dimanche 11 mai 2014

Désinformation & consort

Tôt ce matin, j’ai lu une information sur une déclaration qu’aurait faite le diplomate algérien Saïd Djinnit depuis Dakar. Le représentant spécial des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest – c’est son titre – parlait devant les chefs de mission de paix des Nations Unies dans la région, quand il a fait une sortie sur la Mauritanie en exigeant que le dialogue soit repris pour avoir des élections inclusives et acceptées par la communauté internationale.
Les propos arrivaient au lendemain des déclarations faites par l’Union européenne laquelle, tout en souhaitant une élection «transparente» et «ouverte» n’insistait pas outre mesure sur le dialogue préalable. Un revers pour les acteurs politiques détracteurs du régime qui, on le sait, compte d’abord sur les positions des partenaires avant leurs capacités à mobiliser les foules en Mauritanie. La sortie de Saïd Djinnit prenait donc toute sa dimension politique dans la mesure où elle allait à contre-courant. D’autant plus qu’il s’agit d’un diplomate chevronné qui connait parfaitement bien le dossier mauritanien, qui plus est un Algérien… On voit d’ici le poids des mots quand ils sont prononcés par un diplomate comme Saïd Djinnit…
C’est vers quatorze heures que le démenti est tombé. Nos confrères de l’ANI (édition francophone) ont pris la peine de prendre les contacts nécessaires (c’était quand même bien gros). Cela a donné a démenti cinglant et ferme de la part du responsable onusien.
«Je déments formellement avoir lancé un appel aux partis politiques mauritaniens dans ma déclaration à la presse du vendredi dernier 9 Mai à l’issue de la réunion de concertations entre les chefs de mission de paix des Nations Unies en Afrique de l’Ouest. Je déplore que ma déclaration ait été déformée pour la rapporter à la situation en Mauritanie.» 
Que s’est-il passé ? Saïd Djinnit précise : «Dans ma déclaration, j’avais fait état des élections qui sont attendues en Afrique de l’Ouest en 2015 et au-delà et souhaiter qu’elles se déroulent dans des conditions pacifiques et inclusives pour préserver les acquis démocratiques et la stabilité dans la région
Contrairement aux premiers propos qui n’apparaissent nulle part que dans des médias mauritaniens, cette déclaration a fait le tour des agences. Pourtant, à part un aucun des sites qui avaient publié en première l’information, n’a daigné reprendre le démenti. Même après la publication de ce démenti, certaines chaînes de télévisions (privées) n’ont pas hésité à la donner à la une le soir même, c’est-à-dire des heures après le démenti.
Quand le Président Macky Sall accédait à la présidence du Sénégal, exactement au lendemain de la nomination de son gouvernement, j’ai lu que son ministre de l’hydraulique avait fait une déclaration sur la volonté de son pays de reprendre le fameux projet des Vallées fossiles. Je cherchais alors dans tous les sites d’information sénégalais, puis sur ceux de la région, nulle trace de cette déclaration qui constituait un casus belli au niveau du gouvernement mauritanien qui a toujours estimé qu’un tel projet changeait le cours tranquille des eaux du Fleuve et qu’il remettait donc en cause tous les accords précédents. Pour dire qu’il s’agit là d’une information de première importance.
J’appelais le directeur du site qui me donna le nom du journaliste qui avait écrit l’information. Un jeune très volontaire mais qui ne parle d’autre langue que l’Arabe, d’autre dialecte que le Hassaniya (utile à savoir pour le reste). Je lui demandais poliment s’il était sûr de son information parce que j’allais la reprendre. Il confirma ajoutant une longue relation de discussions qu’il aurait eues récemment avec le ministre en question et en présence de son homologue malien en marge d’une réunion de l’OMVS à Bamako (sic). En quelle langue ont eu lieu ces discussions ? Le jeune journaliste cafouilla et je compris qu’il s’agissait d’un scoop qui n’en était pas. Un genre dans la méthode du «çina’at il khabar» (la création de l’information). N’importe lequel de nos confrères vous dira que «la vraie information aujourd’hui est celle qui va au-devant des faits, qui les provoque…, le journaliste professionnel, c’est bien celui qui peut anticiper sur le cours des événements et qui n’hésite pas à prendre des risques en donnant l’information probable, possible…» D’où toutes les dérives que nous constatons. D’où aussi la décrédibilisation du fait et de la vérité en général. D’où enfin cette culture du mensonge et de la rumeur qui a pris le dessus dans notre société.
La bataille, la bonne cause, est bien de rétablir les vérités, de réhabiliter la vérité des faits. Elle mérite d’être menée.

