à le trahir en donnant des renseignements à AQMI et ses acolytes.
Quand il s’est agi de Serval, les Mauritaniens ont compris que ce n’était pas leur guerre. Ils se sont contentés de bien tenir leurs frontières. Quand il s’est agi des forces internationales – MINUSMA -, les nôtres ont compris que ce n’était pas encore le moment de se laisser entrainer dans un bourbier qui ne dit pas son nom. Aujourd’hui, les faits leur donnent raison : il serait arrivé à nos troupes ce qui arrive aujourd’hui aux Tchadiens (et même pire), avec ce sentiment d’être payés pour mourir à la place des autres.

C’est le lieu de saluer cette anticipation qui a permis au pays de ne pas s’engager dans une guerre qui n’est pas encore - ou qui n’était plus - la sienne. Même s’il faut surveiller ce qui se passe de très près tout en évitant d’y prendre part tant qu’il s’agit d’une guerre de prestige d’un Président, François Hollande qui en manque terriblement.

jeudi 18 septembre 2014

Les banques, encore les banques

Le retrait de l’agrément de Tamkeen Bank par le Conseil monétaire de la Banque Centrale de Mauritanie, relance les polémiques autour du système bancaire mauritanien et au-delà du système financier.
Les premiers commentaires n’ont pas manqué de rappeler le cas de la Maurisbank, absente depuis quelques semaines à la séance de compense de la BCM. Mais l’on a évité de parler de la source des dysfonctionnements de ce système qui est d’abord liée à la faiblesse de la direction de la supervision bancaire. Une direction qui n’a jamais, par le passé, pu (ou voulu) imposer son autorité aux banques primaires et institutions financières de la place.
C’est bien l’absence d’une telle autorité qui explique la multiplication exponentielle des agréments qui se chiffrent à une vingtaine pour les banques et à beaucoup plus pour les institutions financières spécialisées. Une autorité qui vient de s’exercer sur le cas de Tamkeen Bank dont le projet avait été initié par des opérateurs koweitiens, libanais et mauritaniens.
Le Conseil monétaire a, au cours de sa réunion du 11 septembre, «constaté que les actionnaires de la banque n’ont pas libéré le capital dans les délais prévus par la législation en vigueur». Par conséquence, il a retiré l’agrément. L’ordonnance 2007-20 réglementant les établissements de crédit explique en son article 18 que «le retrait de l’agrément est prononcé par la Banque Centrale, soit à la demande de l’établissement de crédit, soit d’office lorsque l’établissement de crédit concerné : a) ne remplit plus les conditions au vu desquelles l’agrément lui a été accordé ; b) n’a pas commencé son activité dans un délai de douze (12) mois à compter de la date de notification dudit agrément après mise en demeure non suivie d’effet».
