mardi 20 mai 2014

Maalouma, le singulier et le pluriel

A-t-on besoin de le rappeler : Maalouma Mint Meydah sait extraire ce qu’il de mieux dans notre patrimoine pour l’envelopper dans ce qu’il y a de mieux chez les autres pour nous le rendre dans la meilleure des formes. Le pari de Maalouma est largement gagné avec son nouvel album Knou.
Le titre Knou est évocateur parce qu’il est une reprise d’un morceau d’anthologie de la musique traditionnelle Bithâne. Il s’agit d’un rythme qui se caractérise par la douceur qui exige une grande grâce pour les danseuses – parce qu’il s’agit d’une danse réservée plus ou moins aux femmes. Quand on regarde les femmes évoluer sur scène, on pense facilement  aux chancèlements d’un oiseau blessé, aux déhanchements d’une belle et grasse autruche sur le point de tomber entre les mains du chasseur qui l’a juste blessée sans la tuer… le temps pour elle de faire quelques pas de plus… au rythme d’un effort immense qui est rendu par la mélancolie de la musique qui instruit aussi sur le destin tragique et inévitable de l’oiseau… tout est dit dans le rythme et dans les mots qui ne veulent rien dire d’extraordinaire sauf qu’ils riment et qu’ils taisent plus qu’ils ne disent… «laaja likhriiv/n’udaana//nizegnen kiiv/bouzinaana»… «yom, yom…»…
C’est ici que Maalouma apporte sa première note : les mots racontent désormais une histoire, celle d’un ancien séducteur qui n’a plus que les souvenirs pour accompagner allègrement une déchéance certaine…
Le style «singulier» de Maalouma réside dans sa capacité à composer un rythme avant de lui trouver le texte qui va avec. Le défi pour elle, c’est de trouver les mots qui remplissent parfaitement le rythme sans prendre en compte la contrainte de la métrique traditionnelle. C’est ce qui lui permet de faire l’unité du thème et de la poésie. Et ce sont là les «petites» révolutions qui permettent à Maalouma de lancer la «oughniya» mauritanienne qui allait faire des émules en Mauritanie.
Celle à laquelle on s’en prenait pour avoir apporté du neuf dans la musique, bouleversant l’ordre séculaire, dépassant les tentatives timides de modernisation qui n’ont pas tenu devant les remparts de la tradition, celle-là est devenue un modèle. Elle est passée du statut de «griotte» à celui d’«artiste», pour sa capacité à innover, sa détermination à imposer un style et à réhabiliter la créativité et la création artistique.
Deuxième niveau de rénovation, le message véhiculé par l’art sert désormais les valeurs humanistes pour dénoncer les misères terrestres : l’injustice, l’arbitraire, la guerre, la famine, les inégalités…
Pour revenir à Knou, rappelons que ce rythme est si apprécié par les pratiquants et les connaisseurs de la musique Bidhâne qu’il a été joué dans plusieurs modes avec des variations qui n’ont en rien affecté le rythme fondamental. Certains le jouent dans le Vaghu de la Jamba el Kahla (la Voie noire), dans le K-hâl de la Jamba el baydha (Voie blanche), d’autres ont créé «knou el vayiz» dans le Sayni-karr… chacun y allant de ses petites variations pour célébrer ce rythme destiné à faire danser les plus belles femmes présentes. Car pour danser Knou, il faut répondre à un minimum de conditions physiques qui sont pour le rythme, déjà fantastique, une sorte d’ornements supplémentaires… 
L’un des chefs d’œuvres de l’album reste Gwoyredh, ce showr «piqué» dans le répertoire de son père Mokhtar Ould Meidah, l’un des plus grands maîtres de l’art traditionnel. Quelque chose qui révèle tout le talent de Maalouma. Il y a quelques semaines, j’écrivais ici :
«D’abord l’Ârdine, avec un flux intense, sans agressivité cependant, sans violence aussi… juste une série de sonorités qui vous transpercent… doucement… pas lentement, mais doucement… qui vous transportent… La voix de Maalouma arrive pour vous baigner dans l’univers du plus romantique des poètes amoureux de l’espace Bidhâne, M’Hammad Wul Ahmed Youra, le génie de tous les temps de cet espace…
«shmeshâna wu shga’adna/âana wunta hawn uhadna 
yal ‘agl ‘la daar Inzdna/giblit sâhil wâd Hnayna…»
 

Pendant qu’on s’oublie dans la méditation de ce dialogue que le poète entreprend avec son âme ingrate parce que voulant quitter ces lieux sans se donner le temps de pleurer le bonheur ici vécu, sans se souvenir pour rendre aux lieux quelques bribes du bonheur d’antan, en signe de reconnaissance… 

