mercredi 14 mai 2014

Touche pas à «mon» opposition

En Mauritanie, la plupart du ceux qui s’activent sur la toile (ils doivent être en-deçà de 3000) exercent un véritable terrorisme intellectuel à l’égard de toutes les voix différentes à celles qu’ils veulent entendre. Gare à vous si vous êtes capables de dire ce que vous pensez de la situation du pays sans être un opposant radical, un esprit sectaire, un raciste invétéré (anti ceci ou cela). Il faut, pour avoir le soutien (ou l’indifférence) des commentateurs anonymes dans la plupart du temps (signe d’une grande lâcheté qui fait qu’on n’assume pas ce qu’on exprime), verser dans le sens d’une Mauritanie en état de putréfaction ethnique, sociale, économique et politique. Il faut défendre par exemple une communauté contre une autre, décrire une situation de l’esclavage où l’on trouve des marchés d’esclaves, des pratiques avérées (qui existent mais en nombre de plus en plus limité), nier toute avancée, s’interdire de critiquer les voix qui dominent par la cacophonie qu’elles produisent… Le politiquement correct ici est d’imposer un pessimisme ambiant qui cherche à donner une image d’un pays sans avenir et sans passé.
En lisant l’interview du chercheur Vincent Bisson et les réactions qu’elle a suscitées parmi le lectorat francophone, je suis surpris par tant de haine et de mauvaise foi. Je sais, pour l’avoir expérimenté à mes dépens, que remettre en cause la «pensée unique» d’un spectre d’opposants très déterminés à ne rien lâcher sur le net, relève du grand risque de se voir lynché par une foule (de doigts, non de personnes) se préservant quand même derrière le confortable masque de l’anonymat.
Qu’a dit ce chercheur, grand spécialiste de la Mauritanie (auteur notamment d’une belle thèse sur les dynamiques comparées d’urbanisme en milieu rural en Tunisie, Jordanie et Mauritanie) pour irriter les cyber-activistes radicaux ?
Que «l’opposition mauritanienne considère que les conditions ne sont pas réunies pour la transparence du scrutin (présidentielle de juin prochain, ndlr). Donc elle ne veut pas servir de caution démocratique à la réélection du président Mohamed Ould Abdel Aziz». Pour aller plus loin que Vincent Bisson, l’opposition a toujours considéré comme erreur le fait d’avoir participé aux élections de 2009 suite à l’Accord de Dakar. Alors que l’erreur à ce moment-là c’est d’avoir cru pouvoir louvoyer en essayant de reculer les échéances : en signant les Accords, les représentants des deux pôles politiques de l’opposition tablaient sincèrement sur l’impossibilité de respecter les délais légaux. Oubliant que l’Accord avait l’assentiment de la communauté internationale et qu’elle allait obliger toutes les parties à en finir. Deuxième erreur – peut-être s’agit-il d’une carence plus que d’une erreur – c’est le choix des représentants dans la CENI et au sein du gouvernement d’union nationale devant superviser les élections : aucun de ses représentants n’a accepté de démissionner quand les partis l’ont demandé pour éviter d’en arriver au terme du processus. Troisième erreur de taille : avoir refusé de reconnaitre immédiatement les résultats comme le préconisait l’Accord et exiger la suite (dialogue inclusif).