Pour revenir aux causes profondes du «mal bancaire», il faut noter que la prolifération des institutions financières (entre banques et établissements) a été justifiée par le boom pétrolier et minier prévisible alors. Mais rien n’a été fait pour atténuer les effets de la crise de ces deux secteurs économiques et de la désaffection qui en a résulté. L’effet boomerang de la crise, mais aussi des dysfonctionnements dans la gestion des secteurs pétroliers et miniers est pour quelque chose dans la saturation du système bancaire. Trop de banques pour une activité qui ne suit pas forcément.
Autre source de crise, l’existence de systèmes financiers parallèles spécialisés dans le crédit. La manifestation de l’existence de ce système se trouve dans le phénomène dit «chipeco». Quand les parents des victimes de ce système de crédit manifestent pour réclamer la fin du régime de «la contrainte par corps», ils se trompent de cible. Ce qu’il faut combattre – et amener les autorités à combattre – c’est le système parallèle de crédit et les taux usuriers qui s’y pratiquent. C’est quand même un exercice illégal d’une activité réglementée et dans des conditions légalement réprimées. Aux autorités de combattre le phénomène en le ramenant dans le formel. C’est le moment pour le ministère de la justice d’agir, surtout que son locataire actuel Sidi Ould Zeine est un banquier qui connait parfaitement de quoi il s’agit.
La détention par des particuliers de fonds à même de servir dans des opérations financières, indique aussi que la bancarisation est restée faible malgré les nouveaux billets et les campagnes entreprises par la BCM pour obliger les détenteurs de gros fonds à les déposer dans les banques.
Il y a aussi l’effet de ce nouveau système bancaire d’inspiration islamique. C’est bien dans le cadre de l’encouragement de l’adoption de ce système que nombre de banques et d’officines ont eu l’agrément. Mais est-ce que la direction de la supervision bancaire a suivi cette explosion de «produits financiers islamiques» ? est-ce qu’elle s’est réellement dotée de moyens légaux pour assurer une réelle surveillance et un contrôle efficace du volet islamique de l’activité bancaire ? Dans le cas par exemple de la Maurisbank – parce que tout le monde semble se focaliser sur cet exemple – que peut la Banque Centrale quand cette institution a le droit d’invoquer l’interdiction pour elle de traiter les créances à intérêt ? En l’absence d’un contrôle efficace, le secteur financier islamique en Mauritanie, n’est-il pas devenu une simple formalisation des activités de blanchiment d’un argent «politique» avec des émetteurs et des destinataires occultes ?
L’on ne peut terminer ce rapide tour d’horizon – qui reste superficiel tant que des enquêtes ne sont pas menées sur le secteur bancaire – sans noter le poids de ce système sur la communauté nationale qui a plusieurs fois payé ses déboires. Sans retour dans la mesure où il peine à jouer le rôle qui doit être le sien dans le développement du pays. Si les banques «traditionnelles» ont failli, c’est que les autorités chargées de faire respecter les lois et règlements en la matière l’ont voulu si elles n’y ont pas franchement contribué. 