…«mâ vit âna wunta lathnayn/viddâr g’adna wu bkayna 
wu tmathnayna viddâr ilayn/min haq iddâr tnajayna»
 

Comme pour venir en écho au poète Lamartine qui, lui, interpellait le temps qui passe : 

«Eternité, néant, passé, sombres abîmes, 
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ? 
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes 
Que vous nous ravissez ?» (Le Lac)
 

On est perdu dans la comparaison des approches dans l’expression du bonheur perdu… en pensant que M’hammad a voulu faire de ce temps (qui n’est pas perdu pour lui), un espace qu’il vénère et pour lequel il exprime une profonde gratitude… Lamartine qui s’en prend à «ceux» qu’il croit responsables du vol de son bonheur… 
Et dans tout ça, la voix douce et mélancolique de Maalouma… On suffoque sous l’emprise de la complainte quand, soudain sortent les sonorités de la tidinît de Mokhtar Wul Meydah, le père de Maalouma… Il joue sa célèbre partition «Gwoyridh»… «dent-daan-denna-det-denadenadenna-den…» 
Une voix unique en son genre. Un jeu unique d’une tidinît unique… On plonge dans le passé… au sens de l’ancrage, du retour aux sources, de l’immersion dans l’Originel, de la restauration de l’Authentique, de la reprise du chemin perdu, celui de la création et de l’innovation… 
Retour à Maalouma, à l’ârdîne et à la poésie de M’hammad… le moment de flottement qui devrait se comparer avec celui de l’ivresse… qui met les sens aux aguets… tous les sens… quand arrivent les voix d’un chœur chantant un rap des plus modernes… avec des mots qui célèbrent la vie et qui donnent espoir… 
Silence. Méditations. On est encore sous les effets de cette magie qui associe ancien, moderne et postmoderne dans une harmonie parfaite…
» 

Ici, Mokhtar Ould Meidah, Maalouma et Bankofa ont marié tidinit, ârdine et rap… en une mélodie envoûtante, sans précédent. Avec ce talent «singulier», c’est un talent «pluriel» que véhicule tout l’album.

lundi 19 mai 2014

la fuite en avant

Qu’est-ce qu’on n’entend pas comme bêtises énoncées par les spécialistes, parfois les politiques les plus en vue à propos de l’enlèvement de deux cents filles par Boko Haram, cette secte nigériane désormais affiliée à Al Qaeda ? Comme si les activités de cette secte étaient nouvelles. Comme si la jonction entre elle et les mouvements Ashabab de Somalie et AQMI au Maghreb n’étaient pas attendues. Comme si les actions meurtrières n’avaient pas déjà fait des milliers de victimes au Nigéria (la plupart des Musulmans).
Depuis quelques années, on voyait se durcir les positions de la secte nigériane. La présence de Nigérians au Nord du Mali a été signalée dès 2006. Et toutes les analyses prévoyaient la mise en place d’un arc-de-feu qui lierait AQMI dans l’espace sahélo-saharien à la Corne de l’Afrique en passant par l’hinterland ouest-africain. Très tôt on avait même parlé de la menace que faisait peser la présence de cet activisme sur la façade atlantique de l’Afrique de l’Ouest : qu’est-ce qui empêcherait les combattants salafistes de la zone de faire la piraterie comme les Somaliens ?
Avec l’enlèvement de près de deux cents filles nigérianes, on a l’impression que le monde découvre la menace qui fait régner la terreur en semant la mort et le désespoir au sein des populations de la sous-région.
Si le cycle ayant mené à la naissance du Sud Soudan a été un artifice d’Hollywood dont les «citoyens»  ont réussi à embarquer avec eux l’administration américaine, l’action de la France en Afrique de l’Ouest et au Maghreb a déjà conduit à des désastres qui ne finissent pas de coûter aux pays et aux populations.
C’est d’abord l’aventure libyenne qui a pesé lourd sur la stabilité de la région. En suivant les postures d’un sombre philosophe au crépuscule d’une carrière faite de coups d’éclats médiatiques (BHL), le président Sarkozy avait commis une erreur très grave d’abord en poussant l’OTAN à détruire la Libye, ensuite en donnant son vert à l’assassinat sauvage du dictateur Moammar Kadafi. L’instabilité de la Libye et l’enracinement des groupes armés extrémistes dans ce pays allaient irradier toute la région. A commencer par le Mali dont une partie a été occupée par les groupes jihadistes.
C’est donc l’opération Serval ayant servi à libérer le Nord du Mali qui a été le deuxième acte «irréfléchi» des Français dans une zone qu’ils croient pourtant connaitre. Sans anticiper sur la réaction des populations du Nord et tout en faisant un mauvais calcul sur l’apport que pouvait avoir les groupes rebelles «amis», la France s’est engagée sur un champ de bataille qu’elle n’est pas près de quitter. Certes les Tchadiens ont été d’un grand concours, mais à quoi ont servi les autres armées africaines mobilisées dans le cadre de la MISMA (Afrique) puis la MINUSMA (ONU) ?
Sans attendre d’entrevoir l’issue de cette guerre, la France s’est ensuite engagée en Centrafrique. L’opération Sangaris est parue plus comme une couverture aux exactions commises contre les Musulmans de ce pays que comme une opération de pacification. Elle continue de coûter au contribuable français déjà en difficulté à cause de la crise économique.
C’est maintenant le Nigéria qui intéresse la France de François Hollande. Cinq chefs d’Etats viennent de prendre part à un sommet convoqué par le Président François Hollande à Paris. Pour discuter de la situation au Nigéria et de l’activisme de Boko Haram.
Au cours d’une conférence de presse tenue à l’issue de la réunion, le Président Paul Biya du Cameroun : «Nous sommes ici pour déclarer la guerre à Boko Haram». Mais avec quels moyens et comment ?
Aucune précision après le sommet. Le plan adopté se base sur les échanges de renseignements et d’informations, la coordination et la mutualisation des moyens, notamment de surveillance autour du Lac Tchad et la mobilisation d’une force d’intervention.