«Les raisons en réalité ne sont pas valables» nous dit Vincent Bisson. Qu’on le veuille ou non, toute lecture juste de la situation nous renseigne sur les tenants et aboutissants des tergiversations de l’opposition mauritanienne. C’est d’abord son incapacité à faire une analyse froide et objective de la situation. D’où la multitude de positionnements qui paraissent plus relever de la concurrence pour le classement des acteurs les uns par rapport aux autres que de la recherche d’un intérêt général. C’est ensuite tous ces rendez-vous manqués avec l’Histoire : de 1992 avec le boycott des premières législatives et municipales jusqu’en 2013 avec le refus pour de grands partis de participer à ces élections, en passant par les attitudes mitigées vis-à-vis des changements violents.
«On est face à une population qui, dans sa majorité, pas dans sa totalité, ne vote pas pour un parti ou pour un programme. On vote d’abord pour quelqu’un qui peut vous apporter la sécurité et de quoi manger. A partir de là, aujourd’hui le président Ould Abdel Aziz est en position de force». Etranger qu’il est, Vincent Bisson a parlé avec plus de gens du peuple que la plus part des leaders politiques mauritaniens qui se suffisent de ce qu’on leur rapporte ou d’entretiens avec quelques notables et intermédiaires en rupture momentanée avec les régimes qu’avec la masse.
La fraude ? «On ne peut pas faire un procès à charge du régime et prétendre que les élections ne seront pas transparentes». Pas seulement parce que «Ould Abdel Aziz n’a pas besoin de la fraude pour gagner», comme dit le chercheur, mais parce que les réformes introduites ont permis d’éloigner réellement le spectre de la fraude : bulletin unique, carte biométrique, obligation de remettre une copie du PV à chaque représentant de candidat, publication des listes électorales sur le net permettant un audit du fichier à temps, l’existence de plusieurs instances de contrôle, la prise en charge par la CENI de toute l’opération… Comment peut-on frauder aujourd’hui ?
L’un des espoirs de l’opposition, a toujours été de mobiliser l’opinion publique nationale et les partenaires au développement étrangers. Les deux ans de lutte pour faire «dégager» le régime ont lamentablement échoué. Alors qu’il a été impossible pour les partis d’opposition d’embarquer avec eux la moindre opinion de l’extérieur. D’ailleurs les ressentiments franchement exprimés vis-à-vis de ces partenaires a ajouté à la décrédibilisation de l’action de cette opposition qui donne l’impression de ne rien pouvoir faire si elle n’a pas le soutien des pays étrangers.
Cela exclut-il de futurs mouvements ? Non, selon le chercheur qui pense qu’«il y aura de nouvelles contestations, c’est sûr. Tous les débats que l’on a vus ressurgir ces derniers mois, c’est-à-dire autour de la question des rapatriés, de l’esclavage, ces débats sont positifs. Effectivement ce sont des dossiers qui sont lourds, qu’il faut traiter parce qu’il y a une situation effectivement critique dans le pays sur ces questions-là. De là à remettre en cause la légitimité du président ? Je n’y crois pas».
Pas besoin d’être devin pour savoir que les arguments développés aujourd’hui par l’opposition à Ould Abdel Aziz ne portent plus. D’abord pour la désuétude des discours. Ensuite pour le discrédit des personnes les plus en vue pour les porter. Les opposants plus ou moins légitimés par le combat mené durant les années «dures» ne sont plus en première ligne. Ce sont les ministres de l’époque de la dictature aveugle, de l’exercice de l’arbitraire, des exactions contre les populations civiles, du pillage systématique des ressources, de la fraude à grande échelle…, ce sont ceux-là qui nous abreuvent de leurs écrits et nous assourdissent par leurs paroles. Leurs vociférations feront-elles oublier tout le mal qu’ils ont fait au pays ? difficile à croire.