mercredi 7 mai 2014

L’image qu’on veut nous imposer

Je suis dans une librairie de Rabat à la recherche du dernier ouvrage de Michel Onfray (Le réel n’a pas eu lieu. Le principe de Don Quichotte). Je cherche par moi-même pour découvrir autre chose que l’ouvrage. Je suis plongé dans l’univers des livres quand je fus interpellé par mon nom : «Ould Oumeir, vous êtes ici…». Une jeune fille qui paraissait l’âge de mon ainée et que voyais pour la première fois. Drapée d’un voile bien de chez nous, elle avait bien l’air de quelqu’un que je connaissais, mais je n’ai pas le temps d’imaginer de qui il s’agit.
«Comment va la Mauritanie ? monsieur le journaliste» Je m’en vais répondre par une formule toute faite pour satisfaire la curiosité de la jeune fille : «ça va, la situation est plutôt normale, ça va…» Encore une fois, la fille reprend la parole : «Vous les Mauritaniens, vous êtes bizarres. Chaque fois qu’on vous demande comment va ce pays, vous essayez de le dépeindre comme s’il s’agissait de l’enfer… Alors que pour nous, et ce n’est pas notre pays, nous le regardons comme si c’était le paradis sur terre, nous lui souhaitons toute la prospérité qu’il mérite à nos yeux, nous croyons fort qu’il avance résolument, mais quand on vous rencontre vous détruisez tout l’optimisme qui est en nous…» Tout a été dit avec politesse, avec cependant un réel sentiment de désaffection ou même d’aigreur…
Elle disparut après avoir acheté le livre qu’elle était venue chercher. «Je suis venue prendre une commande que j’avais faite d’une traduction en Arabe de L’Amour aux temps du choléra de Gabriel Garcia Marquez que j’ai déjà lu en Espagnol…»
Peu m’importait ce qu’elle était venue chercher, ni qui elle était. Parce qu’il me restait ce sentiment de culpabilité d’avoir répondu spontanément pour dire qu’en Mauritanie, «il n’y avait rien qui pouvait inquiéter» d’où l’appréciation «normale» émise à propos de la situation. Combien de fois j’ai entendu des compatriotes faire preuve de la même désinvolture quand il s’agissait de donner un jugement sur le pays ? Il est rare de nous voir justes et précis avec notre pays. L’une de nos caractéristiques étant la facilité à la critique, voilà l’image que nous laissons de notre pays : le «dernier bastion de l’apartheid», là où existent encore «les derniers marchés d’esclaves», le pays du million de truands, le pays du faux, de l’ignorance, de l’ignominie, de l’incompétence, des trafics de drogue, d’armes, de cigarettes, d’organes…
La Mauritanie n’est pas ce pays lugubre qu’on nous impose de voir sous la mauvaise lumière que l’on y projette par mauvaise foi parfois, par malveillance souvent. Il n’y a pas de marchés d’esclaves en Mauritanie, même si les survivances de pratiques aussi abjectes que l’esclavage subsistent. Mais de tous temps, des voix se sont élevées pour les dénoncer et les combattre. Depuis des siècles : à commencer par les Ulémas du 17, 18 et 19èmes siècles (Nacer Eddine, Lemrabott Ould Moutaly, Ould Bellamach…), cela a continué avec certains Emirs qui ont vu dans l’émancipation de la force de travail une possibilité d’assurer une prospérité pour la communauté par la revalorisation de la production, puis avec la Mauritanie indépendante qui a fondé son existence sur le Projet de créer un ensemble égalitaire et juste…
La Mauritanie n’est pas un pays où s’exerce une chape de plomb. Au contraire, la Mauritanie est un pays libre où aucune limite n’est fixée à la liberté d’expression à part celles définies par la loi.
La Mauritanie est un pays qui a ses problèmes certes, mais elle a tout pour les vaincre. Il suffit que ses élites lui imaginent des projets à même de provoquer l’adhésion des masses. Il suffit de croire en soi et de cesser d’annihiler tout effort parce qu’on refuse à ce pays d’exister normalement.