François Hollande de préciser quand même qu’«il n’est pas besoin pour la France de déployer des unités militaires» parce qu’«elles sont déjà présentes dans la région». Le problème pour le Président français, c’est qu’il a toujours mis en avant la pauvreté des pays «assistés» par l’envoi des troupes, alors que le Nigéria est quand même un pays riche, très riche et dont les forces participent à plusieurs opérations de maintien de paix dans le monde. Cet argument est donc tombé. Qu’est-ce qui restera donc du sommet de Paris ? Rien sinon qu’il aura été une étape de plus dans la fuite en avant des autorités françaises qui tentent de maintenir l’image d’une France influente et volontaire sur la scène internationale. Comme pour faire oublier les déboires intérieurs d’une politique à laquelle peu de Français croient encore.

dimanche 18 mai 2014

Staff de campagne

Le candidat Mohamed Ould Abdel Aziz a nommé son staff de campagne. La campagne nationale sera dirigée par Sidi Ould Salem, ancien ministre des finances du gouvernement d’union nationale de juillet 2009. Cadre du Rassemblement des forces démocratiques qu’il a quitté momentanément en 2004, avant d’y revenir comme beaucoup d’autres au lendemain du coup d’Etat du 3 août 2005, Ould Salem est connu pour son activisme dans la jeunesse opposante au régime de Ould Taya dans les années 90 et 2000. Sans appartenir au Mouvement des démocrates indépendants (MDI), il a longtemps flirté avec cette jeunesse libérale et laïque. Ses tendances profondément religieuses sont certainement à l’origine de sa réserve vis-à-vis du groupe. On lui retient aussi son militantisme anti-esclavagiste dans le Nord dont il est originaire (FDérick, Zouérate, Atar). C’est surtout son passage à la direction de la SOCOGIM qui lui a valu certaines suspicions de malversations de la part de ses détracteurs. A l’époque, ses proches accusaient les généraux d’avoir orchestré la machination qui avait abouti au passage fortement médiatisé de l’Inspection générale à la SOCOGIM.
Lemrabott Sidi Mahmoud Ould Cheikh Ahmed, ministre de l’intérieur de Ould Taya au moment du coup d’Eta d’août 2005, seconde Ould Salem à la direction nationale de campagne. Administrateur chevronné, commis de l’Etat, homme ouvert aux politiques, Ould Cheikh Ahmed a ses réseaux et sa connaissance du terrain qui sera d’une grande utilité à ce moment précis de l’histoire du pays. Il est chargé de la coordination générale de la campagne.
Nani Ould Chrouqa, actuel ministre des pêches et chargé des opérations électorales, est choisi pour ses compétences techniques informatiques. Directeur de cabinet du Premier ministre Zeine Ould Zeidane, il a été président de l’Autorité de régulation, poste qui a été pour lui l’occasion de révolutionner le secteur.
Ba Ousmane, actuel ministre de l’éducation, longtemps ministre secrétaire général du gouvernement, est bien indiqué pour s’occuper du matériel. Le notable politique, alerte et adroit, fait donc partie de la direction de campagne du Président sortant.
Mout’ha Mint el Haj dirige les relations extérieures de la campagne. Professeur de son état, Mint El Haj a gravi les échelons de l’activité politique, elle qui est née dans un milieu cosmopolite et ouvert. Ce sont surtout ces atouts-là qui lui serviront dans sa nouvelle mission à 100% politique.
Sidi Ould Tah, ministre des affaires économiques et du développement, est désigné pour diriger la campagne de Nouakchott. Il aura à relever le défi du taux de participation dans une ville naturellement «indifférente» sinon opposante au pouvoir en place.
Les autres membres du directoire de campagne sont moins connus ou ont moins d’expérience si l’on excepte l’ancien député d’Aleg, Hussein Ould Ahmed el Hady.
Avec cette nomination du staff de campagne la probabilité d’un report des élections s’éloigne définitivement. D’ailleurs, même si elle est fortement médiatisée, elle reste peu probable. A quoi cela sert un report ? Ceux du FNDU ne participeront pas de toutes les façons, quelles que soient les concessions. Parce que les partis politiques n’y ont pas intérêt et parce qu’il sera difficile pour le rassemblement de survivre à une telle décision (celle de participer). Le président Messaoud Ould Boulkheir ne peut plus – moralement du moins – se présenter lui qui dirige le Conseil économique et social où il a été nommé par décret présidentiel.