En définitive, Vincent Bisson qui connait sûrement le pays plus qu’une grande partie de notre élite, a juste fait une lecture objective et mesurée de la situation en Mauritanie. Pas celle du Congo démocratique. Pas non plus celle de la Libye.

mardi 13 mai 2014

Des fiches avant de nommer

On l’apprend par notre confrère alakhbar.info, l’un des heureux promus au cours du dernier Conseil des ministres est un …condamné à 1 an de prison ferme. Il s’agit d’un fonctionnaire qui a été condamné le 5 mars derniers pour avoir agressé un collègue à lui. Les raisons invoquées sont encore plus graves que les faits eux-mêmes : le Tribunal de Nouakchott l’a condamné sur la base de faits avérés d’agression sur son collègue qui a refusé de baigner avec lui dans une combine visant à ajouter le nom de candidats sur la liste close du Baccalauréat. Coups et blessures de la victime, flagrance des faits et absence d’une solution à l’amiable entre les deux protagonistes.
Ce qui n’empêche pas le Conseil des ministres de nommer le condamné au poste de directeur adjoint de l’enseignement privé, ce qui n’est pas rien. Ce n’est pas la première fois qu’il y a méprise de la sorte, toujours parce que les nominations ne sont pas précédées d’établissement de fiches particulières sur chaque promu.
Il est cependant à remarquer que l’un des sources les plus répandues de la méprise est la confection de CV plus ou moins «travaillés». Vous avez ainsi des ministres qui parlent plusieurs langues alors qu’ils n’en parlent réellement qu’une seule. Ce qui fait que certains d’entre eux sont incapables aujourd’hui de mener à bien leurs missions. Ils ne participent jamais aux réunions internationales qui les concernent, ne semblent pas jouer le rôle qui doit être le leur dans la décision qui les concerne…
Il y a eu l’épisode des équivalences de diplômes, des ingénieurs qui n’en sont pas, des docteurs qui n’en sont pas, des enseignants qui n’en sont pas…
Cette affaire qui semble la plus dangereuse de toutes – pour toutes ses implications – doit amener les autorités à mettre en œuvre un système de promotion (et de recrutement) qui incluse l’établissement de fiches détaillées concernant tous ceux qui peuvent intéresser.

lundi 12 mai 2014

La gloire de Sissako

Timbuktu. Le chagrin des oiseaux. C’est le titre du film que présente notre compatriote Abderrahmane Sissako au prestigieux Festival de Cannes en France. Avec ce film, il montera enfin les marches, ce qui est déjà une reconnaissance du talent de ce réalisateur extraordinaire. Une consécration aussi pour cela qui a longtemps flirté avec Cannes sans pouvoir y aller en officiel et en «concourant».
En 1993, il a accepté dans la sélection officielle «Un certain regard» du Festival, sélection destinée à promouvoir le cinéma qui se fait sans gros moyens et avec énormément de talents et qui raconte des histoires venues d’ailleurs. Octobre, c’est le titre du film, raconte l’amour impossible entre une Russe et un Africain.
Puis en 2006, Sissako présente Bamako hors compétition à Cannes. Ce film est une révolte contre le diktat de la Banque Mondiale qui y est décriée comme la source des grands problèmes de l’Afrique. Le cinéaste a tout simplement donné la parole aux populations pour en juger.
Mais la relation avec les festivals commence pour Sissako en 1991 avec Le jeu qui fait une entrée remarquée au Fespaco de Ouagadougou. Le succès est relatif parce qu’il est finalement acheté par Canal+ (c’est son argent qui sert à tourner Octobre. C’est bien au Fespaco qu’il signe son plus grand succès avec En attendant le bonheur (Heremanco) en 2003 où il obtient le grand prix Etalon de Yenenga qui est la plus haute distinction du festival du cinéma africain.
Refusant de verser dans la facilité, le cinéaste se refuse à produire la fiction pure, peut-être parce que les réalités africaines sont déjà assez émotives pour créer cette communion entre le public et le produit artistique, nécessaire à tout succès du cinéma d’aujourd’hui. Ce succès dépend d’abord de la capacité du récit à rendre l’image et tout l’accompagnement technique (cadrage et reste), à en faire un langage universel qui parle aux cœurs et à la Raison. D’où ces notes de réalisme, ce soucis de coller à la réalité des événements relatés, tout en suggérant l’affection, la mélancolie, l’émotion provoquée par le beau… Des fresques qui vous font voyager tout en vous rappelant toutes les misères du Monde.
En attendant le bonheur a servi à fixer les désillusions d’un jeune mauritanien qui, après des années d’exil et de séparation, retrouve les siens dans des conditions de vie difficile. Bamako, c’est le procès à la Banque Mondiale et à l’Ordre mondial inique. Aujourd’hui, avec Timbuktu. Le chagrin des oiseaux, Abderrahmane Sissako raconte certainement – je n’ai pas vu le film – le destin tragique d’une ville qui a été la splendeur de l’espace sahélo-saharien avant de devenir le fief d’une idéologie qui se fonde sur la négation de la vie. Timbuktu, une ville-martyre, abandonnée peu à peu, puis brutalement à son sort. Destruction des monuments historiques dans une (vaine) tentative de nier cette Histoire pleine d’enseignements allant à l’encontre de toutes les lectures et postures des apostats qui se revendiquent pourtant de la Religion. Répression de toute émotion chez une population oubliée de ses frères, de ses amis, de ses semblables… Plus le droit de sortir, de fumer, de s’aimer, d’apprendre, de chanter, de danser, de manifester, de parler librement, même de parler sans rien dire…

