jeudi 8 août 2013

Jour de fête et barbe noire

Nous n’avons pas eu à attendre toute la soirée : très tôt, la commission de surveillance des mouvements lunaires a déclaré que le jeudi sera le jour de fête, la fin du jeûne. Le discours du Président Ould Abdel Aziz avait été enregistré à toutes fins utiles.
On le voit debout, avec une barbe. C’est un nouveau look qui doit vouloir dire quelque chose sinon pourquoi l’adopter ?
La station debout rompt avec le traditionnel discours déclamé derrière un bureau avec en arrière-plan une bibliothèque qui comprend entre autres «Kitab al aghani» de son auteur Abu Faraj al Asphahani, une sorte d’encyclopédie éditée en 25 volumes pour environ 10.000 pages. Rassemblée en 897à Ispahan (Isphahâne en Arabe), cette encyclopédie a servi à passer à la postérité une partie du patrimoine poétique de la sphère arabo-islamique, avec explication de textes et de contextes. On ne sait pas quel lien entretiennent nos présidents avec cette encyclopédie, s’ils la lisent par exemple ou s’il s’agit tout simplement d’un décor. Depuis le temps qu’on se pose cette question sur les éléments visibles de cette bibliothèque présidentielle présentée toujours comme arrière-plan des sorties du Président. Le choix de faire le discours debout, signifie-t-il le début d’une nouvelle ère dans la construction de l’image présidentielle ?
Arrive la barbe qui semble être une «survivance» du Ramadan. Du coup on peut penser qu’on trouve en haut-lieu que la barbe est un signe religieux prononcé, qu’elle est quelque part la preuve d’un aboutissement religieux. D’ailleurs le Président Ould Abdel Aziz avait dit dans l’un de ses discours «vifs» en s’adressant à ses détracteurs : «…ils ont des barbes et ils mentent…», comme si le fait d’en avoir signifiait quelque chose en termes de piété et de rigueur morale.
Pour célébrer l’évènement et ne pas rester indifférent au nouveau look du Président de la République, j’ai choisi de vous proposer en lecture le seul «traité» connu sur la question, le Mauritanides de Habib Ould Mahfoud sur La barbe, traité à méditer en la circonstance :

