dimanche 24 août 2014

La bataille de Tringuembou

Tringuembou, un nom qui évoque la romance amoureuse dans le milieu Bidhâne. Depuis que le poète l’a immortalisé au bout d’un voyage qui va de Ramme en passant par Beneyre, Guembou, Boudembou… avec tout au bout «là-bas, c’est Trenguembou, qu’Allah absolve le péché de Son humble serviteur» parce que «le campement où vivent Ehl Swaad s’abreuve à partir de l’est de Trenguembou» (livriig illi viih Ehl Swaad/yishrub min tell Tringuembou/dhaak Tringuembou rabbi zaad/‘abdak tayiblak min dhanbou).
Tringuembou relève depuis les indépendances de l’autorité malienne. Mais elle est restée ce qu’elle a toujours été : une cité de convergence, un passage obligé pour les échanges dans l’espace sahélo-saharien. Elle est restée un souk (çoug) qui s’anime une fois par semaine en recevant commerçants et trafiquants du Mali, de la Mauritanie, mais aussi du Sénégal, du Niger, de l’Algérie, du Burkina…
Nous sommes en juin 1990… Le Nord du Mali est en proie à une nouvelle rébellion. Malgré quelques incursions, le Nord est resté loin de cette partie du Mali qui borde la frontière avec la Mauritanie et où les populations ont toujours vécu en parfaite symbiose. Aucune crainte même si des renseignements annoncent l’imminence d’une attaque spectaculaire en jour de marché. Les autorités maliennes n’ont pris aucune mesure particulière. De leur côté, marchands et trafiquants n’ont pas mesuré la portée de la menace.
Le narrateur est parti très tôt le matin de Kobenni où il fait office d’auxiliaire au Cadi local. Il avait pour mission de se rendre à Leboyziya, localité frontalière, pour délivrer une convocation à un justiciable. Mais ici il avait été surpris par la ferveur des villageois. Il apprend alors que c’est jour de marché à Tringuembou. Il apprend aussi la présence de son vieil ami sur les lieux. Un ami qu’il n’avait plus vu depuis longtemps. D’une pierre deux coups : revoir un vieil ami et découvrir à quoi ressemblait un jour de marché à Tringuembou. Il accompagna un groupe après avoir rempli sa mission.
Il n’eut aucun mal à trouver son ami au milieu du tumulte. L’ami l’amena sous un mbaar qui servait d’aire de repos aux voyageurs et commerçants du coin. Il partit pour lui apporter du méchoui. C’est en cherchant le méchoui que l’ami fut surpris par une voiture qui s’arrêta à son niveau et dont quatre hommes armés descendirent. L’un d’eux, parlant un hassaniya sans accent, lui prit la main avec force.
«Est-ce que ces land-cruzer vous appartiennent ? si elles appartiennent à des Mauritaniens, dis-leur de les dégager immédiatement et de rentrer chez eux. Nous vous avons dit plusieurs fois de ne plus commercer avec ces gens». La pression exercée sur son poignet lui fit comprendre qu’il devait faire vite. Il courut parmi les Mauritaniens pour leur dire de fuir, que les rebelles avaient attaqué, que les commerçants de teint clair risquaient de subir l’ire vengeresse des autorités et des populations après le retrait des assaillants.
Il s’agissait d’une attaque bien coordonnée. Quatre voitures dont une prit le contrôle de la Brigade de gendarmerie, une deuxième celui de l’administration et deux le marché. Gendarmes et administrateurs avaient réussi à fuir sans tirer une balle. La seule tentative de résistance est venue d’un chasseur civil qui a tenté de prendre à revers l’une des voitures, mais il a vite été repéré et neutralisé. Ce sera la seule victime malgré les salves tirés au hasard et dans tous les sens par les assaillants.
L’abri servant d’aire de repos est aussi l’objet de plusieurs tirs. A l’intérieur, notre émissaire découvrait à côté de lui un Mauritanien sur la route de retour de Côte d’Ivoire où il venait de passer cinq années consécutives. Il avait rassemblé tous ses biens et les couvrait de son corps tout en pleurant. Il reconnut son voisin immédiat et commença à le supplier : «toi qui est des Awlad Mbarek, par Dieu, ne me laisse pas mourir ici, je dois revoir ma famille que je n’ai pas vu depuis des années…» Sa voix était couverte par les rafales, mais notre homme a le temps de lui répondre : «Ecoute, mieux vaut pour toi t’en remettre à Allah. Le Destin nous commande. Moi que tu vois, je suis allé ce matin de Kobenni pour remettre une convocation à quelqu’un de Leboyziya et je suis là comme toi, à la merci d’une balle perdue… si ce n’est pas le destin funeste, qu’est-ce que c’est ? allez prie si tu sais quoi dire…»  
Apprenant le mouvement de quelques unités maliennes à partir de Nioro, les assaillants se retirent, laissant derrière eux le chao. La réaction des populations est immédiate. C’est naturellement contre les commerçants et voyageurs au teint clair que la vindicte est dirigée. C’est le branle-bas. Ceux des Mauritaniens présents fuient comme ils peuvent. Certains ont la chance d’embarquer dans les 4x4 présents, nombreux ceux qui marchent. Quatre d’entre eux avaient des chevaux qu’ils s’empressent d’enfourcher. Les soldats arrivés prennent tout le monde en chasse. Ils arrêtent une cinquantaine de marcheurs vers la frontière, et rattrapent les cavaliers qu’ils massacrent avant de les enterrer dans une fosse commune. Le Mali déclare avoir tué quatre des assaillants et arrêté une cinquantaine. C’est une victoire de l’Armée malienne qui est ainsi servie à l’opinion publique malienne. A Tringuembou, le pillage va durer quelques jours et finit par s’étendre à tous les biens détenus par les Mauritaniens. Avec même des incursions au-delà des frontières entre les deux pays.
Il va falloir attendre l’action spectaculaire dirigée par le commandant de la compagnie de gendarmerie du Hodh, un certain Sow Daouda, pour que les Mauritaniens arrêtent une trentaine d’agresseurs maliens en pleine action dans le territoire mauritanien. Ce sont ceux-là qui seront échangés avec la cinquantaine de prisonniers mauritaniens. Cette zone mettra du temps à se relever de ce coup.
Les populations ont retrouvé rapidement cependant le chemin de la concorde et des retrouvailles. Cet épisode est aujourd’hui oublié. L’instabilité de ces dernières années n’a pas affecté cette partie du territoire. On a l’impression que peuples et autorités ont définitivement compris les risques pour tout le monde de compromettre la paix et la sécurité dans une zone frontalière où les relations historiques sont plus fortes que tout.