Comment l’une des merveilleuses cités de l’Islam médiéval, l’un de ses plus grands centres culturels ayant rayonné sur le Monde, l’un des trésors de l’Humanité a-t-il été pillé, comment a-t-il été abandonné, comment ses populations ont-elles vécu le drame de l’occupation… ? beaucoup de questions qui pourront rester sans réponse mais qui auront le mérite d’être reposées. Cette fois-ci avec la force de l’art.

dimanche 11 mai 2014

Désinformation & consort

Tôt ce matin, j’ai lu une information sur une déclaration qu’aurait faite le diplomate algérien Saïd Djinnit depuis Dakar. Le représentant spécial des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest – c’est son titre – parlait devant les chefs de mission de paix des Nations Unies dans la région, quand il a fait une sortie sur la Mauritanie en exigeant que le dialogue soit repris pour avoir des élections inclusives et acceptées par la communauté internationale.
Les propos arrivaient au lendemain des déclarations faites par l’Union européenne laquelle, tout en souhaitant une élection «transparente» et «ouverte» n’insistait pas outre mesure sur le dialogue préalable. Un revers pour les acteurs politiques détracteurs du régime qui, on le sait, compte d’abord sur les positions des partenaires avant leurs capacités à mobiliser les foules en Mauritanie. La sortie de Saïd Djinnit prenait donc toute sa dimension politique dans la mesure où elle allait à contre-courant. D’autant plus qu’il s’agit d’un diplomate chevronné qui connait parfaitement bien le dossier mauritanien, qui plus est un Algérien… On voit d’ici le poids des mots quand ils sont prononcés par un diplomate comme Saïd Djinnit…
C’est vers quatorze heures que le démenti est tombé. Nos confrères de l’ANI (édition francophone) ont pris la peine de prendre les contacts nécessaires (c’était quand même bien gros). Cela a donné a démenti cinglant et ferme de la part du responsable onusien.
«Je déments formellement avoir lancé un appel aux partis politiques mauritaniens dans ma déclaration à la presse du vendredi dernier 9 Mai à l’issue de la réunion de concertations entre les chefs de mission de paix des Nations Unies en Afrique de l’Ouest. Je déplore que ma déclaration ait été déformée pour la rapporter à la situation en Mauritanie.» 
Que s’est-il passé ? Saïd Djinnit précise : «Dans ma déclaration, j’avais fait état des élections qui sont attendues en Afrique de l’Ouest en 2015 et au-delà et souhaiter qu’elles se déroulent dans des conditions pacifiques et inclusives pour préserver les acquis démocratiques et la stabilité dans la région
Contrairement aux premiers propos qui n’apparaissent nulle part que dans des médias mauritaniens, cette déclaration a fait le tour des agences. Pourtant, à part un aucun des sites qui avaient publié en première l’information, n’a daigné reprendre le démenti. Même après la publication de ce démenti, certaines chaînes de télévisions (privées) n’ont pas hésité à la donner à la une le soir même, c’est-à-dire des heures après le démenti.
Quand le Président Macky Sall accédait à la présidence du Sénégal, exactement au lendemain de la nomination de son gouvernement, j’ai lu que son ministre de l’hydraulique avait fait une déclaration sur la volonté de son pays de reprendre le fameux projet des Vallées fossiles. Je cherchais alors dans tous les sites d’information sénégalais, puis sur ceux de la région, nulle trace de cette déclaration qui constituait un casus belli au niveau du gouvernement mauritanien qui a toujours estimé qu’un tel projet changeait le cours tranquille des eaux du Fleuve et qu’il remettait donc en cause tous les accords précédents. Pour dire qu’il s’agit là d’une information de première importance.
J’appelais le directeur du site qui me donna le nom du journaliste qui avait écrit l’information. Un jeune très volontaire mais qui ne parle d’autre langue que l’Arabe, d’autre dialecte que le Hassaniya (utile à savoir pour le reste). Je lui demandais poliment s’il était sûr de son information parce que j’allais la reprendre. Il confirma ajoutant une longue relation de discussions qu’il aurait eues récemment avec le ministre en question et en présence de son homologue malien en marge d’une réunion de l’OMVS à Bamako (sic). En quelle langue ont eu lieu ces discussions ? Le jeune journaliste cafouilla et je compris qu’il s’agissait d’un scoop qui n’en était pas. Un genre dans la méthode du «çina’at il khabar» (la création de l’information). N’importe lequel de nos confrères vous dira que «la vraie information aujourd’hui est celle qui va au-devant des faits, qui les provoque…, le journaliste professionnel, c’est bien celui qui peut anticiper sur le cours des événements et qui n’hésite pas à prendre des risques en donnant l’information probable, possible…» D’où toutes les dérives que nous constatons. D’où aussi la décrédibilisation du fait et de la vérité en général. D’où enfin cette culture du mensonge et de la rumeur qui a pris le dessus dans notre société.
La bataille, la bonne cause, est bien de rétablir les vérités, de réhabiliter la vérité des faits. Elle mérite d’être menée.