mardi 6 mai 2014

L’UE, ok ?

C’est par communiqué de l’Ambassade (représentation) de l’Union Européenne que l’on apprend la teneur des pourparlers qui ont eu lieu aujourd’hui entre le Premier ministre, Dr Moulaye Ould Mohamed Laghdaf et la délégation européenne dirigée par l’Ambassadeur à Nouakchott entouré par les représentants des pays de l’UE présents ici (France, Espagne, Allemagne et Royaume Uni). Cette réunion entre dans le cadre des accords de Cotonou qui prévoient des mécanismes de suivi de la coopération et de surveillance en même temps des évolutions en matière politique, économique et social. Le moment choisi répond au souci de la partie UE de célébrer «la semaine de l’Europe» en Mauritanie. On nous apprend justement que cette célébration comprendra cette revue de coopération, «une journée de la société civile et des autorités locales et une journée verte dédiée aux questions environnementales».
Le communiqué nous relate le contenu des discussions suivant les axes suivants :
  1. Au lendemain des élections législatives et municipales et à quelques semaines de la présidentielle, le volet politique a visiblement bénéficié de la plus grande attention. «Les deux parties se sont félicitées du climat de stabilité et de croissance économique qui règne dans le pays et ont échangé sur l’organisation des prochaines élections présidentielles, en soulignant leur souhait d’avoir des élections libres, transparentes et ouvertes à tous». Aucune mention des fameuses «élections inclusives» qu’on utilisait en 2009 pour signifier l’exigence de la présence de toute l’opposition. Pas de réserve particulière non plus sur les dernières élections ni sur la future.
  2. La présentation par le Premier ministre de la Feuille de route comportant les 29 points pour lesquels la Mauritanie s’est engagée en vue d’éradiquer l’esclavage, a été l’occasion pour la partie de saluer l’initiative et de réitérer «sa volonté d’appuyer les autorités mauritaniennes et la société civile dans le domaine des droits de l’homme». Non plus aucune réserve exprimée sur ce plan.
  3. L’axe économique semble avoir été l’objet d’une satisfaction totale : «L’Union Européenne a aussi salué les progrès majeurs réalisés en matière de coopération et en termes économiques, mettant l’accent sur la nécessité, dans la lutte contre la pauvreté, d’une approche de redistribution qui bénéficiera, d’une façon équitable, à toute la société mauritanienne».
  4. Au plan diplomatique, «l’Union Européenne a également félicité la Mauritanie pour sa nomination à la Présidence de l’Union africaine, et l’a remerciée pour son rôle qui a contribué à la réussite du Sommet «Union européenne-Afrique» qui s’est tenu en avril 2014».
  5. «L’Union Européenne a, en outre, loué le rôle joué par la Mauritanie dans la lutte contre le terrorisme et le crime organisé dans le Sahel ; et ses efforts pour la stabilité de la région». S’engageant en plus de disponibilité dans l’approche adoptée par le G5 du Sahel.
  6. Dernier point abordé, celui de l’Accord de pêche qui est l’objet de discussions ouvertes cette semaine à Bruxelles. «Les deux parties ont pris note du démarrage des négociations pour renouveler l’actuel protocole, dans le cadre d’un partenariat stratégique qui vise la création d’emplois et la préservation des ressources halieutiques». Ce sont bien ces deux considérations qui ont été à la base des dernières négociations qui ont permis enfin à la Mauritanie de recouvrer une partie de ses droits, au moins de discuter d’égal à égal et de faire accepter à ses partenaires le principe d’un «commerce équitable». Les pressions exercées par les lobbies d’armateurs espagnols, européens en général, et mauritaniens n’ont rien changé à l’Accord qui donnait à la Mauritanie un minimum de profits d’une ressource qui a été jusque-là l’objet d’un pillage organisé avec la complicité des fonctionnaires et des opérateurs du secteur. Salué comme l’une des «grandes réalisations» de l’ère Ould Abdel Aziz, le protocole ne peut être révisé à la baisse, les Européens finissant par comprendre que les pressions sur des pays faibles peuvent être source de déstabilisation. De nombreux pays européens, la plupart des députés et des décideurs européens dont de fervents militants de la cause de l’équité dans les échanges et pour le développement durable : ce sera pour eux l’occasion de défendre les positions mauritaniennes qui entendent faire profiter le pays tout en préservant cette richesse formidable qu’est le produit de mer.
  7.  En se quittant, «les deux parties ont convenu de la nécessité de poursuivre les concertations, dans le but de raffermir les relations entre la Mauritanie et l’Union européenne, et de relever les défis dans un esprit de partenariat fructueux».