samedi 23 août 2014

Sans rupture, un gouvernement en pleine nuit

Même si on s’attendait à la nomination imminente d’un nouveau gouvernement après le changement de Premier ministre, la surprise est venue du moment choisi : un peu avant minuit dans la nuit de jeudi à vendredi. On a «feinté» les pronostics qui donnaient samedi au plus tôt comme date d’annonce de la composition du gouvernement de … Yahya Ould Hademine… Ce n’est finalement pas «son» gouvernement…
On va éviter de pérorer sur les dosages qui n’ont aucun rôle ici, même si il y a eu des «remplacements» qui ne peuvent être justifiés autrement (Ismael Ould Sadeq à la place de Ismael Ould Bodde, Mohamed Lemine Ould Mamy à la place de Sidi Mohamed Ould Maham, Sidi Ould Salem à la place de Bekaye Ould Sidi Malek…). On va essayer de comprendre suivant un autre mode d’explications.
Il y a peu, on commentait les priorités fixées par le Président de la République réélu pour un deuxième mandat. Les trois grandes priorités étaient ainsi définies : la Justice, l’Administration et l’Ecole mauritanienne.
A la base des insuffisances de l’Appareil judiciaire se trouvent l’incompétence et l’inconscience du personnel. Pour l’essentiel constitué d’une vieille garde recrutée dans des conditions discutables et à des périodes où ce qui était recherché dans la fonction était l’enrichissement illicite et rapide. Pas plus qu’ailleurs, cette vieille garde n’accepte aujourd’hui de se démettre ou de se corriger. De l’incompétence nait naturellement l’absence de conscience professionnelle et le refus de s’améliorer par la formation continue.
La Justice n’est toujours pas ce dispositif impartial pouvant rétablir le droit et du coup empêcher l’exercice de l’arbitraire. Elle est encore un outil, une arme qui peut être instrumentalisée dans la réalisation de desseins particuliers. Quand on a affaire à la Justice, on est toujours sûr que l’issue dépend de la nature des relations établies avec ceux qui sont en face (Juges et Auxiliaires de la Justice).
Dans l’immédiat, le ministre Sidi Ould Zeine, reconduit à la tête du département doit travailler en vue d’assainir l’existant par l’élimination des (grandes) poches de déviance que sont les mafias tribales et affairistes qui se trouvent dans les principaux mécanismes judiciaires. Cela demande du courage et de la fermeté. Cela commence par la prise en main effective du département.
Le mal de la Justice est celui-là même qui ronge l’Administration. L’impunité, l’absence de couverture, l’absence de la règle du mérite, le manque de perspective, l’inexistence de règles garantissant que chacun est comptable de ses actes, la clochardisation des personnels, l’absence de visions claires et de réformes réelles…
Deux départements sont concernés : l’intérieur et la fonction publique. Le ministère de l’intérieur ne réussit pas encore à mettre en œuvre les réformes administratives prévues depuis longtemps, encore moins à engager la décentralisation dans les faits. Il est temps d’entreprendre quelque chose, surtout que Mohamed Ould Ahmed Rare, reconduit, est de la boîte. A charge pour lui de réhabiliter l’Administration en tant que structure au service de tout le monde. Il manque encore à l’Administration cette impartialité, cette objectivité, cette neutralité, mais aussi cette disponibilité, cette capacité à trancher correctement, à répondre rapidement… tout ce qui en fait un service public utile et respecté.