mercredi 7 mai 2014

L’image qu’on veut nous imposer

Je suis dans une librairie de Rabat à la recherche du dernier ouvrage de Michel Onfray (Le réel n’a pas eu lieu. Le principe de Don Quichotte). Je cherche par moi-même pour découvrir autre chose que l’ouvrage. Je suis plongé dans l’univers des livres quand je fus interpellé par mon nom : «Ould Oumeir, vous êtes ici…». Une jeune fille qui paraissait l’âge de mon ainée et que voyais pour la première fois. Drapée d’un voile bien de chez nous, elle avait bien l’air de quelqu’un que je connaissais, mais je n’ai pas le temps d’imaginer de qui il s’agit.
«Comment va la Mauritanie ? monsieur le journaliste» Je m’en vais répondre par une formule toute faite pour satisfaire la curiosité de la jeune fille : «ça va, la situation est plutôt normale, ça va…» Encore une fois, la fille reprend la parole : «Vous les Mauritaniens, vous êtes bizarres. Chaque fois qu’on vous demande comment va ce pays, vous essayez de le dépeindre comme s’il s’agissait de l’enfer… Alors que pour nous, et ce n’est pas notre pays, nous le regardons comme si c’était le paradis sur terre, nous lui souhaitons toute la prospérité qu’il mérite à nos yeux, nous croyons fort qu’il avance résolument, mais quand on vous rencontre vous détruisez tout l’optimisme qui est en nous…» Tout a été dit avec politesse, avec cependant un réel sentiment de désaffection ou même d’aigreur…
Elle disparut après avoir acheté le livre qu’elle était venue chercher. «Je suis venue prendre une commande que j’avais faite d’une traduction en Arabe de L’Amour aux temps du choléra de Gabriel Garcia Marquez que j’ai déjà lu en Espagnol…»
Peu m’importait ce qu’elle était venue chercher, ni qui elle était. Parce qu’il me restait ce sentiment de culpabilité d’avoir répondu spontanément pour dire qu’en Mauritanie, «il n’y avait rien qui pouvait inquiéter» d’où l’appréciation «normale» émise à propos de la situation. Combien de fois j’ai entendu des compatriotes faire preuve de la même désinvolture quand il s’agissait de donner un jugement sur le pays ? Il est rare de nous voir justes et précis avec notre pays. L’une de nos caractéristiques étant la facilité à la critique, voilà l’image que nous laissons de notre pays : le «dernier bastion de l’apartheid», là où existent encore «les derniers marchés d’esclaves», le pays du million de truands, le pays du faux, de l’ignorance, de l’ignominie, de l’incompétence, des trafics de drogue, d’armes, de cigarettes, d’organes…
La Mauritanie n’est pas ce pays lugubre qu’on nous impose de voir sous la mauvaise lumière que l’on y projette par mauvaise foi parfois, par malveillance souvent. Il n’y a pas de marchés d’esclaves en Mauritanie, même si les survivances de pratiques aussi abjectes que l’esclavage subsistent. Mais de tous temps, des voix se sont élevées pour les dénoncer et les combattre. Depuis des siècles : à commencer par les Ulémas du 17, 18 et 19èmes siècles (Nacer Eddine, Lemrabott Ould Moutaly, Ould Bellamach…), cela a continué avec certains Emirs qui ont vu dans l’émancipation de la force de travail une possibilité d’assurer une prospérité pour la communauté par la revalorisation de la production, puis avec la Mauritanie indépendante qui a fondé son existence sur le Projet de créer un ensemble égalitaire et juste…
La Mauritanie n’est pas un pays où s’exerce une chape de plomb. Au contraire, la Mauritanie est un pays libre où aucune limite n’est fixée à la liberté d’expression à part celles définies par la loi.
La Mauritanie est un pays qui a ses problèmes certes, mais elle a tout pour les vaincre. Il suffit que ses élites lui imaginent des projets à même de provoquer l’adhésion des masses. Il suffit de croire en soi et de cesser d’annihiler tout effort parce qu’on refuse à ce pays d’exister normalement.