Ainsi donc, il faudra compter sans les pressions européennes pour les détracteurs du pouvoir. Nous savons tous que l’élément «pression extérieure» a toujours été central dans les analyses faites par les opposants en Mauritanie. Il a même toujours primé sur la mobilisation populaire et l’action intérieure. C’est d’ailleurs ce qui a fait le bonheur des pouvoirs en 1992 (au lendemain de la présidentielle), toutes les années qui suivirent, puis en 2008 et enfin en 2009. Chaque fois, l’opposition mauritanienne a espéré, imaginé jusqu’à être sûr que l’intervention étrangère était sur le point de faire basculer l’équilibre. Certains leaders n’hésitant pas à annoncer des dates et à compter sur cela pour la chute imminente du pouvoir.
L’Union européenne est sans doute le partenaire le plus «lourd» (financièrement, politiquement…) pour la Mauritanie. Par sa proximité géographique, par les rapports historiques avec certains des pays la composant, par le portefeuille de la coopération, sa diversité, sa nécessité, l’Europe est l’ensemble le plus influent pour la Mauritanie.

La voilà heureusement qui lui reconnait quelques réussites : «le climat de stabilité et de croissance économique», la Feuille de route contre l’esclavage, «les progrès majeurs réalisés en matière de coopération et en termes économiques», la diplomatie, la sécurisation de la région du Sahel… De quoi renforcer la position d’un candidat qui ne manquera pas de mettre le mandat prochain sous le signe du changement qui continue.