«Il faut bien qu'un jour ou l'autre la question vous rattrape: "Pourquoi ne laisses-tu pas pousser la barbe?" Pendant le Ramadan les risques de s'entendre poser cette terrible question poilue sont multipliés par 30.
La barbe a toujours été l'un des moteurs de l'histoire de l'homme. Dans un remarquable ouvrage sur la question, bizarrement élaboré par 3 femmes et, moins bizarre, édité avec la collaboration de Gillette chez Nathan, on apprend par exemple que la barbe se déploie avec 15000 poils, pousse de 14 centimètres par an et que son rasage prend 6 mois de la vie d'un homme. Un homme qui ne se raserait pas aurait une barbe de 9 mètres de long à la fin de sa vie (espérance de vie européenne, bien entendu, l'Africain aura une barbe moins longue de 30 ans).
"Pourquoi ne te laisses-tu pas pousser la barbe?"
La barbe, mon vieux, c'est toute une histoire. Le philosophe polonais Jerzy  Jedlicki, "père de la barbologie politique", s'intéresse de très près à "la dialectique des poils et du pouvoir". Il s'en est expliqué à un magazine français (EDJ, 10-9-92): "A toutes les époques, dans toutes les cultures, le pouvoir s'est intéressé à la manière de se coiffer de ses citoyens. Il voyait dans leurs cheveux et leur barbe un symbole du soutien ou de l'opposition à son égard... C'est vrai que ces dernières années le pouvoir s'est moins occupé du poil des citoyens. Mais le conflit à ce sujet peut reprendre d'un moment à l'autre. Il suffit d'observer les rapports entre les états arabes laïcs et les barbus islamistes pour s'en convaincre".
Remontons un peu dans le temps pour voir quand est-ce que ce problème a commencé à se poser. Contrairement à ce que les mauvais esprits pourraient penser, la barbe ne s'est pas imposée aux premiers musulmans parce qu'il n'y avait pas mille façons de se raser. (L'histoire du rasage signalée plus haut distingue  l'âge des cavernes où l'homme se valait avec un silex, puis la période romaine où l'on se dépilait avec de la graisse d'âne, du sang de chauve-souris et de la poudre de vipère, puis la période allant de la chute de l'Empire romain d'Occident (476?) à 1900 où l'on se rasait à coups de bidules genre couteaux. Il fallut attendre 1972 pour voir le rasoir à double lame, 1979 pour le rasoir à tête pivotante).
Non ce n'est pas faute de moyens de rasage qu'on se laissait pousser la barbe aux premiers temps de l'Islam. C'est plus profond, si l'on ose dire. A la base du port de la barbe se trouve le besoin de fuir la Fitna (séduction trouble, sédition) qu'occasionnaient, bien sûr, les femmes, mais aussi les jeunes garçons sans barbes (Amrâd). Il ne faudrait pas oublier que l'homosexualité et la pédérastie étaient choses courantes en ces temps-là à tel point que Quanâwi, dans son "Kitab Fath'al Rah'man", écrit, page 16: "Le jeune garçon imberbe est comme une femme. Pis encore, le regard porté sur lui est autrement criminel que celui qui est porté sur une femme étrangère". Et de conseiller aux maîtres des écoles coraniques, qui sont de par leur fonction, "hélas, en contact avec les garçons sans barbes", de tourner le dos à leurs élèves pour ne pas succomber à la tentation.
Ibn Al Wardi dans sa fameuse "Lamia", cite parmi "les choses" à fuir les chansons, les poèmes d'amour, le vin, les farceurs, les belles femmes, les instruments de musique et les garçons imberbes sur lesquels il insiste par le vers: "Ne te laisse point égarer par leurs croupes dodues et séduisantes". Là, évidemment, Ibn Al Wardi confond le côté pile avec le côté face mais, enfin, on ne va lui tenir rigueur de ne rentrer dans notre démonstration.
Si un homme vous demande donc de vous laisser pousser la barbe, répondez-lui que vous êtes déjà marié. Comprenez aussi que vous le troublez ou qu'il craint de se laisser séduire par votre menton glabre comme un genou. C'est un problème de tentation. La barbe fut à l'honneur ainsi chez les anciens Arabes qui étaient au moins aussi farfelus que les Punks de notre époque barbare, si l'on en croit Mazahéri: "Ainsi, un bourgeois promenait une belle barbe demi-teinte soit en bleu, en jaune, en vert ou en rouge. Un ouvrier ou un esclave avait une petite barbe taillée court. Les notables, médecins, cadis, professeurs, imams avaient le menton orné d'une très longue barbe blanche comme neige, tandis que celle des militaires se partageait en deux touffes du plus noir". (In "vie quotidienne des musulmans", p. 70).
Je préfère ne pas penser à ce qu'aurait pu être une réunion du Comité militaire de Salut national de cette époque-là. Actuellement nous n'avons que le très pieux ministre de la Défense, le colonel Minnih, qui fait des efforts méritoires en arborant un bouc de taille modeste. Il attend sans doute le prochain remaniement ministériel pour le partager "en deux touffes". Mais il teindra sans doute sa barbe en jaune et vert, lui.