mardi 6 mai 2014

L’UE, ok ?

C’est par communiqué de l’Ambassade (représentation) de l’Union Européenne que l’on apprend la teneur des pourparlers qui ont eu lieu aujourd’hui entre le Premier ministre, Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf et la délégation européenne dirigée par l’Ambassadeur à Nouakchott entouré par les représentants des pays de l’UE présents ici (France, Espagne, Allemagne et Royaume Uni). Cette réunion entre dans le cadre des accords de Cotonou qui prévoient des mécanismes de suivi de la coopération et de surveillance en même temps des évolutions en matière politique, économique et social. Le moment choisi répond au souci de la partie UE de célébrer «la semaine de l’Europe» en Mauritanie. On nous apprend justement que cette célébration comprendra cette revue de coopération, «une journée de la société civile et des autorités locales et une journée verte dédiée aux questions environnementales».
Le communiqué nous relate le contenu des discussions suivant les axes suivants :
  1. Au lendemain des élections législatives et municipales et à quelques semaines de la présidentielle, le volet politique a visiblement bénéficié de la plus grande attention. «Les deux parties se sont félicitées du climat de stabilité et de croissance économique qui règne dans le pays et ont échangé sur l’organisation des prochaines élections présidentielles, en soulignant leur souhait d’avoir des élections libres, transparentes et ouvertes à tous». Aucune mention des fameuses «élections inclusives» qu’on utilisait en 2009 pour signifier l’exigence de la présence de toute l’opposition. Pas de réserve particulière non plus sur les dernières élections ni sur la future.
  2. La présentation par le Premier ministre de la Feuille de route comportant les 29 points pour lesquels la Mauritanie s’est engagée en vue d’éradiquer l’esclavage, a été l’occasion pour la partie de saluer l’initiative et de réitérer «sa volonté d’appuyer les autorités mauritaniennes et la société civile dans le domaine des droits de l’homme». Non plus aucune réserve exprimée sur ce plan.
  3. L’axe économique semble avoir été l’objet d’une satisfaction totale : «L’Union Européenne a aussi salué les progrès majeurs réalisés en matière de coopération et en termes économiques, mettant l’accent sur la nécessité, dans la lutte contre la pauvreté, d’une approche de redistribution qui bénéficiera, d’une façon équitable, à toute la société mauritanienne».
  4. Au plan diplomatique, «l’Union Européenne a également félicité la Mauritanie pour sa nomination à la Présidence de l’Union africaine, et l’a remerciée pour son rôle qui a contribué à la réussite du Sommet «Union européenne-Afrique» qui s’est tenu en avril 2014».
  5. «L’Union Européenne a, en outre, loué le rôle joué par la Mauritanie dans la lutte contre le terrorisme et le crime organisé dans le Sahel ; et ses efforts pour la stabilité de la région». S’engageant en plus de disponibilité dans l’approche adoptée par le G5 du Sahel.
  6. Dernier point abordé, celui de l’Accord de pêche qui est l’objet de discussions ouvertes cette semaine à Bruxelles. «Les deux parties ont pris note du démarrage des négociations pour renouveler l’actuel protocole, dans le cadre d’un partenariat stratégique qui vise la création d’emplois et la préservation des ressources halieutiques». Ce sont bien ces deux considérations qui ont été à la base des dernières négociations qui ont permis enfin à la Mauritanie de recouvrer une partie de ses droits, au moins de discuter d’égal à égal et de faire accepter à ses partenaires le principe d’un «commerce équitable». Les pressions exercées par les lobbies d’armateurs espagnols, européens en général, et mauritaniens n’ont rien changé à l’Accord qui donnait à la Mauritanie un minimum de profits d’une ressource qui a été jusque-là l’objet d’un pillage organisé avec la complicité des fonctionnaires et des opérateurs du secteur. Salué comme l’une des «grandes réalisations» de l’ère Ould Abdel Aziz, le protocole ne peut être révisé à la baisse, les Européens finissant par comprendre que les pressions sur des pays faibles peuvent être source de déstabilisation. De nombreux pays européens, la plupart des députés et des décideurs européens dont de fervents militants de la cause de l’équité dans les échanges et pour le développement durable : ce sera pour eux l’occasion de défendre les positions mauritaniennes qui entendent faire profiter le pays tout en préservant cette richesse formidable qu’est le produit de mer.
  7.  En se quittant, «les deux parties ont convenu de la nécessité de poursuivre les concertations, dans le but de raffermir les relations entre la Mauritanie et l’Union européenne, et de relever les défis dans un esprit de partenariat fructueux».