lundi 5 mai 2014

Juste pour rire

J’ai lu ce matin que le Forum national pour la démocratie et l’unité a décidé le boycott de la future présidentielle. Habitué aux titres racolleurs de notre presse électronique, je suis allé directement au communiqué du FNDU pour découvrir qu’à la suite de sa réunion du 3 mai, le Conseil de Suivi et de Concertation du FNDU, le rassemblement «ne se sent pas concerné par les élections présidentielles découlant de l’agenda en cours». Ce n’est pas un boycott au sens politique du terme, c’est juste une déclaration d’intention.
Si l’on veut traduire en langage simple et populaire : «On n’est pas concerné par ce qui se passe ou va se passer». Passé le premier moment de perplexité, je relis le communiqué et je découvre la logique qui soustend sa rédaction : le FNDU «1. Constate que le dialogue amorcé ces dernières semaines se trouve dans une impasse du fait du refus du pouvoir d’accepter toute mention relative à un calendrier consensuel pour l’application des points d’accord éventuels et du fait aussi de son obstination à poursuivre son agenda électoral unilatéral en cours. 2. Affirme que les élections programmées dans le cadre de l’agenda fixant le premier tour des élections présidentielles au 21 juin 2014 ne sont nullement consensuelles et ne sont porteuses d’aucune réponse satisfaisante à la crise politique que traverse le pays. 3. Déclare que le FORUM reste convaincu qu’un dialogue sincère couvrant l’ensemble des préoccupations nationales reste la voie idéale pour aboutir a des élections consensuelles. Il confirme en conséquence sa disponibilité permanente à s’engager dans tout dialogue crédible fonde sur une volonté partagée de recherche d’une solution de sortie de crise servant les intérêts supérieurs de la Nation. 4- Par conséquent le FORUM ne se sent pas concerné par les élections présidentielles découlant de l’agenda en cours». 
Ou l’on a choisi de verser dans la subtilité pour atténuer l’effet de la décision en déclarant juste qu’on n’est «pas concerné». Auquel cas, il faut penser que toutes les portes restent ouvertes dans la mesure où «le FORUM reste convaincu qu’un dialogue sincère couvrant l’ensemble des préoccupations nationales reste la voie idéale pour aboutir à des élections consensuelles». Il faut alors en déduire que même après l’élection présidentielle le dialogue pouvait continuer. Ce qui serait bien possible dans la mesure où le pouvoir pourra saisir l’occasion pour arriver à un accord politique permettant l’ouverture du champ aux partis boycottistes par la dissolution de l’Assemblée nationale et des conseils municipaux en contrepartie de la légitimation de l’élection présidentielle (en tout cas sa non remise en cause). Il faut quand même rappeler qu’à part le Rassemblement des forces démocratiques (RFD), toutes les autres parties sont peu ou pas intéressées (ou pas particulièrement intéressées, trouvez la formule qui vous sied) par la présidentielle. Alors tout est possible.
Si rien ne se cache derrière la formule trouvée par le FNDU, alors il faut juste en rire en ce 5 mai, journée internationale du rire. Dans un pays où le recul de la joie a eu plus d’effets négatifs que toutes les sécheresses réunies, que toutes les prédations, que toutes les opérations de sape perpétrées par ses fils, dans ce pays, le salut peut venir de la réhabilitation du rire et de la joie.
Quand on pense à tout le chemin parcouru depuis le Front démocratique uni pour le changement (FDUC), en passant le Front des partis d’opposition (FPO), la Coalition des forces du changement démocratiques (CFCD)… à tous ces acronymes qui ont finalement donné le FNDU pour un jeu de rôles dont les acteurs sont restés les mêmes, les méthodes les mêmes, les discours les mêmes, les outils les mêmes, pour une alternance qui est restée au niveau des lettres de l'acronyme (alternance consonantique avec un R qui remplace un S dans le cas du PRDS, un U un C ou un D un U)… 
Comme pour la sécheresse, il y a eu un phénomène de cycles qui s’est traduit tantôt par la participation engageant une reconnaissance de fait du pouvoir, tantôt le boycott avec l’affirmation du rejet de la légitimité de ce pouvoir qu’on finit par supplier d’aller au dialogue après avoir exigé son départ et sans le rapport de force à même d’imposer sa volonté.

Il faut juste en rire. 