La Fonction publique a connu une nette évolution depuis l’arrivée de Seyidna Aly Ould Mohamed Khouna qui a finalement été reconduit. En peu de temps, de nombreux textes ont été adoptés grâce à lui. Des textes «endormis», oubliés dans les tiroirs… Il a réussi à relancer des chantiers comme le système de gestion intégrée des fonctionnaires, le reversement des fonctionnaires dans leurs corps conformément aux nouveaux statuts, la redynamisation du dialogue sociale. Il fallait beaucoup de courage, une bonne intelligence des problématiques et une grande volonté d’apporter un changement dans son secteur pour réussir à marquer en si peu de temps.
A l’éducation nationale, les dégâts de la dernière réforme sont si grands qu’il ne faut pas espérer de changements immédiats. Simplement s’attendre de la part de Ba Ousmane, le ministre reconduit, une mise en œuvre effective des recommandations des Etats généraux de l’éducation. A son arrivée au département, il y a peu de temps finalement, Ba Ousmane a hérité d’une situation de déliquescence qui lui a imposé de s’attarder sur la discipline du département. Maintenant qu’il est confirmé, c’est à lui d’aller au-delà.
Le drame des ministères dits «techniques» est l’arrivée de nouvelles figures qui causera certainement quelques incompréhensions avec le personnel en place.
Dans bien des cas, le leitmotiv «l’homme qu’il faut à la place qu’il faut» n’a absolument pas été respecté. L’exemple le plus criant – et sans doute le plus regrettable – est celui de Diallo Mamadou Bathia qui était bien, voire excellent, là où il était, au secrétariat général du gouvernement. D’ailleurs il y a lancé quelques chantiers utiles au pays et à l’administration, en matière d’organisation, de préservation de la Mémoire (archives), de continuité… Qui assurera la continuité ? Sa remplaçante, Madame Awa Tandia ?  on peut en douter même si on l’espère.
La confirmation de Nani Ould Chrouqa est une bonne nouvelle pour la pêche car il a entrepris, depuis qu’il est là, l’élaboration d’une nouvelle stratégie inclusive pour permettre à la Mauritanie de profiter réellement de sa ressource halieutique, aussi bien sur le plan économique que sur le plan social. Cette stratégie a commencé par l’accompagnement des négociateurs mauritaniens dans leurs efforts pour tirer le maximum de la ressource. La décision récente de procéder à «un arrêt commercial» est une première en Mauritanie qui indique combien la volonté est forte de fructifier la ressource nationale.
Grosso modo, on peut s’arrêter sur le nombre de femmes dans le gouvernement (5), sur le rajeunissement de l’équipe : la moyenne d’âge doit être aux environs de 50 ans, une première.
Mais quand on pense à la philosophie qui semble avoir guidé à la confection de ce gouvernement, on conclut tout de suite à un mélange de redéploiement-remaniement. L’ossature est faite de ministres plus ou moins anciens (qui ont fait plus ou moins leurs preuves). Alors qu’on attendait le renouveau complet avec le changement de Premier ministre. Comme à chaque formation de nouveau gouvernement, on est toujours tenté de croire à une formation intérimaire. «En attendant», «dans l’urgence»…
Ce gouvernement n’échappe pas à la règle. La présence en son sein d’une ou deux grandes faiblesses laisse penser qu’il faut s’attendre à un remaniement avant la fin de l’année. Des observateurs rappellent le parallèle entre la nomination du nouveau gouvernement et la désignation du chef de file de l’Opposition. Laquelle désignation relance l’Institution de l’opposition qui doit nécessairement éclipser (à jamais ?) le Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU) et apporter très probablement de nouvelles perspectives. Tout cela contribue à nous faire dire que «le gouvernement de la rupture», celui qui devra mettre en œuvre le programme du deuxième mandat, ce gouvernement reste à venir.