Ainsi donc, il faudra compter sans les pressions européennes pour les détracteurs du pouvoir. Nous savons tous que l’élément «pression extérieure» a toujours été central dans les analyses faites par les opposants en Mauritanie. Il a même toujours primé sur la mobilisation populaire et l’action intérieure. C’est d’ailleurs ce qui a fait le bonheur des pouvoirs en 1992 (au lendemain de la présidentielle), toutes les années qui suivirent, puis en 2008 et enfin en 2009. Chaque fois, l’opposition mauritanienne a espéré, imaginé jusqu’à être sûr que l’intervention étrangère était sur le point de faire basculer l’équilibre. Certains leaders n’hésitant pas à annoncer des dates et à compter sur cela pour la chute imminente du pouvoir.
L’Union européenne est sans doute le partenaire le plus «lourd» (financièrement, politiquement…) pour la Mauritanie. Par sa proximité géographique, par les rapports historiques avec certains des pays la composant, par le portefeuille de la coopération, sa diversité, sa nécessité, l’Europe est l’ensemble le plus influent pour la Mauritanie.

La voilà heureusement qui lui reconnait quelques réussites : «le climat de stabilité et de croissance économique», la Feuille de route contre l’esclavage, «les progrès majeurs réalisés en matière de coopération et en termes économiques», la diplomatie, la sécurisation de la région du Sahel… De quoi renforcer la position d’un candidat qui ne manquera pas de mettre le mandat prochain sous le signe du changement qui continue.