dimanche 4 mai 2014

Entre le Maroc et la Mauritanie…

On peut ne pas faire attention à deux faits : l’Ambassadeur du Royaume du Maroc en Mauritanie exerce ses fonctions à Nouakchott depuis près de vingt ans ; pour sa part la Mauritanie n’a pas d’Ambassadeur à Rabat depuis près de trois ans. A eux seuls ces deux faits peuvent attirer l’attention sur l’existence d’un «refroidissement» dans les relations entre les deux pays. Mais par ailleurs, les relations entre le Maroc et la Mauritanie peuvent-elles être jugées à cette aune-là ? Certainement pas. Force est de constater qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Quoi ?
Il y a une dizaine de jours, l’intérêt des journaux marocains était capté par le déroulement des discussions du Conseil de Sécurité des Nations-Unies sur le Sahara. Un projet de résolution porté par les Américains a failli passer n’était l’effort titanesque fourni par la diplomatie marocaine. Ce projet voulait élargir la mission de la force onusienne (MINURSO) pour lui donner mandat de surveiller la situation des Droits de l’Homme dans la province saharienne. Les Etats-Unis, allié de premier ordre du Royaume retireront finalement le projet, mais le rapport du Secrétaire général de l’ONU, comportera quelques formules «dérangeantes» pour le Royaume.
Le sujet a occupé une bonne place dans la presse pendant quelques jours. Les opposants au gouvernement l’utilisant pour dénigrer la diplomatie du Royaume, les militants le prenant comme prétexte pour renouveler l’aspect «inaliénable de l’intégrité du Maroc» et la nécessité «d’unir les rangs autour de cette cause sacrée». Certains intervenants, notamment ceux originaires de Saguia el Hamra, n’ont pas hésité à accuser la Mauritanie plus ou moins directement d’être «devenue un allié de l’irrédentisme sahraoui». L’un d’eux est parti jusqu’à dire qu’il ne reste plus que «quelques milliers de personnes dans les camps du Polisario qui ont pu bénéficier du nouvel état civil mauritanien, certainement avec la complicité des autorités mauritaniennes». Dans toutes les déclarations et publications faites à l’occasion, il y avait toujours cette question qui apparaissait à un moment ou un autre du texte : «Le Maroc va-t-il perdre le Sahara comme il a perdu la Mauritanie ?» Dans ce tumulte apparaissent les rôles catastrophiques d’une diplomatie «de l’informel» qui fait qu’entre les deux pays, des émissaires privés vont de part et d’autre colporter mauvaises informations et analyses tronquées. Ceux-là ont plus d’influence de part et d’autre que les diplomates des deux pays.
En discutant ici et là, on se rend compte de la défiance de plus en plus grandissante entre les deux pays qui sont pourtant condamnés à vivre dans le même sillage. Ni la Mauritanie ni le Maroc ne doivent se résoudre à croire qu’ils peuvent prospérer l’un sans l’autre. L’un et l’autre sont des versants (Sud quand il s’agit de la Mauritanie pour le Maroc, Nord du Maroc pour la Mauritanie), des interfaces dont la complémentarité découle de l’Histoire et de la géographie des deux Nations.
Toute analyse qui mène à adopter à une attitude de défiance est préjudiciable à l’un et l’autre des pays. Pour la Mauritanie, l’existence d’un Maroc dynamique et prospère a certainement un effet bénéfique pour l’économie, pour le rôle sous-régional, pour les équilibres intérieurs… Pour le Maroc, la stabilité de la Mauritanie est un gage de sécurisation et d’ouverture sur le Sud. Elle est aussi un facteur de stabilité intérieure et d’épanouissement vers l’Afrique de l’Ouest.
Nos frères du Nord, Marocains comme Algériens, ont toujours oublié (ou fait semblant d’ignorer) que toute solution de la question du Sahara passe par une forte implication de la Mauritanie sans laquelle rien de pérenne ne sera fait dans la région. On peut toujours continuer à isoler la Mauritanie, à croire à sa chute imminente, à se convaincre que l’effondrement de ce pays peut mener à une résolution des différents maghrébins, mais une vérité historique et sociologique résistera à toutes les analyses : de part son positionnement géostratégique et humain, toutes les clés de l’intégration maghrébine et africaine se trouvent en Mauritanie.