Notre président lui s'est épargné les affres du choix des teintures en se rasant chaque matin. Aurait-il eu à teindre sa barbe qu'il l'aurait teinte, vous l'avez déjà compris, en blanc avec une très belle diagonale bleue.
Ahmed Ould Sidi Baba, le président du RDU, aurait eu une barbe bleue, Ould Mah une jaune, Mustapha Ould Mohamed Salek une barbe orange et Ould Daddah une barbe blanche.
Vous savez ce qui tue notre gouvernement? L'absence de barbe.
Oh! Il y a bien ça et là quelques maigres touffes de poils mal irrigués, quelques mentons qui piquent, mais pas de barbe vraiment conséquente. Le ministre de la Justice a bien 4 à 5 centimètres de barbe mais il a intérêt à se raser au plutôt. S'il continue à se singulariser, on va le trouver suspect.
Cette tragique absence de barbe convaincante chez nos gouvernements s'explique peut-être par ce passage du traité de Shams Dine Al Ansari, "Kitab Siâssa Fi Ilm il-Firâssa": "L'homme supérieur, raisonnable, intelligent, philosophe éveillé, averti, savant, fin connaisseur des hommes, est un homme qui porte une barbe..." CQFD.
Allez, revenons. Le port de la barbe est donc d'abord une distinction, une marque de virilité affichée, un refus d'amour homosexuel, une protection en quelque sorte de soi, mais aussi des autres, de "la tentation". Ce serait une provocation de se raser la barbe et s'exposer ainsi aux regards des autres hommes.
Au début de ce millénaire, les hommes "sans barbe" comme nous avons dit étaient très prisés et pas seulement les "ghilmân" si chers à Abu Nawas. Ibn Youssef At Tifashi (mort en 1253) dans un traité inédit très cru consacre de longs chapitres à la manière de repérer les jeunes imberbes qui se prostituent et comment les séduire (Nuzhat Al Albab... cité par A.W. Bouhdiba, p. 175 de l'Essai sur la sexualité en Islam). Un manuscrit de la même époque, signalé par Al Munajjid, traite du même sujet en plus de 2000 vers. Ainsi de suite...
Plus le temps passait, plus la barbe s'affichait comme un signe de respectabilité. La mythologie grecque a rendu célèbre la barbe des satyres. Dans la civilisation arabe le satyre justement n'a pas de barbe. Et ceux qui les séduisent non plus.
Tout se passe comme si l'Arabo-musulman passait son temps à se boucher les oreilles pour ne pas entendre la syrinx de Pan et à se fermer la bouche pour ne pas en jouer. La barbe constitue chez nous un enjeu beaucoup moins anodin qu'on ne le croit.
Au cours des siècles, les chevelus de la planète allaient donner à la barbe une valeur hautement subversive. La barbe depuis le XIXème siècle rime désormais avec contestation de l'ordre établi. Le pouvoir était glabre et bien coiffé (on se rappellera de la touffe hirsute du baathiste en chef Khattri Ould Jiddou qui allait s'assagir et diminuait à mesure qu'il se confirmait dans son poste gouvernemental. Même processus pour le nassérien Rachid Ould Saleh).
Des révolutionnaires russes aux joyeux chevelus des sixties, la barbe avait épousé le non. Les Islamistes ramenèrent la barbe sous les feux de la rampe à la fin des années 70 avec l'accession au pouvoir en Iran d'un mégabarbu du nom de Ruhollah Khomeiny. Le Moyen-Orient est traditionnellement terre chevelue depuis Enoch (Idriss).
De 1980 à 1988 eut lieu la première grande confrontation entre attributs pileux. Irak contre Iran. Moustaches contre barbes.
Dans notre histoire à nous, le poil fut à l'honneur chez les Kadihines, le plus puissant mouvement de contestation que connut le pays. Avec la démocratisation le seul parti non autorisé fut l'Oumma qui regroupe des Islamistes de tout poil. L'homme qui rata la présidence d'un cheveu, à la tête de l'opposition fut le (légèrement, c'est vrai) barbu : Ahmed Ould Daddah qui devint ainsi la bête noire et poilue du glabre Maaouya Ould Taya.
"Pourquoi ne te laisses-tu pas pousser la barbe?"
"Ne nous induis pas en tentation" deviendrait-elle "Ne nous induis pas en opposition"?
Il est assez étrange que la signification de la barbe islamique ait changée du tout au tout au fil des siècles. De signe de pouvoir "bourgeois", elle est devenue déclaration de guerre, révolte, marginalisation de soi contre l'ordre du monde.
C'est peut-être mieux. Chacun donnera à sa barbe le sens qu'il voudra. La guerre des barbes aura bien lieu un jour. Attention! Il n'y a pas que les barbes que l'on voit. Il en est d'autres, "morales" si l'on peut dire.
"Pourquoi ne te laisses-tu pas pousser la barbe"?
Laquelle des barbes, barbe-pouvoir, barbe-opposition ou barbe-à-papa?»