lundi 5 mai 2014

Juste pour rire

J’ai lu ce matin que le Forum national pour la démocratie et l’unité a décidé le boycott de la future présidentielle. Habitué aux titres racolleurs de notre presse électronique, je suis allé directement au communiqué du FNDU pour découvrir qu’à la suite de sa réunion du 3 mai, le Conseil de Suivi et de Concertation du FNDU, le rassemblement «ne se sent pas concerné par les élections présidentielles découlant de l’agenda en cours». Ce n’est pas un boycott au sens politique du terme, c’est juste une déclaration d’intention.
Si l’on veut traduire en langage simple et populaire : «On n’est pas concerné par ce qui se passe ou va se passer». Passé le premier moment de perplexité, je relis le communiqué et je découvre la logique qui soustend sa rédaction : le FNDU «1. Constate que le dialogue amorcé ces dernières semaines se trouve dans une impasse du fait du refus du pouvoir d’accepter toute mention relative à un calendrier consensuel pour l’application des points d’accord éventuels et du fait aussi de son obstination à poursuivre son agenda électoral unilatéral en cours. 2. Affirme que les élections programmées dans le cadre de l’agenda fixant le premier tour des élections présidentielles au 21 juin 2014 ne sont nullement consensuelles et ne sont porteuses d’aucune réponse satisfaisante à la crise politique que traverse le pays. 3. Déclare que le FORUM reste convaincu qu’un dialogue sincère couvrant l’ensemble des préoccupations nationales reste la voie idéale pour aboutir a des élections consensuelles. Il confirme en conséquence sa disponibilité permanente à s’engager dans tout dialogue crédible fonde sur une volonté partagée de recherche d’une solution de sortie de crise servant les intérêts supérieurs de la Nation. 4- Par conséquent le FORUM ne se sent pas concerné par les élections présidentielles découlant de l’agenda en cours». 
Ou l’on a choisi de verser dans la subtilité pour atténuer l’effet de la décision en déclarant juste qu’on n’est «pas concerné». Auquel cas, il faut penser que toutes les portes restent ouvertes dans la mesure où «le FORUM reste convaincu qu’un dialogue sincère couvrant l’ensemble des préoccupations nationales reste la voie idéale pour aboutir à des élections consensuelles». Il faut alors en déduire que même après l’élection présidentielle le dialogue pouvait continuer. Ce qui serait bien possible dans la mesure où le pouvoir pourra saisir l’occasion pour arriver à un accord politique permettant l’ouverture du champ aux partis boycottistes par la dissolution de l’Assemblée nationale et des conseils municipaux en contrepartie de la légitimation de l’élection présidentielle (en tout cas sa non remise en cause). Il faut quand même rappeler qu’à part le Rassemblement des forces démocratiques (RFD), toutes les autres parties sont peu ou pas intéressées (ou pas particulièrement intéressées, trouvez la formule qui vous sied) par la présidentielle. Alors tout est possible.
Si rien ne se cache derrière la formule trouvée par le FNDU, alors il faut juste en rire en ce 5 mai, journée internationale du rire. Dans un pays où le recul de la joie a eu plus d’effets négatifs que toutes les sécheresses réunies, que toutes les prédations, que toutes les opérations de sape perpétrées par ses fils, dans ce pays, le salut peut venir de la réhabilitation du rire et de la joie.
Quand on pense à tout le chemin parcouru depuis le Front démocratique uni pour le changement (FDUC), en passant le Front des partis d’opposition (FPO), la Coalition des forces du changement démocratiques (CFCD)… à tous ces acronymes qui ont finalement donné le FNDU pour un jeu de rôles dont les acteurs sont restés les mêmes, les méthodes les mêmes, les discours les mêmes, les outils les mêmes, pour une alternance qui est restée au niveau des lettres de l'acronyme (alternance consonantique avec un R qui remplace un S dans le cas du PRDS, un U un C ou un D un U)… 
Comme pour la sécheresse, il y a eu un phénomène de cycles qui s’est traduit tantôt par la participation engageant une reconnaissance de fait du pouvoir, tantôt le boycott avec l’affirmation du rejet de la légitimité de ce pouvoir qu’on finit par supplier d’aller au dialogue après avoir exigé son départ et sans le rapport de force à même d’imposer sa volonté.

Il faut juste en rire.