vendredi 22 août 2014

Un nouveau Premier ministre

Depuis le temps qu’on en parle, cela est arrivé : Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf a démissionné et a été remplacé à la tête du Gouvernement par Yahya Ould Hademine jusque-là ministre de l’équipement et des transports. Deux questions se posent actuellement : qui est le nouveau Premier ministre et où va aller son prédécesseur ?
Natif du Hodh Chergui (Djiguenni), Yahya Ould Hademine est l’un des premiers ingénieurs de Mauritanie. Il fait partie des premières générations ayant fait leur formation au Canada. Il a travaillé à la SNIM où il a fini par être directeur général de la SAFA (société arabe de fer et d’acier), puis de ATTM (autre filiale de la SNIM spécialisée dans le BTP) avant d’être promu ministre de l’équipement et des transports dans le deuxième gouvernement de Ould Mohamed Laghdaf de l’après-élection 2009.
Travailleur d’une grande compétence, il a vite acquis la confiance du Président Ould Abdel Aziz au nom duquel il a dirigé de grands travaux qui ont permis de lancer un maillage du pays par les routes goudronnées. Ce réseau qui reste encore à terminer, a été au centre du bilan présenté par le Président sortant lors de la dernière campagne présidentielle.
Mais Ould Hademine n’est pas seulement un technicien confirmé, il est aussi un homme politique qui a fait ses preuves au cours de joutes orales dans la sphère du Parlement notamment. Très respecté par les députés de l’opposition de l’époque, Ould Hademine a pu débattre raisonnablement avec les protagonistes du pouvoir qu’il représentait.
Mais ses compétences techniques et son histoire politique seront occultées par son appartenance tribale qui fera certainement l’objet de commentaires plus ou moins sulfureux. Il appartient en effet à l’un des plus grands ensembles de Mauritanie, les Laghlal qui ont cette particularité d’être disséminés sur l’ensemble du territoire national. Jusque-là, la tradition voulait que le Premier ministre ne pèse pas en terme tribal.
On a feint d’oublier, quand il a été nommé, l’identité tribale de son prédécesseur, Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf qui est lui d’une tribu, les Tajakant, aussi nombreuse, aussi disséminée, tout aussi influente sinon plus. L’homme qui avait longtemps vécu à l’extérieur et qui n’appartenait à aucune faction politique locale, pouvait faire valoir ses qualités intrinsèques pour justifier son choix par la junte au lendemain du coup d’Etat de 2008. Il a depuis servi loyalement le Président Ould Abdel Aziz. Il a été notamment l’homme qui a géré pour lui la difficile transition du gouvernement d’union nationale. Il a été son interface avec l’opposition qu’il a essayé à plusieurs reprises d’intégrer dans le processus. Bref, l’homme Ould Mohamed Laghdaf fait partie du système Ould Abdel Aziz qu’il a accompagné toutes ces années. Il est pour cela difficile de l’imaginer hors-circuit.
Les qualités propres de Ould Hademine, sa parfaite connaissance du pays et son expérience de l’administration en font un Premier ministre à part entière au moment où le nouveau dispositif fixant l’équilibre du pouvoir, doit être réellement mis en œuvre. En effet, la réforme constitutionnelle introduite à l’issue du dialogue de 2012 fait du Premier ministre un véritable chef de gouvernement et le rend responsable devant le Parlement. Ce qui libère le Président de la République de certaines contingences et, au même moment, donne une marge de manœuvre et un pouvoir réel au Premier ministre, chef du gouvernement.
C’est pourquoi il faut s’attendre à ce que les choix du nouveau Premier ministre soient bien les siens. A part pour les affaires étrangères, la défense, l’intérieur, il faut bien croire que Ould Hademine aura son mot à dire dans les choix des personnes pour occuper les autres postes de responsabilité.
C’est à partir de la nomination du gouvernement que nous saurons si oui ou non, Yahya Ould Hademine est un «nouveau»  Premier ministre.