mercredi 7 août 2013

La MINUSMA, le fiasco assuré ?

C’est ce lundi que le Représentant du Secrétaire général des Nations Unies pour le Mali et commandant de la MINUSMA, cette mission des casques-bleus déployée au Mali, a été reçu par le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz. Selon le responsable onusien, l’entretien a surtout porté sur le processus politique engagé dans ce pays avec notamment la perspective du second tour de la présidentielle. L’émissaire n’a pas mentionné dans ses déclarations la question de la participation de la Mauritanie à la MINUSMA, encore moins l’état du déploiement de la force et son rôle. Pourtant, rien n’est plus sûr de ce côté.
Pour ce qui est de la participation mauritanienne, elle a été compromise par les suspicions exprimées plus ou moins clairement par la partie malienne.
Il y a quelques mois, le président par intérim Dioncounda Traoré demandait à la Mauritanie de participer à l’effort de maintien de la paix au Mali. Il réitérait cette demande lors de sa visite à Nouakchott en mars dernier. Doléance à laquelle la Mauritanie répondait favorablement. S’en suivit la préparation des troupes, par ailleurs très coûteuse.
Puis les Mauritaniens devaient apprendre par certains de leurs alliés dans la région, que les Maliens ne souhaitaient pas les voir se mêler de l’opération. Et surtout qu’ils n’entendaient absolument pas les laisser se déployer dans l’aire de Tombouctou qui est a plus proche de la frontière mauritanienne.
Quand en juin dernier, le Premier ministre mauritanien, Dr Ould Mohamed Laghdaf et le chef d’Etat Major des Armées le Général de Division Mohamed Ould Ghazwani sont dépêchés à Bamako, c’est pour en discuter et non des des modalités du déploiement des 1800 hommes prévus par la Mauritanie. La partie mauritanienne s’entend dire que ce déploiement ne peut se faire sur les terres maliennes proches des frontières mauritaniennes. Une première proposition indique Douentza, cette ville du pays Dogon, non loin de Mopti, plusieurs fois cible des attaques terroristes durant la première phase de l’opération Serval.
La logique développée par les Mauritaniens est simple : pour être le plus efficace possible, les forces mauritaniennes auront besoin d’être en contact avec leurs bases arrières pour assurer logistique et couverture. Aussi est-il attendu que ce soit nos forces qui subissent le plus de pression de la part de l’ennemi. Il n’est pas question de les envoyer sur un terrain inconnu, en milieu hostile, loin de tout appui certain pour eux… Ce serait tout simplement suicidaire.
Rien à faire, les autorités provisoires maliennes n’ont pas voulu comprendre. La réaction des nôtres a été immédiate : renoncement à participer aux forces de la MINUSMA. Puis ce sont les Nigérians qui, sous prétexte de mener une guerre chez eux, ont commencé à retirer leurs forces déjà déployées elles. Parce que les conditions fixées par les standards de l’ONU en matière d’équipements de casques bleus et la manière avec laquelle les autorités maliennes entendent diriger et encadrer les opérations n’augurent rien de bon pour les forces déployées.
On s’attend dans les semaines à venir, surtout après les opérations antiterroristes en Tunisie, à un reflux des combattants islamistes vers le Nord du Mali, dans cette région située à la frontière du Niger, du Mali, de l’Algérie…, à portée des bases arrières installées en Libye. Ce reflux sera certainement suivi par une recrudescence des opérations de harcèlement menées par les terroristes.
Les Français ne sont plus là sur le terrain, les Tchadiens se retirent après avoir subi le plus lourd tribut, les forces de la MINUSMA n’ont pas vocation guerrière…, alors qui va les défendre ? les forces Maliennes ? les Sénégalais ? les Béninois ? …En plein désert et devant des unités combattantes aguerries et déterminées, quelle armée régulière africaine peut tenir ?

Jusque-là, la Mauritanie a bien réagi. D’abord en menant une guerre préventive visant à éloigner d’elle la menace. C’était en 2010-11 et 12, quand tout le monde refusait de réagir. Cette expérience lui a permis une remise à niveau de son Armée et le déploiement de plusieurs unités spécialisées dans la lutte contre le terrorisme. Elle lui a permis aussi d’assurer le contrôle de ses frontières. Quand la guerre du Mali a éclaté, elle a assuré à deux moments : au moment où les bandes terroristes agissaient comme si aucun Etat de la région ne pouvait leur tenir tête, et au moment où l’opération Serval a été lancée, à chaque moment les combattants d’Al Qaeda ont évité de se frotter aux Mauritaniens, comme si l’objectif pour eux était de ne pas leur donner un prétexte d’intervention. Ils savent ce que cela leur aurait coûté sur le terrain. Qui a peur de qui désormais ?

mardi 6 août 2013

Il était une fois le 6 août (7)