L’idée d’«élections consensuelles» relève de situations exceptionnelles, alors que le pays a quand même fait du chemin sur la voie de la démocratisation. Toute concession à cette opposition incapable d’apprécier les situations à leur juste valeur, peut être perçue comme une sorte de «prime à l’agitation» et ne peut en aucun servir la démocratie qui est d’abord l’expression d’un rapport de force où les protagonistes doivent accepter les règles tout en cherchant à les améliorer.
Par contre, si les élections présidentielles se déroulent, rien n’empêche les autorités d’engager de nouveaux pourparlers qui auront alors pour but d’ouvrir le jeu à tout le monde en reprenant les élections locales et en désignant de nouvelles instances pour superviser les opérations électorales. Tout le monde y trouvera son compte : le pouvoir en dépassant la crise de reconnaissance, l’opposition radicale en s’ouvrant à nouveau les portes de l’Assemblée et des conseils municipaux.

samedi 17 mai 2014

Nouvelle Mederdra

Je suis sur la route de Mederdra où je suis invité par un ami, notable politique dans le département. Sidi Mohamed Ould Sidi (dit Mohamed el Khamess) organise une cérémonie de soutien au candidat Mohamed Ould Abdel Aziz. Cette précampagne qui s’exprime à travers les «initiatives», survivance d’un âge que nous ne voulons pas passer.
L’occasion pour moi de sortir de Nouakchott et de recommencer à respirer les airs intérieurs. Plus que 17 kilomètres à goudronner des cinquante qui séparent Tiguind de Mederdra. Les poteaux électriques devant servir le réseau qui s’étend de la ville vers les localités Ouest jusqu’à Boer Tores sont en phase de fin d’installation. Dans moins d’un mois, l’électricité arrivera certainement dans toutes ces localités. A ce moment-là aussi toute la route sera très probablement goudronnée. Mais déjà l’on voit les changements sur les populations suite à l’existence de telles infrastructures. Avec cette frénésie dans les constructions aux abords de la route et donc la mise en valeur des terres. L’on attend d’autres incidences plus importantes pour les populations, notamment les facilités de transport, l’existence de nouvelles activités, l’ouverture de nouvelles perspectives pour les marchés éventuels… cela ne s’arrête pas là.
Pour les habitants l’effet psychologique est très important.
Voilà une «vieille» ville qui n’a pas connu de grands changements depuis les années soixante. Une ville qui a subi en plein les effets dévastateurs des sécheresses qui ont frappé la région des années durant. Puis la pression politique, la ville ayant toujours été le foyer de la contestation et du refus de l’ordre établi, elle a fourni l’opposition en cadres et en idéologues, ce qu’elle a dû payer sous les régimes des cinquante premières années de l’indépendance.
Dans quelques mois, disparaitront certainement, les vieilles maisons en briques de ciment fortement mélangé au sable ocre des dunes environnantes, disparaitront aussi les vieilles portes en bois qui sont là depuis le début des années soixante. Parce que les habitants voudront donner de la valeur à leurs habitations, parce que la nouvelle route permettra d’acheminer plus aisément les matériaux nécessaires, les nouvelles conditions attireront des professionnels du bâtiment…
A Medredra, la mairie et les populations doivent travailler quand même à préserver ce qui reste de la ville historique : le lieu où le Cadi Hamed Ould Bebbaha (inégalable Erudit, somptueuse personnalité débordant de générosité et d’humanisme) rendait la Justice en toute conscience ; l’ancien gîte d’étape ; l’emplacement des anciennes prisons qui ont vu quand même passer Shaykh Hamahoullah, M’hammad Ould Ahmed Youra et quelques-uns des illustres résistants de l’époque coloniale et postcoloniale ; les maisons administrative (dyaar el bidh, école Folenfant, marché central, la tribune érigée en 1965, le château d’eau (l’ancien), la maison du préfet, les deux puits qui alimentaient la ville avant les années soixante…
Au lendemain du coup d’Etat de juillet 78, un nouveau préfet a été nommé à Mederdra. Sa première décision a été de vider la salle des archives dans la rue. Laissant disparaitre ainsi une mine d’informations sur une époque qui fait quand même partie de l’Histoire de ce pays. Pour s’expliquer plus tard, ce préfet devenu gouverneur pour ses hauts faits d’arme puis président de la Cour Suprême, disait qu’il fallait détruire les traces du colonisateur…
Il faut préserver quelque chose de cette histoire, ne serait-ce que quelques monuments.