jeudi 21 août 2014

Du côté de Kobenni

Cette ville qui devait être la porte du sud-est mauritanien, un peu la vitrine du pays sur l’Afrique noire, n’a jamais bénéficié de sérieux efforts de développement. On s’est suffi jusqu’à présent à faire actionner son réservoir électoral au profit de celui qui a le pouvoir. Elle doit sa notoriété dans le pays, à ce fameux résultat de la présidentielle de 1992. Quand, aux aguets, les soutiens de Ould Taya avaient déniché quelques 18000 voix, toutes acquises à leur candidat. La solution était intervenue alors que le candidat-Président avait envisagé de faire intervenir l’Armée. Sur cet épisode justement on aimerait bien entendre les acteurs de l’époque, parmi eux surtout ceux qui courent encore derrière une reconquête hasardeuse du pouvoir.
Kobenni est un gros village – ou une petite ville – qui vit de son hinterland. Ce qui lui donne un aspect rural évident. Il y a bien sûr la centrale électrique qui permet d’éclairer la nuit. Il y a l’alimentation en eau qui reste aléatoire : il faut attendre que la SNDE lâche l’eau dans une fourchette allant de neuf heures à onze heures du matin, cela relève du bon vouloir du gérant de la station SNDE. Il y a toutes ces grandes antennes qui devaient fournir le service télécommunication. Mais ici le réseau est si faible, que l’internet n’existe presque pas, surtout pour Mattel et Mauritel. Facilement, le réseau malien l’emporte. Du coup on paye pour un roaming, ce qui profite largement aux opérateurs mauritaniens. Ceci expliquant peut-être cela. Le problème, c’est que cette ville, vitrine de la Mauritanie, devait mieux se présenter. Pour des raisons sécuritaires, mais aussi de standing et d’image, les pouvoirs publics devraient faire plus vers Kobenni.
C’est à partir d’ici que peut s’organiser la lutte contre l’immigration clandestine, contre le terrorisme, contre les trafics, contre le crime organisé sous toutes ses formes. Le développement économique, culturel et social de ce département est le meilleur rempart contre les risques de dérives qui ont menacé et qui menacent encore les populations de cette portion de l’espace sahélo-saharien.
Kobenni, c’est aussi un espace de convergence et d’intégration qu’il faut célébrer. Ici, on passe d’une langue à une autre naturellement. On commerce quotidiennement parce que chaque village a son jour de marché où les populations viennent du Mali, de la Mauritanie et du Sénégal. Quand on prend le temps d’écouter et d’observer les gens en activité, on est frappé par cette symbiose non encore polluée par les activistes de Nouakchott. Ici, on est encore dans la Mauritanie de toujours, celle qui a inspiré le pays à sa naissance et qui s’est voulue une terre d’accueil, de tolérance et d‘intégration.
L’hivernage a eu un retard cette année, mais les quantités de pluies enregistrées jusqu’à présent sont satisfaisantes. Les gens sont heureux. Ils ne demandent en général que la paix, la sécurité pour pouvoir s’adonner à leurs activités commerciales et pastorales.
A l’entrée de la ville, il y a toujours ces barrages que la police dresse, on ne sait pourquoi, si ce n’est pour obliger les usagers de la route à avoir affaire à ses éléments. Les barrages sont faits de vieux pneus et d’ustensiles usés, toute ferraille qui peut donner l’impression qu’on entre dans un dépotoir. Quand vous vous arrêtez, en général, c’est le plus maigrichon des flics présents qui vient vous voir pour vous poser la question que tous les postes de Mauritanie – et ils sont nombreux – vous posent : «’arrvouna ‘la rouçkoum». La manière la plus ancienne de demander l’identité de quelqu’un, c’est de l’inviter à se présenter. La réponse doit comporter la filiation et l’appartenance tribale, parfois aussi l’itinéraire. Vous pouvez leur dire l’identité qui vous vient à l’esprit, personne ne va jamais vous contrôler, au moins si vous êtes un propriétaire de véhicule personnel… les transporteurs et leurs passagers doivent souffrir un peu plus.

Kobenni ne déroge pas à la règle, sauf que si vous y restez quelques jours, vous devenez facilement un élément du paysage. Ce qui vous permet de passer sans trop faire attention aux contrôles.