mercredi 17 septembre 2014

De l’ami Kane Hamidou Baba

A la suite d’un posting qui a visiblement suscité beaucoup de réactions – parfois des incompréhensions chez certains de mes amis -, j’ai reçu ce message de mon ami Kane Hamidou Baba, président du Mouvement pour la Reconstruction (MPR). Comme je fais d’habitude, je le partage sans commentaire, comme si je le traitais en droit de réponse. L’occasion de rappeler à mes confrères qu’un «droit de réponse» est nécessairement accordé à une personne ou une institution ayant jugé qu’elle a été citée dans un article sans lui donner la possibilité de se prononcer sur les questions soulevées, non à quelqu’un qui n’a pas été cité et qui se contente de prendre la défense d’un allié ou d’un payeur.
Je sais cependant que le texte ici est plus une réponse-clarification à un ami qu’un droit de réponse.

«Cher ami, Bonjour,
Je suis à l’étranger depuis quelques semaines et mon attention a été attirée par l’un de tes brillants éditoriaux relatif au Congrès des FLAM. La critique que tu as portée contre ceux qui dénonçaient la présence de Jemil O/ Mansour à cette manifestation est d’une lucidité implacable. Heureusement, qu’il y a encore des mauritaniens qui ont la tête sur les épaules! Seulement, au détour d’une phrase, tu classes le MPR parmi les « partis sectaires ». Dans une autre livraison, tu avais également affirmé que le MPR était un parti nationaliste négro-africain. Naturellement, tout en te reconnaissant, ta liberté de jugement, je ne suis d’accord avec aucun de ces qualificatifs. Sauf, bien sûr, à me dire qu’en Mauritanie, un parti politique dirigé par un négro-africain est nécessairement nationaliste et/ou sectaire ? Et là, je dis tout de suite, attention de tomber dans les stigmates que toi-même tu dénonces ! Il me semble que la ligne d’un parti se définit avant tout par son programme et par les actes que ses dirigeants posent ; et au premier rang desquels, le Président du Parti lui-même. En ce qui concerne le programme du MPR, que j’ai moi-même largement inspiré, ses quatre piliers sont : une politique active d’intégration nationale ; l’enracinement de la démocratie ; le respect des droits de l’Homme ; et le développement économique et social dans l’équité. Vaste programme, me diras-tu ! Sur la question de l’intégration nationale et qui est notre crédo, instruits par l’expérience malheureuse vécue, par la communauté négro-africaine dans son rapport à l’Etat, mais qui a déteint sur ses rapports avec la communauté maure, nous prônons un Nouveau Pacte de Confiance, reposant sur un double contrat : entre l’Etat et les communautés d’une part ; entre l’Etat et les citoyens d’autre part. Je n’entrerai pas ici dans les détails, mais ce qu’il faut retenir : Sans renoncer à l’objectif fondamental de citoyenneté pleine et entière, il faut faire des concessions aux groupes primaires, au sens sociologique du terme, composantes nationales et sociales, y compris haratines, parce que la gestion délicate de ces questions a été menée par des politiques inappropriées, passe-moi l’expression «imbéciles» !
Evidemment, sauf à se réfugier dans la contemplation de l’observateur froid qui analyse les contradictions sociales, nous autres politiques, sommes condamnés à rechercher et à trouver des solutions. Or, je sais que depuis la Conférence de Bakou (1921) et peut être avant, les questions nationales ont toujours interpellé les révolutionnaires et démocrates. Ces questions sont à l’origine de l’éclatement de l’Union Soviétique, des problèmes dans les Balkans et plus près nous des conflits encore ouverts en Afrique. Malgré notre situation en Mauritanie, observant tous ces phénomènes de guerre sans merci entre frères de même race en Afrique, le cas du Sud Soudan est à cet égard caricatural, j’en arrive donc à relativiser nos problèmes faussement raciaux, faussement ethniques. Mais, j’ai appris à Sciences Pô qu’une