samedi 3 mai 2014

De la liberté de presse

En juillet 1991, quelques jours après la promulgation de la loi sur la liberté de presse, l’équipe de Mauritanie Demain à la quelle j’appartenais, recevait son premier acte administratif de répression : la notification de la saisie de son numéro qui ouvrait la page des années noires (90-91) en donnant la parole aux rescapés encore meurtris mais francs dans leurs relations des événements (aucune emprise politique ne s’exerçant encore sur eux). Un dossier au titre évocateur : «La fin d’un mariage de raison ?» s’agissant des relations entre les communautés. La saisie nous avait été signifiée d’abord sur une feuille de papier quelconque et avec comme justificatif le fameux article 11 qui ouvrait la voie à tous les abus de l’administration. De ce numéro plus de dix mille exemplaires furent distribués sous forme de photocopies grâce notamment à l’activisme des éléments du Mouvement des démocrates indépendants (MDI) et certaines figures du Mouvement national démocratique (MND). Nous sommes dans la phase de la création du Frond démocratique uni pour le changement (FDUC) qui va se transformer en Union des forces démocratiques (UFD) après la libéralisation de l’espace politique qui interviendra les semaines suivantes.
Mars 1994, la Mauritanie reçoit le roi d’Espagne. Un texte le décrivant en légère tenue sur les plages d’un pays sous perfusion et complètement en crise, ce texte est le prétexte pour le ministère de l’intérieur pour saisir et même interdire pendant trois mois l’hebdomadaire Le Calame. «Le ministère de l’intérieur peut, par arrêté, interdire la circulation, la distribution ou la vente de journaux {…} qui portent atteinte aux principes de l’Islam ou à la crédibilité de l’Etat, causent un préjudice à l’intérêt général ou troublent l’ordre et la sécurité publics». La décision du ministère est sans appel et n’est jamais justifiée.
En fait derrière cette interdiction, se trouve un dossier sur les événements de 1989 et sur les implications dans ces événements de quelques hauts responsables qui venaient d’être nommés. La description détaillée et appuyée par les chiffres, les noms de victimes, de dates était suffisante pour créer le malaise général. Cette interdiction est le point de départ d’une approche visant la mise au pas de la presse indépendante. Deux journaux en sont victimes immédiatement : Akhbar el Ousbou et Mauritanie Nouvelles. On cherche à asphyxier les autres lentement et inexorablement.
Cette politique de mise au pas sera soutenue par une forte volonté de noyer le plus utile, le plus crédible afin de banaliser le phénomène de la presse. Des journaux furent créés et soutenus à coups de millions pour diffamer, insulter, divulguer de fausses informations et finalement créer un sentiment hostile à la liberté d’expression en général.
Septembre 2005, dans le sillage des journées de concertations, le Premier ministre de l’époque, Sidi Mohamed Ould Boubacar dirige lui-même les concertations autour de la question des réformes à apporter dans le domaine de la communication. A ces concertations participent finalement tous ceux qui prétendent, à tort ou à raison, être du champ. On en sort avec la fin du régime de l’autorisation (récépissé du ministère de l’intérieur) vers celui de la régulation (dépôt légal auprès du Parquet et création d’une Haute Autorité de la presse et de l’audiovisuel). L’ère de la censure est définitivement derrière nous.
L’avènement du régime civil en mars 2007, surtout l’arrivée plus tard en son sein de certains partis de l’ancienne opposition, va signifier quelques reculs significatifs : fermeture de la «Radio citoyenne» qui était le seul véritable espace de liberté et d’ouverture du pays, arrêt de toutes les émissions de débats sur TVM et Radio Mauritanie, gel de la loi sur la libéralisation de l’audiovisuel… Puis vint la crise politique qui allait occulter pour un bon moment tout ce qui concerne la presse et la liberté d’expression. A partir de 2009, le processus de libéralisation devait reprendre. Avec toutes ces lois sur la libéralisation de l’audiovisuel, la presse électronique, l’aide publique à la presse… et dont la plus importante reste la dépénalisation du délit de presse.
Pendant ces années, la fête du 3 mai était célébrée dans l’enceinte d’une ambassade étrangère. Il faut attendre l’arrivée de Me Hamdi Ould Mahjoub au département de la communication pour que la partie mauritanienne se l’approprie définitivement. L’année passée, cette fête a été célébrée sous forme de communion de l’ensemble des acteurs de la profession : le ministre Mohamed Yahya Ould Horma avait tenu à impliquer tout le monde en l’étendant sur une semaine et non un jour. Aujourd’hui, le ministère semble avoir irrité une bonne partie des acteurs de l’information par la nouvelle approche visiblement considérée comme un recul.