mercredi 13 août 2014

Excès de zèle de la Justice

Je suis appelé en catastrophe par quelqu’un pour me dire qu’un jeune médecin – un ami malgré la forte différence d’âge – est arrêté par la police dans le cadre de l’enquête sur ce jeune habitant du Brakna disparu dans des conditions non encore élucidées. Le médecin l’aurait soigné. Quand j’arrive au commissariat de Tevraq Zeina, je suis frappé par la gentillesse des policiers qui tiennent à rappeler qu’ils sont juste en train d’obéir aux ordres de la Justice. On m’explique que le médecin a soigné l’individu sans réquisition. J’objecte qu’en général, quand on est aux urgences, on reçoit des malades qui nécessitent une intervention rapide et qu’il est difficile de demander un médecin de faire fi de son éthique et de sa déontologie en refusant de soigner un malade parce que celui-ci n’aura pas produit une réquisition de la police. J’apprendrai plus tard que le cas est beaucoup plus compliqué que l’on peut penser.
La disparition du jeune a provoqué un grand remous dans le Brakna où ses parents, assisté par un élu (député) ont accusé les habitants du village de Niabina d’avoir assassiné leur fils. Ils ont même produit des témoins pour dire qu’ils ont vu le jeune entrer dans le village après avoir abandonné sa monture à l’orée des premières maisons. L’interpellation par la Gendarmerie de quelques quatre habitants permettra toute de suite aux autorités (gendarmerie et administration) de soupçonner une fausse alerte. C’est pourquoi, il n’y aura pas de suite immédiate aux accusations, heureusement d’ailleurs. Mais la rumeur aidant, la thèse de l’assassinat du jeune «qui avait un million d’ouguiyas» est accréditée par les relais que constituent les sites électroniques. On parle même de membres retrouvés, de corps enterré… Si bien qu’on fait croire aux parents du disparu qu’il s’agit «d’une défaillance de l’Etat qui ne veut pas embêter un village de Peuhls et qui entend sacrifier leur fils pour empêcher une telle éventualité». La tribu s’organise et entend même se faire justice «si l’Etat ne peut pas nous protéger, nous allons nous armer et nous protéger nous-mêmes». Une logique implacable de confrontation dans un milieu qui porte encore les stigmates de 1989.
On découvrira le jeune à Nouakchott où il se fait soigner aux urgences de l’hôpital national pour un choc traumatique dû à sa chute de sa monture. C’est qu’il s’est présenté effectivement aux urgences pour demander à être consulté. L’infirmier lui fit une radio après l’avoir entendu et l’amena voir le médecin qui constata que bien que n’ayant aucune fracture fraiche, il souffrait atrocement (visiblement du moins) des mouvements de son bras. Il ordonna un plâtrage pour bloquer le bras, le temps de voir disparaitre l’origine de la douleur qui semblait être une inflammation.
En faisant consciencieusement son travail, Dr Sid el Haj était loin d’envisager ce qui allait suivre. Quelques jours après, il fut convoqué une première fois par la police devant laquelle il expliqua ce qui était arrivé et le pourquoi du plâtre. Avant de se voir mis en examen formellement par la Justice. C’est la pression des amis et confrères de ce médecin très responsable, qui obligera l’Appareil à reculer.
«Nous avons toujours attendu qu’un médecin de garde soit poursuivi parce qu’il aura refusé de soigner, mais qu’il le soit parce qu’il a fait son devoir…»
C’est justement l’essence de la deuxième histoire. Cette fois-ci, cela s’est passé quelques jours avant, à l’Hôpital de l’Amitié de Arafat (Nouakchott). Un officier de l’Armée, appartenant au quatrième GSI (unité d’intervention anti-terroriste), est ramené par un collègue à lui aux urgences de l’hôpital pour se faire soigner. Il souffrait d’une forte fièvre depuis 24 heures. Après plusieurs heures passées devant le bureau du médecin de garde, l’accompagnant intercepta le médecin au milieu de ses nombreuses allées et venues, pour lui dire : «C’est un officier de l’Armée qui a une forte fièvre depuis quelques temps, nous sommes là depuis trois heures et nous voulons bien nous faire consulter». La réponse est immédiate et cinglante : pas encore le temps pour vous… échanges vifs de grossièretés, avant de passer à l’acte : l’officier gifle le médecin, la gendarmerie arrive, entend les deux parties. Les deux versions sont concordantes et posent toutes les deux le problème : d’une part un médecin urgentiste qui refuse assistance à un malade, d’autre pas un médecin agressé en plein exercice. La Justice s’en mêle. Le Parquet ordonne l’arrestation de l’officier malade avant de le déposer dans la prison civile où il passe la nuit séparé des prisonniers salafistes par une cloison fragile, lui qui appartient aux unités qui ont permis la neutralisation de la plupart de ces groupes jihadistes. Première anomalie.
La deuxième anomalie est liée à l’excès de zèle qui a amené le Parquet à passer outre les procédures légales quand il s’agit d’éléments des forces armées : les hommes relevant de l’Etat Major des Armées ou du Corps de la Gendarmerie sont poursuivis suivant une procédure clairement définie par la loi et qui nécessite l’autorisation du ministre de la défense sinon de la hiérarchie militaire à qui revient la mission de mener enquête.
La troisième anomalie, c’est qu’une seule des parties s’est retrouvée en prison. Même en cas d’agression de fonctionnaire en exercice, il fallait entamer une quelconque poursuite contre le médecin de garde qui a refusé de soigner un malade. Il s’agit là d’un officier qui a fini par réagir de la mauvaise façon, mais combien de simples citoyens mauritaniens sont éconduits ou traités sans sérieux par des urgences d’un hôpital ? sans suite pour eux…
Entre ces deux histoires, il y a un juste milieu à adopter. On ne peut pas d’une part arrêter un médecin en plein exercice (le médecin de l’hôpital national était en train d’opérer un malade quand il a été arrêté) pour un vague soupçon, et d’autre part venger un médecin qui a fauté au départ et pour lequel on enfreint les lois et règlements. Dans l’un et l’autre des cas, il y a un dysfonctionnement à réparer au plus vite, une faute à sanctionner, un zèle à contenir.
P.S : Pour la petite histoire, sachez que l’affaire Ould Nezilou – du nom de ce jeune disparu – n’a pas livré tous ses secrets. Le «disparu» a reconnu avoir quitté chez lui pour faire une grande équipée qui l’a finalement mené dans les camps de réfugiés sahraouis. Où exactement et pourquoi ? Pourquoi surtout aucune poursuite n’a été engagée contre l’élu qui a vigoureusement participé à l’excitation des sentiments des populations et à la manipulation des médias ? Une chose est sûre : cette histoire avait toutes les chances de tourner en drame social, alors elle doit être élucidée au plus vite pour avoir une suite.