vendredi 16 mai 2014

Incorrigibles politiques

Une rediffusion d’un meeting visiblement organisé par Tawaçoul avec la participation des leaders du Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU). A un moment, le président du parti islamiste Jamil Mansour prend la parole. Très à l’aise comme à son habitude, il trouve utile de présenter les leaders un à un : nom, prénoms et fonctions. Il commence par Moustpha Ould Abdeiderrahmane, président du Renouveau démocratique (RD) et termine par  
l’Ambassadeur Mohamed Said Ould Hommodi président du Manifeste des Haratines.
Une vingtaine de personnes, peut-être un peu plus sont citées une à une. Quelques remarques.
On comprend que l’exercice, original en quelque sorte, visait à «installer» ces leaders dans l’atmosphère Tawaçoul : l’annonce de chaque nom est suivie d’applaudissements plus ou moins forts (c’est Salah Ould Hanenna de Hatem, le putschiste de 2003, qui gagne à l’applaudimètre). Une manière de galvaniser la foule présente. Une manière aussi de dire que «tout le monde est là».
Mais l’exercice était maladroit. Il est la preuve d’abord que ces leaders pourraient être mal connus par les militants de Tawaçoul. Alors qu’à entendre les noms des «nominés», il n’y a aucun inconnu dans le tas. Au contraire.
Il y a la catégorie des dirigeants politiques ayant fait leurs armes à l’ombre de tous les pouvoirs qui ont régné en maîtres absolus sur le pays les décennies passées. Manipulateurs, acteurs directs, ils ont été impliqués – et fortement impliqués – dans la gestion du pays durant toute la période qui a précédé le coup d’Etat de 2008. Ils ont été parfois des inspirateurs, parfois des bras pour les pouvoirs qui se sont succédés en Mauritanie. Est-il utile de souligner que la future présidentielle, sera la première du genre où certains d’entre ces grandes personnalités ne seront pas aux premières loges (dirigeant campagnes et communication) ? Toutes les présidentielles ont vu ces «cadres» mettre leurs compétences au service des «présidents sortants», leur dénichant les belles formules pour aborder les campagnes, écrivant de belles tirades pour fustiger leurs protagonistes (parfois les diaboliser). C’est donc la première fois qu’ils seront mis hors d’état de …servir. C’est peut-être tant mieux.
Il y a la catégorie des activistes dont les parcours n’ont jamais été aussi clairs et tranchants. Ils sont les «funambules» de la politique. Leurs positionnements ont découlé de la conscience chez eux de l’obligation de toujours s’adosser à un pouvoir parce qu’ils désespèrent de l’exercer directement. Ceux-là ont eu l’intelligence de ne pas se compromettre ouvertement avec les pouvoirs, de prendre des risques en dénonçant certains excès tout en «calmant le jeu» quand cela pouvait servir à se rapprocher un peu plus du cœur du pouvoir.
Il y a la catégorie des militants des groupuscules qui ont été orientés vers l’activité syndicale ou le travail dans la société civile. Ils sont un peu les «officiers traitant» pour le compte de leurs formations politiques d’origine. Intimement liés à elles, ils ont inféodé syndicats et ONG aux groupes politiques.
Il y a la catégorie des opposants «historiques» qui ont suivi des parcours chaotiques tout en restant quand même de forts symboles. C’est le cas du président Ahmed Ould Daddah qui se trouve noyé au milieu d’un «monde politique» qui a été pour beaucoup dans ses échecs, ses erreurs d’appréciation, sa diabolisation aux yeux de l’opinion publique, la réduction de son rôle comme «chef de file de l’opposition» (avec les modifications apportées au Statut de l’Institution de l’opposition démocratique), sa relégation à la troisième place aux élections de 2009… Pas un homme cité ce jour-là qui ne doit pas des excuses au chef du Rassemblement des forces démocratiques. A gauche, ceux qui l’ont présenté comme étant le Mal en 1992, à droite ceux qui lui ont volé son destin de président en 2007, au centre ceux qui lui ont refusé d’être le candidat unique de l’opposition, un peu partout ceux qui ont manigancé pour lui barrer toutes les routes… même les plus secondaires.
Même aujourd’hui, ce rassemblement qu’est le FNDU a vite pris l’allure d’une manœuvre visant à mettre hors jeu le leader Ould Daddah qui, le comprenant, avait d’abord refusé d’y prendre part, puis accepté avec les conditions qu’on sait (prise de parole à l’ouverture, interdiction d’inscrire la question du candidat unique à l’ordre du jour…). Le «noyer» aujourd’hui au milieu d’un parterre d’hommes politiques qui ont tous travaillé contre lui, c’est un peu le banaliser et en faire «un homme politique comme les autres»…
Il y a enfin la catégorie des «personnalités indépendantes» qui tentent de faire oublier leurs engagements politiques en s’inscrivant sous ce label. Bénéficiant d’un certain respect, ils sont pour la plupart d’anciens cadres, hauts fonctionnaires ayant évité la politique – s’ils n’étaient pas franchement au service comme les autres – et ayant eu des ambitions «présidentielles» à un moment de leurs vies.
Une question : qu’est-ce qui unit tout ce monde en dehors de la haine de Ould Abdel Aziz ?