question n’est jamais éternellement principale ou secondaire, elle l’est, lorsque les contradictions sociales en font une question principale. Ma conviction est que si les negro-africains de Mauritanie se dotait d’un Etat, peut-être plus qu’une autonomie telle que réclamée par les FLAM, ils allaient vite s’entre-déchirer entre Pulaar et Soninkés, entre Pulaar et Wolof, ou entre Pulaar eux-mêmes, parce qu’à la base le fait ethnique a été surdéterminant dans la création de cet ensemble autonome. Il en serait d’ailleurs de même si on avait créé un Etat ou un ensemble maure. Le fait tribal, voire régional eut été surdéterminant. Voilà pourquoi je suis un défenseur impénitent de l’intégration nationale. Sur ce point, tous les régimes passés n’ont, au mieux  qu’incarner ce problème de notre pays, sans jamais le résoudre ; les hommes ordinaires que nous sommes, devront bien tentés de le résoudre.  
Enfin, en ce qui concerne les dirigeants du MPR, et au premier rang desquels moi-même, j’ai bien la prétention d’être un patriote, mais pas un nationaliste ! En 1995, quand je suis rentré au pays à la suite d’une longue mission de consultation à la BAD (2 ans), j’ai trouvé à mon retour que l’écrasante majorité des négro-africains avait quitté l’UFD/EN, je ne les ai pas suivi, malgré l’insistance de certains cousins. Je leur avais dit textuellement ceci : « Moi, vous savez que je suis l’un des auteurs de la Déclaration de politique générale de l’UFD, je me suis absenté du pays pendant deux ans et à mon retour, j’ai trouvé qu’on n’a pas changé une virgule de cette Déclaration ». Bref, je ne situe pas mon engagement politique dans une dynamique communautaire, mais de principe.
J’aurai pu aussi te parler de l’action personnelle que j’ai menée pour dissuader en 91 certains jeunes cousins et neveux sortis du mouroir de Walata et qui n’avaient qu’une idée aller rejoindre la lutte armée des FLAM. Je ne l’avais fait pour le compte d’aucun régime et c’est peut-être bien la première fois que j’en parle ! Tout le monde connait les liens particuliers qui m’unissaient à Saidou KANE (Paix à son âme), au-delà de la parenté ; et je peux dire sans fausse modestie que j’ai le plus contribué à sa décision de faire abandonner aux FLAM la lutte armée, de démissionner des FLAM et finalement de rentrer au pays ! je ne l’avais fait pour le compte d’aucun régime. Seule ma conscience m’avait dicté.
Quant aux autres dirigeants du MPR, ils viennent d’horizons divers : de toutes les communautés avec des ex-UFP, ex Plej, ex Flam, ex-Prds, ex-Baasistes, et bien sûr ex-RFD. Mais, il y a surtout des mauritaniens lamda qui veulent faire la politique autrement et qui m’accordent leur confiance. Ils savent aussi, qu’ils soient Maures ou Négro-africains, que je n’ai pas de couleur et que j’ai déjà sanctionné au sein du Parti les dérives sectaires qui risquaient de le miner, quitte à me séparer de certains soutiens de la première heure. Tu peux le vérifier auprès de Sidi O/ Kleib.
Enfin, enfin, ce n’est pas à quelqu’un de Mederdra à qui je vais apprendre que j’ai la conscience historique d’être un multi culturaliste, appartenant à une longue lignée où le brassage des peuples a été rendu possible par des stratégies matrimoniales et une intégration qui a permis à la tribu des Oulad Deyman de devenir les collecteurs d’impôts pour le compte de Elimane Seydou Hountou Racine dans ce Grand Dimar, Saidou Kane dirait Damashg, qui envoyait aussi ses enfants auprès des lettrés Deyman pour leur inculquer le savoir coranique.
 Ce que nous ancêtres ont fait, avec les moyens qui étaient à leur portée, nous pouvons faire mieux !
Si j’ai tenu à faire cette mise au point, je ne m’adresse pas au journaliste, mais à l’intellectuel pour lequel j’éprouve un profond sentiment d’estime et de respect. Ceci n’est donc pas un droit de réponse.
Cordiales salutations»
Hamidou Baba KANE, en vacances au Maroc.  