mardi 12 août 2014

Adieu Robin

«Toi, et toi seul, auras les étoiles, personne d’autre. Dans l’une d’elles, je vivrai. Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire»
En citant le Petit Prince de l’ami Antoine Saint-Exupéry, la fille de Robin Williams ne pouvait mieux trouver. Son père, cet acteur aux mille mérites, avait la tête …ailleurs. Le détachement qui lui permettait d’irradier sur les autres, de leur passer ce virus bienfaisant qui, au premier abord, mettait en condition. En même temps, cet air mystérieux qui donnait une profondeur intellectuelle à toute la gestuelle de l’acteur. Entre cette jovialité débordante et cette tristesse sournoise, se consumait le talent extraordinaire de Robin Williams.
Si je le commémore aujourd’hui, c’est qu’il fait partie de ces «bons bougres» qui m’ont rendu heureux, le temps d’une trame, l’espace d’un moment. Heureux de rire de nos malheurs, de nos mésaventures, de nos histoires qui se ressemblent finalement. Heureux de partager avec ceux que j’aime les films de ce «monstre du cinéma».
Le Nouakchott de mon cœur, celui de mes souvenirs les plus forts, est insoupçonnable aujourd’hui. Parce qu’avec le recul de la joie dans ce pays sec et chaud, on a oublié ce que nous fûmes.
Pour être bref, je rappellerai qu’il exista des cinémas à Nouakchott, des booms à Nouakchott, des aires d’émancipation culturelle et physique. C’est ici que je découvris Good Morning Vietnam, ici que je vis en avant-première Le cercle des poètes disparus et toujours sur grand écran Jumanji. Madame Doubtfire et Will Hunting ce sera en vidéo, quand la rigueur spartiate des moines du désert refera surface, quand la mal-gouvernance assèchera les intelligences, quand le réalisme cupide cultivé par les SEM (structures d’éducation de masses) et le PRDS (parti républicain, démocratique et social) tuera les rêves. La constipation des organismes et des esprits est devenue le premier Mal du pays…
Une adaptation d’un roman que je découvrirai plus tard (Quand Papa était femme de ménage de Anne Fine), Madame Doubtfire restera incontestablement le chef d’œuvre le plus marquant de la carrière de Robin Williams. L’histoire est celle d’un banal père de trois enfants qui n’arrive pas à avoir une vie régulière et stable. Alors que son épouse est quelqu’un de très carré et très passionné par son boulot. Légalement séparés, les parents n’arrivent pas à s’entendre sur la garde des enfants. La mère accuse le père de ne pas être à la hauteur et gagne facilement son procès. Incapable de se résoudre à ne voir ses enfants que l’espace d’un weekend, le père entreprend sa transformation. Il trouve un petit boulot de balayeur dans un petit studio, puis se transforme en gouvernante pour pouvoir refaire son entrée dans l’espace de ses enfants. Il répond à une annonce publiée par la mère de ses enfants qui cherchait une gouvernante capable d’encadrer et de tenir la progéniture. Madame Doubtfire fera plus : elle les rendra heureux. Le génie de Robin Williams s’exprime tout au long de la trame qui ne lasse à aucun moment. C’est un film qu’on est toujours prêt à revoir.
Good Morning Vietnam révèle l’éclectisme de Robin Williams, ce reporter qui réussit à enfreindre les lois du silence au sein de l’Armée américaine basée au Vietnam en pleine guerre. En se lâchant, le reporter, parti pour être un banal personnage, se retrouve la star d’un univers où l’odeur de la mort et l’exercice quotidien de la violence et de l’arbitraire ont asséché les sens et interdit tout humanisme.
Tandis que Le cercle des poètes disparus… quel film !... est l’occasion d’aller au plus profond de l’âme humaine pour restaurer les vestiges d’une humanité disparue et redécouvrir ce que nous sommes en vérité. Cette archéologie des sens permet de remettre en surface ce qui est notre essence, ce qui nous différencie des autres êtres vivants, la capacité de dire et de dire chaque fois autrement ce que les autres disent mécaniquement et/ou simplement, sans recherche et sans intelligence.
Robin Williams nous a fait rire. Il a provoqué chez nous le sens de la réflexion. Nous permettant de nous remettre en cause.
Il m’a personnellement permis de passer de bons moments, de les partager avec des êtres chers. Je l’en remercie.