jeudi 15 mai 2014

Retour au pays

Avec l’âge – je crois -, les liens avec le pays deviennent plus forts et plus pesants. Plus question de s’oublier dans les «délices de Capoue», dans la beauté des paysages toujours verts, dans les cafés toujours pleins, dans les animations d’une société de consommation frénétique… Dès la première semaine de l’absence, on commence à se plaindre, à «manquer de quelque chose» qu’on ne sait pas définir, à chercher «quelque chose qu’on connait»… Même s’il s’agit du Maroc qui est quand même un pays très proche, presque soi-même, on est vite en manque…
Alors le voyage du retour devient un événement majeur, intense, stressant et en même temps enivrant. Le temps pris à gagner l’aéroport, à faire les formalités d’enregistrement, puis les formalités policières et douanières, toutes les étapes se transforment rapidement en désagréments qui, dès qu’ils sont dépassés, sont oubliés parce qu’on aura fait un pas de plus vers cette Mauritanie qui nous manque. Le temps de penser à tous ces compatriotes qui vivent ailleurs pour différentes raisons…
Il y a ceux qui ont quitté pour des raisons économiques, des exilés à la recherche du travail : des qui ont étudié à l’extérieur et qui ont préféré y rester pour continuer dans leurs domaines de compétences. Il y a tous ceux qui, villageois et anciens campagnards, sont partis pour les mêmes raisons – chercher du travail – sans avoir de compétences particulières. Il y a cette jeunesse qui a fui le pays dans les années 80, 90 et 2000 pour absence d’horizons : mal formée, mal préparée, aucune chance pour elle de trouver du travail. Ce sont ces vagues qui se rendaient en Espagne en particulier pour les vendanges, aux Etats-Unis pour les petits boulots. Dans cette diaspora-là, il y a de grandes qualifications : on n’a pas oublié les Rencontres nationales d’experts mauritaniens de l’intérieur et de l’extérieur organisées par l’ANESP. Ce son bien ces Rencontres qui ont recommandé la création d’un département dédié aux Mauritaniens de l’étranger…
Il y a ceux de nos compatriotes qui sont partis pour des raisons politiques de persécutions. Ceux parmi eux qui ne sont pas revenus depuis que le pays est revenu à une situation normale où le danger d’écrire, de manifester, bref de s’exprimer n’existe plus, ceux-là sont restés par manque de confiance en l’avenir ou pour raisons de conforts personnels. Combien sont-ils en Belgique, en France, aux Etats-Unis, et disséminés un peu partout dans le monde ? Personne ne sait, mais ils existent en bon nombre.
A ceux-là il faut ajouter les nouveaux candidats à l’exil qui, pour être acceptés dans les pays riches du Nord, invoquent des raisons aussi farfelues que les persécutions pour «raisons sexuelles» ou «religieuses». Dans la première catégorie, on range ceux qui partent parce qu’ils ne «peuvent pas afficher publiquement leurs orientations sexuelles», autrement dit leur homosexualité. Dans la deuxième, les candidats racontent qu’ils sont poursuivis pour raison de «conversion au christianisme», ce qui est puni par la loi.
Mais la frange de nos compatriotes partant à l’étranger dans des conditions difficiles et parfois dramatiques, ce sont bien tous ces malades accompagnés de leurs familles qui sont obligés de partir en Tunisie, au Maroc, au Sénégal, au Mali pour se soigner souvent pour des maladies qu’on peut bien traiter ici. La présence de plus en plus évidente de malades mauritaniens et l’importance de la facture pour eux et pour l’Etat, doit amener les autorités à réfléchir à une solution au plus vite.
Il y a certes l’effort de moderniser le plateau médical en équipant les hôpitaux. Il y a eu toute l’évolution notoire de l’assurance maladie qui a permis de limiter les évacuations sanitaires. Il y a eu la création de nouvelles structures spécialisées dans la lutte contre des maladies qui tuent de plus en plus en Mauritanie. Mais il reste l’effort à faire au niveau de la ressource humaine, surtout de sa mise à niveau. On a comme l’impression que nos praticiens manquent de tout : expérience, connaissances (parfois), conscience… On peut en parler pendant des jours, ce ne sont pas les exemples ni les indices qui manqueront. Alors ?