mardi 16 septembre 2014

Ebola, l’autre guerre

C’est une véritable guerre qu’il faut mener contre le virus Ebola qui continue à faire des ravages en Afrique de l’Ouest (et pas seulement). La mobilisation internationale et locale (dans les pays africains) prend l’allure d’un film sur grand écran, avec notamment la décision du gouvernement du Sierra Leone de «confiner» la population chez elle pendant trois jours, mais aussi l’envoi dans ce pays de plus de trois mille soldats américains.
En 1995, le réalisateur Wolfgang Petersen sortait «Outbreak», un film traduit en Français sous «Alerte !» avec entre autres grandes figures du cinéma, l’acteur Dustin Hoffman. Le film raconte l’itinéraire d’un virus arrivé en Californie par un petit singe venu d’Afrique et introduit frauduleusement aux Etats Unis. Il se propage à une vitesse qui laisse présager la fin de l’Humanité. La trame tourne autour la volonté des «bruts» qui préconisent une opération militaire contre la petite ville où le virus semble avoir sévi, et le colonel Sam Daniels (Dustin Hoffman) qui croit à une solution «scientifique».
Au cours de l’histoire, on apprend qu’il s’agit d’un virus «cultivé» dans le cadre de la guerre bactériologique envisagé par les Américains contre le reste du monde. Le virus aurait été cultivé en Afrique. Une souche de ce virus a contaminé des animaux de la jungle et notamment des singes qui servent dans des trafics avec l’Europe et l’Amérique. A un moment du film, on voit comment l’administration américaine avait décidé de détruire les villages et camps militaires où la culture du virus s’effectuait, pour faire disparaitre toute trace du méfait.
Depuis que j’ai vu ce film, je m’attends à une hécatombe du genre. Nous l’avons depuis les pays de l’Afrique de l’Ouest. Il ne s’agit pas ici de suggérer une quelconque possibilité de manipulation à grande échelle, même si avec ces gens-là il ne faut rien exclure. La situation est grave et mérite qu’on se mobilise tous pour expliquer, sensibiliser en espérant faire peur pour éviter la propagation de la maladie qui a fait des milliers de victimes en quelques mois.
Le virus Ebola – et non «Epola» comme prononcent certains journalistes des télévisions et radios privées – doit son nom à une rivière de la République démocratique du Congo, ancien Zaïre. C’est aux abords du cours de cette rivière que le virus a fait sa première hécatombe en 1976 (280 morts sur 318 contaminés). Plus tard, on saura qu’il s’agit d’une maladie fulgurante mortelle à 90% et pour laquelle il n’existe aucun traitement.
On sait que le virus passe de l’animal à l’homme (de la chauve-souris au singe puis à l’homme). Il se transmet par contact direct avec des liquides organiques comme le sang, le sperme, les excrétions, la salive et tout ce qui peut provenir de la personne malade. C’est ce qui explique la montée de la contamination dans le personnel médical traitant.
Il y a deux semaines, un prédicateur mauritanien a été atteint d’un accès de forte de fièvre. Il a été immédiatement isolé à l’hôpital Zayed où il a été transféré. Malgré la présence presque permanente du personnel médical, le médecin traitant a été surpris de le voir entouré de sa famille : sa sœur qui lui tenait la tête, son frère qui lui massait les pieds, quelques disciples qui essayaient de s’asperger de sa salive qui dégoulinait. C’est dire combien il est difficile de faire respecter les règles de sécurité dans des sociétés comme la nôtre où les règles de la convivialité font fi de la prévention.
Les rituels funéraires ont été pour beaucoup dans la propagation du virus dans certains pays. La question aujourd’hui est de savoir si les exégètes de la religion peuvent émettre des avis dispensant les morts du virus d’être traités comme des morts normaux.
Une montée soudaine de fièvre accompagnée de céphalées avec des maux de gorge, des diarrhées et des vomissements ainsi que des éruptions cutanées qui apparaissent très vite. Très vite aussi on constate que les reins et le foie sont affectés pour donner les hémorragies internes et externes. Dans 50 à 90% des cas, le décès intervient alors. Entre le moment de la contamination par le virus et sa manifestation (période d’incubation) on peut compter de 4 à 9 jours, alors que le temps de la maladie dure entre 6 et 16 jours.
La menace est grave pour tout l’espace ouest-africain, donc pour nous. Il est donc urgent et nécessaire de faire attention. Faire attention à tous les malades de fièvre qui manifestent des symptômes assimilables à ceux d’une fièvre hémorragique, n’importe laquelle. Faire attention aux parents et amis qui reviennent de pays à risques. Etre plus exigent quant à l’hygiène notamment l’hygiène personne : se laver les mains chaque fois que cela est possible. S’abstenir de toucher les malades soupçonnés d’être atteints.
Les partis politiques, les syndicats, les médias, les mosquées, les chefs de village… tout le monde doit se mobiliser pour sensibiliser les populations. Nous n’avons pas le droit d’attendre sans rien faire, sans rien dire. Cela relève du volontarisme et de l'engament personnel. 