Nous sommes mercredi 6 août, un mercredi comme celui du 12/12/84, comme celui du 3 août 2005… Ceux qui ont l’habitude d’écouter Radio Mauritanie tôt le matin apprennent dès 7 heures que le Président a limogé les principaux chefs de corps : le cabinet militaire de la Présidence, le Chef d’Etat Major de l’Armée, celui de la Gendarmerie, de la Garde et le Directeur de la Police.
Ce serait un communiqué qui n’a pas suivi les procédures légales pour devenir un décret. Dans la précipitation, le Président a voulu agir. Sous quelles pressions ?
On s’attendait à tout sauf à cette décision et à cette heure. «Tayhet el vejer», comme à la vieille tradition des guerriers Maures qui choisissaient toujours ce moment de la journée (ou de la nuit) pour s’attaquer à leurs ennemis. On estime qu’à ce moment-là, toute réaction est pratiquement impossible. Un coup d’Etat …civil qui vise la destitution des militaires devenus «encombrants». Le prétexte développé plus tard est que «les généraux préparaient une prise de pouvoir par les Parlementaires à l’issue de manifestations qui se dirigeront vers la Présidence». Mais les civils ne semblent pas avoir calculé leur «coup». Ils sont arrêtés un à un : le Président Ould cheikh Abdallahi, son Premier ministre Yahya Ould Ahmed Waqf, son ministre de l’intérieur Mohamed Ould Rzeizim, le président du conseil économique et social Ahmed Ould Sidi Baba et le directeur de l’ANAIR Moussa Fall. Les Mauritaniens ont droit à suivre en direct le processus d’une prise de pouvoir finalement heureuse parce que n’occasionnant pas d’effusion de sang.
Quoi qu’en disent leurs détracteurs, il est clair de leur attitude que les militaires n’avaient pas prévu de prendre le pouvoir. D’ailleurs il faut dire que deux visions s’opposaient ici. La première, celle d’une génération à laquelle le Président Ould Cheikh Abdallahi a appartenu croit ferme que «tout problème a une durée de vie : il nait pour se développer et mourir, le défi pour l’homme étant de supporter cette durée de vie». La seconde est celle de la génération des officiers comme Ould Abdel Aziz qui réagissent aux situations, un peu à la manière d’un réflexe de survie, «quitte à voir après». Si la première porte les germes de la destruction par l’inaction, la seconde inquiète pour ce qu’elle suppose d’improvisation.
Ce n’est qu’en fin d’après-midi ce jour-là que le putsch est décidé. La première mouture proposée est de créer un Haut conseil d’Etat comprenant cinq personnalités militaires (les chefs de corps démis) et cinq personnalités civiles (les présidents des deux Chambres, le chef de file de l’Opposition démocratique, le président du conseil Constitutionnel et celui du Haut conseil islamique). Ce conseil aura à gérer une transition au terme de laquelle tous ses membres s’engagent à ne pas se présenter. Les politiques ne marchent pas : tout ce qui peut les exclure du jeu ne peut être accepté.
On pense alors à un gouvernement d’union nationale avec pour mission de préparer une présidentielle. Nouveau refus des politiques. C’est ce qui explique le retard pris dans la mise en place du gouvernement qui comprendra quand même d’éminentes personnalités du RFD, lequel procèdera ultérieurement à leur exclusion.
Un Front national de défense de la démocratie (FNDD) est créé par ceux qui sont opposés au putsch et qui entendent le faire échouer. Les députés affiliés aux partis APP, Adil, UFP et Tawaçoul refusent un premier temps la convocation du Parlement par les nouvelles autorités.
Sur le plan extérieur, le Président Nicolas Sarkozy déclare sur RFI : «Franchement, le malheureux continent africain, il en a connu (des coups d’Etat, ndlr) et pas seulement dans la période récente. Sur la Mauritanie, vous connaissez bien ça puisqu’on a souvent vu un coup d’Etat sans manifestation et sans protestations si ce n’est celles de la France, lorsque le président démocratiquement désigné a été retenu.» Et le président français de préciser : «Moi-même je l’ai appelé, moi-même j’ai exigé qu’il soit libéré. Enfin, force est de constater qu’il n’y a pas eu un député, un parlementaire qui a protesté et qu’il n’y a pas eu de manifestations.» Il ne se suffit pas de commettre un mensonge – il n’a jamais appelé Ould Cheikh Abdallahi – mais il laisse la porte ouverte à tous les retournements ultérieurs.
La Mauritanie est alors divisée en deux camps farouchement opposés. Messaoud Ould Boulkheir martèle : "le général Aziz ne sera jamais président de la Mauritanie, nous ne le permettrons jamais" et "le putsch ne réussira jamais, le putsch a été vaincu, les putschistes sont en déroute". Le Président Ould Cheikh Abdallahi déclare qu'il serait prêt à discuter de "l'avenir des institutions du pays", "une fois le putsch mis en échec", dans un discours diffusé par la chaîne de télévision Al-Arabiya repris par une dépêche de l’AFP.  "Une fois le putsch mis en échec, je serai ouvert à tout dialogue ou réflexion portant sur l'avenir des institutions du pays, dans le cadre de la Constitution et des lois de la République, dans un climat de tolérance et de pardon, au service de la cohésion et de l'unité de la Nation". L’initiative lancée par le président de l'Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir (encore lui), propose "une sortie de crise" qui passerait par "le retour au pouvoir" du président "pour une période déterminée, suffisante pour l'organisation d'une élection présidentielle" à laquelle il ne participerait pas.
Mais le général Ould Abdel Aziz est déjà lancé politiquement. Il multiplie les sorties où il promet "une lutte sans merci contre la corruption et le détournement des deniers publics", accusant le président renversé de s'être "évertué à favoriser un climat propice à la corruption" tout en favorisant le népotisme et la gabegie. Le Général s’engage aussi à livrer une "lutte sans merci contre le terrorisme sous toutes ses formes et quelles que soient ses causes dans le cadre des obligations et des engagements internationaux en la matière". Il promet de "lutter efficacement contre l'immigration clandestine, le trafic de drogue et le crime organisé" en Mauritanie. Tout un programme de gouvernement.