En cette veille de campagne pour la présidentielle, la santé doit faire l’objet d’une sérieuse réflexion et de grandes propositions. Elle doit être au centre des débats. Tout comme l’éducation.

mercredi 14 mai 2014

Touche pas à «mon» opposition

En Mauritanie, la plupart du ceux qui s’activent sur la toile (ils doivent être en-deçà de 3000) exercent un véritable terrorisme intellectuel à l’égard de toutes les voix différentes à celles qu’ils veulent entendre. Gare à vous si vous êtes capables de dire ce que vous pensez de la situation du pays sans être un opposant radical, un esprit sectaire, un raciste invétéré (anti ceci ou cela). Il faut, pour avoir le soutien (ou l’indifférence) des commentateurs anonymes dans la plupart du temps (signe d’une grande lâcheté qui fait qu’on n’assume pas ce qu’on exprime), verser dans le sens d’une Mauritanie en état de putréfaction ethnique, sociale, économique et politique. Il faut défendre par exemple une communauté contre une autre, décrire une situation de l’esclavage où l’on trouve des marchés d’esclaves, des pratiques avérées (qui existent mais en nombre de plus en plus limité), nier toute avancée, s’interdire de critiquer les voix qui dominent par la cacophonie qu’elles produisent… Le politiquement correct ici est d’imposer un pessimisme ambiant qui cherche à donner une image d’un pays sans avenir et sans passé.
En lisant l’interview du chercheur Vincent Bisson et les réactions qu’elle a suscitées parmi le lectorat francophone, je suis surpris par tant de haine et de mauvaise foi. Je sais, pour l’avoir expérimenté à mes dépens, que remettre en cause la «pensée unique» d’un spectre d’opposants très déterminés à ne rien lâcher sur le net, relève du grand risque de se voir lynché par une foule (de doigts, non de personnes) se préservant quand même derrière le confortable masque de l’anonymat.
Qu’a dit ce chercheur, grand spécialiste de la Mauritanie (auteur notamment d’une belle thèse sur les dynamiques comparées d’urbanisme en milieu rural en Tunisie, Jordanie et Mauritanie) pour irriter les cyber-activistes radicaux ?
Que «l’opposition mauritanienne considère que les conditions ne sont pas réunies pour la transparence du scrutin (présidentielle de juin prochain, ndlr). Donc elle ne veut pas servir de caution démocratique à la réélection du président Mohamed Ould Abdel Aziz». Pour aller plus loin que Vincent Bisson, l’opposition a toujours considéré comme erreur le fait d’avoir participé aux élections de 2009 suite à l’Accord de Dakar. Alors que l’erreur à ce moment-là c’est d’avoir cru pouvoir louvoyer en essayant de reculer les échéances : en signant les Accords, les représentants des deux pôles politiques de l’opposition tablaient sincèrement sur l’impossibilité de respecter les délais légaux. Oubliant que l’Accord avait l’assentiment de la communauté internationale et qu’elle allait obliger toutes les parties à en finir. Deuxième erreur – peut-être s’agit-il d’une carence plus que d’une erreur – c’est le choix des représentants dans la CENI et au sein du gouvernement d’union nationale devant superviser les élections : aucun de ses représentants n’a accepté de démissionner quand les partis l’ont demandé pour éviter d’en arriver au terme du processus. Troisième erreur de taille : avoir refusé de reconnaitre immédiatement les résultats comme le préconisait l’Accord et exiger la suite (dialogue inclusif).