lundi 15 septembre 2014

Ratage encore

L’organisation par le ministère chargé des affaires islamiques d’un colloque sur l’éradication de l’esclavage est un évènement important, même très important. C’est sans doute la première fois qu’un conclave de Ulémas et exégètes de la charia se réunissent pour réfléchir sur la question.
Il y a eu certes des polémiques juridiques entre ceux de l’autorité religieuse qui justifiaient la pratique et ceux qui, au contraire la condamnaient. Depuis le 16ème siècle, particulièrement à partir du 18ème et pendant le 19ème, les tenants de la thèse pour l’émancipation et condamnant la pratique esclavagiste avaient presque réussi à prendre le dessus. Mais la pratique sociale a été plus forte.
Quand l’Imam Nacer Eddine lance sa «guerre des marabouts» - c’est comme ça qu’on l’appelle de l’autre côté du Fleuve – c’est d’abord par des attaques contre les forteresses où l’on parquait les esclaves en partance pour les Amériques. C’est dire combien la question était au centre des préoccupations de l’élite de l’époque. Même si, plus tard, le mouvement de résistance lancé par Shaykh El Haj Omar Tall, accompagnera intensément la traite négrière dont il sera l’un des pourvoyeurs.
Aujourd’hui, au milieu du tumulte que suscite la question au 21ème siècle et au-delà du stérile débat autour des termes («séquelles» ou «pratiques»), cette réunion devait servir à faire accompagner les efforts du pays – partis, organisations civiles, simples militants d’une cause toujours d’actualité – pour détruire le prétexte religieux encore utilisé pour justifier et maintenir des humains dans l’asservissement.
C’est pourquoi, il n’y avait pas lieu de tergiverser. L’autorité politique et religieuse aurait dû éviter de s’arrêter sur le fait de savoir s’il s’agit de «séquelles» ou de «pratiques». L’énergie dépensée par les discoureurs officiels à vouloir s’en tenir à une terminologie qui a empêché toute avancée sur la question dans le passé, devait servir à faire preuve de courage, ne serait-ce que pour accompagner les efforts réels entrepris.
Quand le Premier ministre ou le ministre des affaires islamiques, quand les Fuqahas prennent la parole, le premier souci est de se tuer à faire la démonstration que ces pratiques n’existent plus. Alors pourquoi avons-nous besoin de ce genre de conclaves si la question n’était pas d’actualité ?
L’esclavage existe. On peut – si l’on veut – le rencontrer partout où l’on va. Mais pourquoi il existe encore alors que l’Etat moderne a déployé un arsenal juridique pour le combattre, depuis les circulaires des années 60 aux lois l’incriminant ces dernières années ? Parce que la résistance à l’application de la loi est trop forte. Entre certains maîtres qui refusent d’abandonner l’asservissement d’humains comme eux et des esclaves qui ne veulent pas de cette libération que leur procure la loi, le front esclavagiste est bien constitué. C’est souvent l’argumentaire religieux qui lui justifie son attitude et ses pratiques ignobles. D’où l’importance du conclave.
La rencontre devait émettre un avis sans appel contre la pratique esclavagiste, mais aussi contre toute attitude raciste, asservissante ou humiliante. Elle devait être le point de départ d’une nouvelle relecture se rangeant aux côtés des fondements de la Modernité. La promotion de l’égalité, de la citoyenneté, de l’équité, de la valeur du travail et du mérite, de l’humilité et de la justice… qui sont en définitive des valeurs promues par l’Islam.
Nous avons besoin d’une exégèse qui défende le faible, le démuni, non pas de celle qui est au service du plus fort. Une exégèse conforme à l’esprit et à la lettre de l’Islam originel qui a été la religion des démunis avant de rayonner sur le Monde. Partout, à la Mecque, à Médine, en Perse, à Byzance, en Ifriqiya, au bord du Sind, aux confins de l’Occident barbare, l’Islam a d’abord été la religion qui a permis de libérer les plus faibles, de rendre justice aux opprimés, d’instituer une équité qui reconnait la valeur de chacun, le droit de chacun. C’est cet Islam-là que nous voulons voir ressurgir des conclaves et des réflexions de nos Ulémas, de notre religieuse.

La méfiance et la timidité quand il s’agit de traiter une question aussi sensible et aussi grave que l’esclavage participent des conservatismes que nous devons combattre. Dans un pays où les autorités viennent de mettre en œuvre une feuille de route en vue d’éradiquer la pratique, il n’y a pas lieu d’hésiter à appeler les choses par leurs noms. L’esclavage existe, il faut l’éradiquer par l’application stricte des lois à travers la juridiction créée (devant être créée) à cet effet. Les inégalités existent et toutes les communautés en souffrent, il faut les combattre par l’assainissement de l’administration, de la justice. Les mentalités rétrogrades survivent, il faut les chasser à travers l’école, moule de la Mauritanie moderne.

dimanche 14 septembre 2014

Quel weekend pour nous ?