lundi 11 août 2014

Chrétiens, Yazidis, mais aussi Musulmans

A entendre Européens et Américains, les crimes commis par l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) ne touchent que les minorités religieuses, Chrétiens et Yazidis (ce mélange entre Islam et Mazdéisme). C’est pour eux seulement que «la communauté internationale» s’émeut, c’est pour eux qu’elle bouge. Alors que les millions de Musulmans, Sunnites et Chiites, sont les premiers à souffrir de la barbarie instaurée ici par l’EIIL. Ils sont beaucoup plus nombreux à mourir parmi les Arabes et les Kurdes Sunnites et Chiites, à mourir sinon à prendre le chemin de l’exil. Depuis le début de l’offensive des groupes armés, ils ont été les premiers à subir dans le sang cette barbarie meurtrière. Mais cela ne fait bouger personne.
Aujourd’hui que cette «communauté internationale» consent enfin quelque assistance très ciblée et très limitée dans le temps et dans l’espace, elle ne concerne que les seules minorités religieuses. Une façon d’avoir bonne conscience face aux opinions publiques, face à l’Histoire.
N’est-ce pas la faute des Américains et des Occidentaux en général si l’Irak est aujourd’hui au bord de l’effondrement total ? s’il s’effondre brutalement… Le cycle est passé par l’embargo, puis par l’occupation qui a permis de diviser les populations et de condamner le pays à éclater…
Le gouvernement auquel la gestion du pays a été confiée s’est attelé à approfondir les clivages confessionnels et ethniques. De manière à ce que la partition soit aujourd’hui inévitable. Les contours d’un pays pour les Sunnites, d’un autre pour les Chiites se dessinent, alors que le Kurdistan est déjà indépendant. Quand on engage l’opération d’armement des Peshmergas, c’est bien une façon de consolider cet Etat kurde et de lui donner les moyens militaires et psychologiques de son indépendance totale.
A l’origine de ces mouvements fondamentalistes qui détruisent aujourd’hui nos sociétés et nos projets de développement, il y a eu la volonté de l’Occident impérialiste de faire barrage aux nationalismes libérateurs. En face des discours révolutionnaires des Nassériens et des Baathistes, il fallait développer une vision conservatrice, même en risquant de la laisser afficher une volonté réformiste au nom de l’Islam. Les conservatismes pour contrer la révolution.
Al Qaeda est née du conflit d’Afghanistan qui était devenu le théâtre – le dernier – de la guerre froide. Encadré par la CIA, le mouvement est toujours passé par une phase de collaboration étroite avec les Américains. Qu’il se retourne après contre eux importe peu dans la mesure où les actions menées serviront toujours les desseins des puissances impérialistes.
Quand les Américains ont compris qu’il n’était pas possible pour eux de gérer directement un pays comme l’Irak, quand ils ont été incapables de mettre fin à la vaillante résistance, ils ont décidé de le quitter et d’y implanter avant de partir des groupes combattants qui continueront à semer terreur et désolation. L’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) est d’abord une création des Américains.
Si aujourd’hui, il est mieux armé que les Monarchies du Golf, plus riche que la plupart des pays arabes, c’est bien parce qu’il a bénéficié de soutiens décisifs. Il n’est pas sorti du néant.
Dans les objectifs déclarés de Da’ish (EIIL), il n’est pas dit qu’Israël doit disparaitre de la carte alors que c’est en général le premier justificatif avancé par ce genre de mouvement et d’idéologie. Il n’y a même pas de place pour  le soutien à la résistance palestinienne, pas le moindre communiqué en cette période de guerre ouverte contre le peuple palestinien.
Pauvres Arabes… La Syrie est déchirée, tout comme la Libye, l’Egypte, l’Irak, le Yémen… la menace pèse sur la Tunisie, l’Algérie, le Bahreïn…
Pauvres Musulmans… existe-t-il une seule zone où ces groupes ne sèment pas la mort compromettant à jamais l’avenir de ces peuples ?