«Les raisons en réalité ne sont pas valables» nous dit Vincent Bisson. Qu’on le veuille ou non, toute lecture juste de la situation nous renseigne sur les tenants et aboutissants des tergiversations de l’opposition mauritanienne. C’est d’abord son incapacité à faire une analyse froide et objective de la situation. D’où la multitude de positionnements qui paraissent plus relever de la concurrence pour le classement des acteurs les uns par rapport aux autres que de la recherche d’un intérêt général. C’est ensuite tous ces rendez-vous manqués avec l’Histoire : de 1992 avec le boycott des premières législatives et municipales jusqu’en 2013 avec le refus pour de grands partis de participer à ces élections, en passant par les attitudes mitigées vis-à-vis des changements violents.
«On est face à une population qui, dans sa majorité, pas dans sa totalité, ne vote pas pour un parti ou pour un programme. On vote d’abord pour quelqu’un qui peut vous apporter la sécurité et de quoi manger. A partir de là, aujourd’hui le président Ould Abdel Aziz est en position de force». Etranger qu’il est, Vincent Bisson a parlé avec plus de gens du peuple que la plus part des leaders politiques mauritaniens qui se suffisent de ce qu’on leur rapporte ou d’entretiens avec quelques notables et intermédiaires en rupture momentanée avec les régimes qu’avec la masse.
La fraude ? «On ne peut pas faire un procès à charge du régime et prétendre que les élections ne seront pas transparentes». Pas seulement parce que «Ould Abdel Aziz n’a pas besoin de la fraude pour gagner», comme dit le chercheur, mais parce que les réformes introduites ont permis d’éloigner réellement le spectre de la fraude : bulletin unique, carte biométrique, obligation de remettre une copie du PV à chaque représentant de candidat, publication des listes électorales sur le net permettant un audit du fichier à temps, l’existence de plusieurs instances de contrôle, la prise en charge par la CENI de toute l’opération… Comment peut-on frauder aujourd’hui ?
L’un des espoirs de l’opposition, a toujours été de mobiliser l’opinion publique nationale et les partenaires au développement étrangers. Les deux ans de lutte pour faire «dégager» le régime ont lamentablement échoué. Alors qu’il a été impossible pour les partis d’opposition d’embarquer avec eux la moindre opinion de l’extérieur. D’ailleurs les ressentiments franchement exprimés vis-à-vis de ces partenaires a ajouté à la décrédibilisation de l’action de cette opposition qui donne l’impression de ne rien pouvoir faire si elle n’a pas le soutien des pays étrangers.
Cela exclut-il de futurs mouvements ? Non, selon le chercheur qui pense qu’«il y aura de nouvelles contestations, c’est sûr. Tous les débats que l’on a vus ressurgir ces derniers mois, c’est-à-dire autour de la question des rapatriés, de l’esclavage, ces débats sont positifs. Effectivement ce sont des dossiers qui sont lourds, qu’il faut traiter parce qu’il y a une situation effectivement critique dans le pays sur ces questions-là. De là à remettre en cause la légitimité du président ? Je n’y crois pas».
Pas besoin d’être devin pour savoir que les arguments développés aujourd’hui par l’opposition à Ould Abdel Aziz ne portent plus. D’abord pour la désuétude des discours. Ensuite pour le discrédit des personnes les plus en vue pour les porter. Les opposants plus ou moins légitimés par le combat mené durant les années «dures» ne sont plus en première ligne. Ce sont les ministres de l’époque de la dictature aveugle, de l’exercice de l’arbitraire, des exactions contre les populations civiles, du pillage systématique des ressources, de la fraude à grande échelle…, ce sont ceux-là qui nous abreuvent de leurs écrits et nous assourdissent par leurs paroles. Leurs vociférations feront-elles oublier tout le mal qu’ils ont fait au pays ? difficile à croire.

En définitive, Vincent Bisson qui connait sûrement le pays plus qu’une grande partie de notre élite, a juste fait une lecture objective et mesurée de la situation en Mauritanie. Pas celle du Congo démocratique. Pas non plus celle de la Libye.