Autant vous dire toute de suite, je n’ai aucune prétention à traiter le bienfondé juridique (Charia) de la décision de remettre le repos hebdomadaire au dimanche au lieu de vendredi. Je ne prends pas le temps d’être précis dans les dates des décisions ultérieures concernant le weekend par le passé.
Je ne suis pas sûr si c’est sous la présidence du colonel Mohamed Khouna Ould Haidalla que la décision a été prise de fixer les journées de vendredi et samedi comme jours de repos. Je crois que oui, parce que c’est bien à cette période que la tendance islamiste avait pu forcer la main au pouvoir jusqu’à l’amener à organiser un simulacre d’application de la Charia : il y a eu exécution, lapidation et amputation sur la place publique. Les images existent encore et avec elles l’horreur du moment. Cela participait aux tendances autoritaristes violentes du régime de l’époque.
Trois fois, les autorités revinrent sur la décision depuis les années 80. La dernière fois, c’était en 2008 sous le régime civil qui avait estimé que le coût était exorbitant pour le pays. C’est bien sous l’actuel Président, alors chef de l’Etat et du Haut Conseil d’Etat, que l’on reviendra à vendredi. Ce qui entrait dans le cadre d’une démarche politicienne qui visait à exploiter un sentiment dit «national». avec la rupture des relations diplomatiques avec Israël – même si cette décision était autrement plus courageuse, plus significative et plus porteuse -, celle de ramener le weekend au vendredi plaisait à une frange de la société. Le tollé que la décision actuelle suscite, mérite qu’on s’y arrête pour faire quelques remarques :
  • Le weekend a longtemps été fixé par simple arrêté parce qu’il couvre l’organisation du travail. En 2004, il a été introduit dans le Code du travail alors que tout le monde savait que cela ne devait pas relever du domaine de la loi. Cette infraction n’a pas été relevée et n’a pas été corrigée. Elle est donc restée.
  • Chaque fois que le pays a voulu changer les jours de repos, les autorités ont fait appel aux Ulémas et Exégètes du Fiqh malékite. Chaque fois, les élites religieuses ont répondu dans le sens que voulaient les autorités. Parce que toutes les interprétations sont possibles.
  • Le Khalife Omar Ibn Al Khattab est le premier à instituer un repos hebdomadaire au profit des élèves des écoles coraniques. Ce repos a été fixé du mercredi après-midi à vendredi en milieu de journée. Donc l’après de mercredi, la journée de jeudi et la matinée de vendredi. Rien à voir avec ce que nos élites religieuses prétendent aujourd’hui.
  • Le Khalife Omar dont le règne coïncide avec l’apogée du premier Etat musulman – en termes d’épanouissement, d’organisation, de structures étatiques fonctionnelles, de centralisation, de gestion, de rigueur, de probité, de justice, d’équité -, ce Khalife n’a pas pensé instituer un repos hebdomadaire pour l’administration de l’Etat qui fonctionnait tout le temps sans relâche.
  • Le travail dans la matinée de vendredi n’enlève en rien le côté sacré (ou studieux) de cette journée. Cela dérange seulement les personnes qui concluent que parce que les Juifs ont un jour de repos qui est le samedi et les Chrétiens le dimanche, les Musulmans doivent obligatoirement avoir un jour de repos qui ne peut être que le vendredi. Discutable, même très discutable…
  • Nous appartenons à un environnement, à une région où il existe d’autres pays musulmans comme nous : le Sénégal, le Mali, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie pour ne citer que les plus proches de tous les points de vue, ont tous leur weekend samedi et dimanche. L’alignement sur l’Arabie Saoudite, l’Egypte, le Qatar ou la Jordanie ne fera pas de nous autre chose que ce que nous sommes : un pays partagé entre un Maghreb Arabe et une Afrique de l’Ouest qui s’imposent à nous malgré les réticences des plus idiots d’entre nous.
Last but not least, quand l’Etat moderne est sorti des sables et qu’il a fallu lui définir ses fondements, ce pays était peuplé de Ulémas autrement plus pieux, autrement plus pourvus, autrement plus authentiques, autrement moins portés sur leurs intérêts personnels, autrement plus engagés et plus courageux à défendre les préceptes religieux, autrement moins aigris, autrement plus tolérants, plus intelligents, plus humains… Est-ce que feu Mohamed Ali Ould Addoud a récusé le weekend d’alors ? feu Abbe Ould Khtour, el Haj Ould Vahfou (que Dieu le préserve), Bouddah Ould Bouçayri, Meyeye Ould Bebbaha, Guerraye Ould Ahmed Youra, Abdoul Aziz Sy… qui des dizaines d’une élite véritablement détachée des choses de la vie ici-bas, qui de cette élite a trouvé que cela méritait un tollé ? Personne. Alors que ceux qui nous empestent aujourd’hui et qui ne sont rien par rapport à ceux-là, qu’ils se taisent, qu’ils soient au moins plus mesurés dans leurs appréciations. On ne peut pas se taire, parfois justifier, les crimes, les exactions, le pillage des ressources nationales (y contribuer parfois), l’exercice de l’arbitraire, le racisme, le népotisme, le déni du droit…, et s’offusquer de la manière pour une affaire de jour de repos. Ce n’est pas essentiel et ce ne le sera jamais.    