Devant la prolifération des moyens de communication, la volonté politique de n’opérer aucun acte remettant en cause la liberté d’expression, l’impossibilité matérielle d’ailleurs de la limiter aujourd’hui, il faut trouver une situation d’équilibre qui, tout en garantissant l’exercice de la profession dans les normes modernes, oblige au respect de la déontologie et de l’éthique. Un seul moyen : appliquer la législation en cours pour réprimer toutes les dérives que nous constatons quotidiennement et dont nous sommes tous victimes. Le pays en premier…

vendredi 2 mai 2014

La marche des déportés

Vue d’ici, la marche des rapatriés qui a quitté Boghé il y a quelques jours, est une sorte d’objection de conscience en ce qu’elle comporte d’expression pacifiste et «démocratique» dénonçant une situation alarmante. Elle est aussi l’occasion de se rappeler d’où viennent ces compatriotes, non pas pour désamorcer la colère actuelle, mais pour rappeler toutes les colères légitimes qui auraient dû s’exprimer au moment des faits et qui ont préféré le silence sinon la complicité franche et absolue. Ces «rapatriés» qui marchent, au nom de tous les autres, sur la capitale, ces rapatriés furent des «déportés».
En avril 1989, s’ouvrait pour la Mauritanie une ère de confrontations qui, après avoir pris l’allure d’un conflit avec le Sénégal, sont devenues l’occasion pour l’Autorité de l’époque d’épurations épouvantables qui ont touché des milliers de nos compatriotes de la Vallée. Cette période noire de l’Histoire du pays, s’étendra sur quelques années : elle ne s’arrêtera qu’à partir d’avril 1991, date de l’annonce de la démocratisation du pays et à la suite de laquelle le régime va procéder à la libération des prisonniers négro-africains retenus à la suite du faux complot, occasion d’une épuration.
Si les déportations s’arrêtent à cette date, la souffrance des victimes va continuer. Une première vague revient en catimini au milieu des années 90. Il faut attendre la reconnaissance solennelle par Sidi Ould Cheikh Abdallahi des faits en mai 2007 pour voir s’enclencher le processus de retour. La résistance au sein du système fortement investi par les responsables de l’époque des crimes, ne permettra pas cependant d’y aller franchement. C’est seulement après le coup d’Etat du 6 août que le pouvoir va procéder à des actes significatifs (prière de l’absent à la mémoire des morts, reconnaissance des crimes commis, excuses de la Nation…). Le processus de rapatriement est clos le 24 mars 2012 par l’arrivée de la dernière vague de 297 personnes à Rosso en présence du Haut Commissaire aux réfugiés des Nations-Unies et du Président Mohamed Ould Abdel Aziz. Selon l’accord signé avec le HCR en novembre 2007, le calvaire de l’exil prenait ainsi fin pour des milliers de Mauritaniens chassés de chez eux pour des raisons diverses après le rapatriement officiel de 107 contingents.
Rentrés chez eux, ces compatriotes n’ont pas eu tous leurs droits. Si la plupart d’entre eux ont été réellement et plus ou moins convenablement insérés, nombreux sont ceux qui sont restés dans la misère. Mais le combat qu’ils mènent se passe normalement dans le cadre de la légalité nationale et à travers les procédés prévus par la loi et la tradition. Dont cette marche.
Encore une fois, il faut s’en prendre aux hommes politiques pour différentes raisons. D’abord parce que la misère de ceux-là a vite été oubliée (ignorée) quand elle n’est pas apparue comme une opportunité à utiliser pour mobiliser la rue. Ensuite parce qu’ils ont laissé la scène à ceux qui ont été coupables des pires exactions dont ont été victimes les milliers de nos compatriotes. Les hommes qui ont sévi durant les années noires sont connus, les populations ne les ont pas oubliés. Ministres, Walis, secrétaires généraux, conseillers publics ou occultes, directeurs politiques, responsables de la sécurité… tous sont là et occupent à présent la scène politique mauritanienne qui leur a permis de muer et de faire oublier leurs crimes.
Ne nous étonnons point si pas grand monde ne va à la rencontre de ces marcheurs : ils sont une sorte d’objection morale à ceux du sérail du PRDS et du régime de l’époque qui emplissent les airs de leurs ricanements hideux.