Mais il faudra attendre l’Accord de Dakar pour voir le monde politique adopter une feuille de route visant à restaurer la démocratie en Mauritanie. Un gouvernement d’union nationale ayant en charge d’organiser une élection présidentielle consensuelle et une possible ouverture sur l’avenir. Le 18 juillet 2009, le Président Ould Abdel Aziz est élu au premier tour avec 52% des suffrages. L’opposition se réveille avec la gueule de bois… elle court depuis derrière une reprise du processus…

lundi 5 août 2013

Il était une fois le 6 août (6)

Nous avons vu comment les Mauritaniens ont été amenés à construire sur de faux fondements : le processus de transition de 2005 a été largement entaché par l’interférence des militaires dans les élections de 2006 et celles de 2007, plus pour la présidentielle que pour les législatives et municipales. Ce qui n’a pas empêché acteurs et partenaires de parler d’«exemplarité» en jugeant du déroulement et de l’issue de l’élection.
A l’époque, une ancienne cadre du FMI, devenue diplomate et impliquée dans le processus politique mauritanien, disait qu’elle avait «l’impression de voir se développer le même argumentaire quand le pays a dû justifier les faux chiffres : on a l’impression que les Mauritaniens veulent nous convaincre qu’ils ont trompé tout le monde en faisant croire à la naissance d’un modèle, qu’il s’agit maintenant de reconnaitre qu’ils ont menti et fait mentir les autres et donc de  reprendre le processus».
La convergence entre la volonté de reprendre du service pour les caciques de l’ancien régime, la soif de participer à l’exercice du pouvoir et les velléités de s’approprier la manne au plus vite, entre ça et ça, la classe politique est aveuglé et oublie de faire une analyse juste des rapports de force. Elle s’engage dans des «manœuvres», le «développement d’une tactique», l’«occupation du terrain», le «déploiement d’effectifs», le «lancement d’opérations»… une terminologie qui fait vite de l’espace politique un théâtre d’opérations militaires. Très vite l’image d’une conjonction entre les «victimes des militaires en 1978» (ceux qui ont perdu le pouvoir le 10 juillet 1978) et les «victimes du 3 août 2005» (ceux qui l’ont perdu à cette date-là), cette image est surexploitée par les politiques qui veulent déstabiliser le pouvoir de Ould Cheikh Abdallahi qui a choisi de revivifier de vieilles amours.
La décision de démettre les principaux chefs de corps, en pleine nuit et par simple communiqué (non un décret) est la goutte qui fait déborder le vase. La maladresse du premier tireur entraine le pays sur la voix de l’instabilité. Le coup d’Etat s’en suit naturellement.
Quand les partenaires exigent le retour à l’«ordre constitutionnel», on peut se demander de quel ordre ils parlent ? Selon le camp du 6 août, la violation de l’ordre constitutionnel a commencé par le refus du Président élu de laisser courir le processus déclenché par la motion de censure contre le premier gouvernement de Ould Ahmed Waghf. Puis le refus de la tenue d’une session extraordinaire de l’Assemblée nationale. Et enfin par les manœuvres qualifiées de «dilatoires» et visant à débaucher les parlementaires frondeurs.

Les divergences personnelles entre les leaders politiques – décidément incorrigibles – créent des positionnements graves : le Chef de file de l’Institution de l’Opposition Démocratique et son parti reconnaissent et justifient ce qu’ils croient être «un mouvement de rectification». Anticipant le coup d’Etat, l’un des députés RFD annoncera sur Al Jazeera (le 4 août au soir) que «le vrai changement arrive». La lecture de la situation de l’époque impose au RFD de se positionner comme il le fait. Mais le problème du parti, c’est que la logique suivie n’a pas été l’objet d’un «marché politique» avec les militaires mais une position «découlant nécessairement de la situation», celle qui fait que tout changement de gouvernement ne peut plus signifier pour le parti que la prise de pouvoir directe. C’est bien après les fameux «Etats généraux de la démocratie» où une candidature «probable» du Général Ould Abdel Aziz est évoquée, que le RFD commence à prendre ses distances. Ça, c’est une autre histoire, revenons au 6 août…

dimanche 4 août 2013

Il était une fois le 6 août (5)