samedi 13 septembre 2014

La réponse de Ould Tah

Elle ne pouvait pas être formulée autrement la réponse du ministre Sidi Ould Tah à l’ancien chef de l’Etat de l’époque du Comité militaire pour la justice et la démocratie (CMJD). Juste ce qu'il faut. D’abord savoir à quoi devait répondre Ould Tah.
Dans l’une de ses sorties médiatiques récentes – sur Radio Nouakhchott-info – l’ancien colonel s’est défendu d’avoir trempé dans une quelconque combine concernant l’ocrtoi d’une troisième licence à l’opérateur soudanais Sudatel, ce qui donnera Chinguitel. Il a affirmé que l’investisseur a été ramené en Mauritanie par l’actuel ministre du développement, que les négociations ont menées par l’ancien président de l’Autorité de régulation, Moustapha Ould Cheikh Mohamedou et sous l’égide du Premier ministre de l’époque Sidi Mohamed Ould Boubacar. «Demandez à trois personnes, ce qu’elles diront de l’affaire, je l’entérine». On était loin de croire que l’une de ces personnes allait répondre. Toutes trois ont un grand sens de la responsabilité et savent ce qu’est un devoir de réserve. Toutes trois aussi n’ont jamais vraiment été impliquées par l’opinion publique dans cette affaire.
Finalement, c’est sous la pression des journalistes venus cueillir les impressions après le dernier Conseil que le ministre Ould Tah s’est trouvé dans l’obligation de répondre. Il a d’abord précisé qu’il était à l’époque des faits un simple citoyen mauritanien travaillant pour le compte d’un établissement étranger au Soudan. Ses relations personnelles avec les milieux d’affaires soudanais lui ont permis de les intéresser à la Mauritanie. Mais dès leur arrivée ici ils furent «récupérés» par l’autorité en place qui confia le dossier «à un proche». Bien après la conclusion de l’octroi de la licence, indique le ministre Ould Tah, «je fus contacté par le Président Eli Ould Mohamed Val qui m’annonça qu’il avait eu 10% du capital de la nouvelle société et qu’il m’en cédait 0,5%. J’attends depuis de formaliser ce généreux geste».
Pour beaucoup d’observateurs, c’est bien pour faire passer la pilule que le Président du CMJD fit appel à Sidi Ould Tah comme Chargé de mission à la présidence à la fin de la transition.
La réponse de Sidi Ould Tah, si elle est entérinée comme promis par Ould Mohamed Val, nous donne des renseignements supplémentaires sur l’affaire de la licence accordée à Sudatel et qui était ressentie d’abord comme un coup contre le premier opérateur mobile du pays, la MATEL.
Il faudra donc pour l’ancien chef d’Etat, Ould Mohamed Val plusieurs sorties pour apurer définitivement cette question avant de passer à autre chose.