La Tribune N°410 du 28 juillet 2008 :

«L’un des échecs de la transition aura été l’incapacité à normaliser le jeu politique, à le rendre plus lisible et plus cohérent. Nous en sommes sortis encore plus émiettés, plus inquiets et plus sectaires. Le rêve de changement qui aurait dû être le ciment de l’unité, a été perturbé par la volonté de statu quo. Le retour des déportés et le règlement des passifs humanitaires (récent et ancien), ont été noyés dans l’approche politicienne. La normalisation des rapports entre le pouvoir et l’opposition a échoué (…).
Plus le temps avance, plus l’espace de manœuvre se rétrécit devant le Président de la République. Plus la marge de manœuvre diminue, plus les solutions deviennent plus douloureuses et plus chères. Avant son discours de fin juin, toutes les portes étaient ouvertes : laisser la bataille se dérouler entre les députés et le chef de leur parti devenu Premier ministre ; faire plier les députés par une action en profondeur ; appeler tous les acteurs politiques à prendre leurs responsabilités ; se placer dans la position de la légitimité menacée… Avec le discours, le Président est devenu la première menace pour les institutions démocratiques. Après le discours, des actes forts étaient attendus parce qu’on avait compris qu’il avait choisi la confrontation. Recul le lendemain. Démission du gouvernement. Même à ce stade beaucoup de choses étaient possibles : nommer l’une des grosses pointures du gouvernement au Cabinet, balayer l’entourage et faire appel à un Premier ministre de consensus. Non ! le Président choisira la rebelote : c’est à Yahya Ould Ahmed Waghf qui n’a pas su préserver l’unité du parti, ni défendre ses choix, ni jouer l’interface avec les différents pans du pouvoir, c’est à lui que revient la mission de composer un gouvernement.
En voulant préserver un minimum, le Président a mis en danger son mandat. Il a montré une absence totale de détermination tout en se livrant à un exercice tactique de ‘courte échelle’. Plus grave pour lui, il a dû monter au créneau en l’absence d’avocats de la défense. Il est désormais dans l’arène. Il joue à se faire mal en nommant ici les ennemis des frondeurs, là ses amis les plus décriés. Il provoque sans en évaluer les conséquences.
Jusque-là il a joué son pouvoir et son autorité. Tout indique qu’il les a perdus, sinon qu’il est en train de les perdre. Il ne faut pas qu’on en arrive au point où le Président n’aura plus à jouer que l’existence du pays. C’est quand on n’a pas compris que la Mauritanie a besoin de paix et d’écoute qu’on perd le pouvoir. (…)»

samedi 3 août 2013

Il était une fois le 6 août (4)

La Tribune N°409 du 14 juillet 2008 :
«Nous sommes sortis de l’époque militaire sans avoir apporté de correctifs profonds à la situation. Même sur le plan mental, nous sommes restés campés dans les donnes du passé. Le système - il faut un moment éviter de dire «le système de Ould Taya» - est resté aux commandes. Ne serait-ce que dans les têtes de notre élite. Nous en avons oublié que quelque chose de salvateur s’est passé.
Pour la deuxième fois de notre courte histoire, notre élite est en porte-à-faux avec notre société. La première, c’était au moment de l’indépendance quand elle a voulu imposer l’Etat moderne. A l’époque, la Mauritanie avait encore des hommes et des femmes pleins de ressources (morales, intellectuelles, physiques…). Ce qui avait aidé. Aujourd’hui, ceux que nous voyons envahir la scène sont plutôt avachis par la fausse opulence, la corruption des mœurs, la culture de la médiocrité…

D’abord positiver. Nous sommes dans une situation inédite. Des députés - désormais une majorité des élus du plus grand parti de la majorité - se sont rebellé contre un gouvernement dirigé par le président de leur parti. Qui mieux qu’eux, peut juger des prédispositions de cet homme et donc de son aptitude à choisir et à diriger un gouvernement ? Qui est mieux placé pour juger de l’opportunité de ce choix ?

On aurait dû en rester là. Le Président de la République s’en mêla et le conflit fut porté sur la voie publique. Après moult tractations, on crût arriver à un compromis avec l’élection d’un bureau de l’Assemblée nationale et la ferme promesse d’une redistribution des cartes.
C’est au président du parti Adil qui a fourni la majorité de la rébellion, à lui qui n’a pas su anticiper ni juguler la crise, à celui-là que fut confiée la mission de refaire l’unité et de soigner les plaies. Dès le montage du bureau de l’Assemblée, on devait comprendre que la retrouvaille avait un goût d’abdication. Indécis et «loyalistes» sont écartés. Blocages. On bute sur le choix des personnes. On en oublie l’essentiel : comment faire gagner la démocratie de cette crise ?
Au lieu de soutenir un camp contre l’autre, au lieu de sombrer sous le flot des rumeurs, au lieu de s’enfermer dans les logiques d’affrontements stériles, les politiques auraient mieux fait d’avancer sur le front du renforcement des institutions démocratiques. Trois lignes :

- Consolider le rôle du Parlement et principalement de l’Assemblée nationale par l’adoption de textes instituant un régime plus parlementaire, moins présidentiel. Nous savons désormais qu’un député peut bloquer l’exécutif. Penser à moyen terme à une profonde réforme du système institutionnel menant à la suppression du Sénat et à l’élargissement de l’Assemblée nationale (meilleure représentation du peuple).
- Encourager la naissance de nouveaux partis nés forcément de l’éclatement des partis existant - majorité et opposition. «Forces du Changement», «députés de la motion» et d’autres factions peuvent chacune créer sa propre formation. Le pouvoir traîne les avatars de la création du pacte national pour le développement et la démocratie (PNDD-Adil). Il refuse de tirer les conclusions de l’échec politique de l’entreprise et s’en prend à tous ceux qui élèvent la voix pour en parler. Imaginons un moment, plusieurs partis de la majorité, le jeu sera plus transparent et plus sain. Refonder pour l’occasion la loi sur les partis pour exiger d’eux une plus grande représentativité sur le terrain (les reconnaître en fonction du poids électoral).
- Ouvrir les médias publics au débat sur toutes ces questions. Il est à remarquer que pour suivre l’actualité en Mauritanie, le citoyen est obligé de se reporter sur la chaîne Al Jazeera dans son édition sur le Maghreb. Aucune allusion, aucune information, aucun débat. Comme au bon vieux temps de la dictature, silence total. Comme si ce que vivait le pays ne concernait en rien le public. L’ouverture de ces médias participera justement à «alléger» la crise. Peut-être à la dépasser. Si jamais il y a volonté de la dépasser.» (409)

vendredi 2 août 2013

Il était une fois le 6 août (3)

La Tribune N°408 du 07 juillet 2008 :
«Les vrais auteurs de cette orchestration – celle de 2005, NDLR - n’ont appartenu ni au CMRN, ni au CMSN. Les colonels Mohamed Ould Abdel Aziz et Mohamed Ould Ghazwani appartiennent à une génération d’officiers qui sont venus à l’Armée pour le métier. Non pour le pouvoir. S’ils sont aux affaires, c’est bien pour sauver une situation qui a failli les entraîner eux-mêmes. 19 mois pour relancer l’espoir d’un ordre nouveau. Malgré les interférences du Conseil militaire.
Aujourd’hui le débat porte sur le rôle des uns et des autres dans l’exercice du pouvoir. Comme si les jeux n’étaient pas faits à l’avance.
Le malheur pour nous, c’est qu’on découvre l’ampleur de l’incompétence politique de l’Appareil qui nous dirige. Sinon comment comprendre la mésentente entre le Président et ses différents partenaires ? Comment comprendre le pourrissement d’une situation dont les faiblesses sont claires ? Comment comprendre d’abord l’absence de réaction du chef du gouvernement, chef du parti Adil, ensuite l’entrée en scène fracassante du Président, son recul et enfin sa tentative de relance ?
Les questions sont nombreuses. Les réponses sont inquiétantes. Les parades sont dangereuses.
En attendant, nous pouvons positiver et nous dire qu’il y a quelque chose de changé en Mauritanie. Les militaires n’interviennent pas directement. La démarche entreprise semble se conformer à la légalité. Ce sont les députés et les sénateurs qui font front. Au nom de leur légitimité. Quelqu’un me disait qu’il est heureux de voir se développer «la logique des urnes», plutôt que «la logique des armes». Je pensais aussi qu’il fallait se féliciter d’entendre enfin plus parler de motion de censure que de motions de soutien.

La logique de la confrontation nous mène droit au blocage. L’essentiel c’est de ne pas reprendre la phrase de 1978, mais d’arriver à une solution politique et légale. «Les élus du peuple vous retirent leur confiance…», c’est ce que les frondeurs préparent visiblement. Vont-ils aller jusqu’au bout ? Nous verrons.» (408)