mercredi 8 août 2012

A chacun son appréciation


J’ai attendu des jours pour réagir à tout ce qui a été dit, parfois écrit, souvent sous le saut de l’anonymat. Qu’est-ce qu’on n’a pas dit des journalistes qui ont eu à interviewer le Président de la République à Atar ?!? Sur leurs positionnements, sur leur manque de professionnalisme, sur leur inaptitude ou leur disqualification à pouvoir mener un tel débat, sur leur complicité avec le pouvoir, leur indulgence, leur manque de «pugnacité» (?)…
Le plus énervant pour moi a été cette information donnée par les plus sérieux des journaux : comme quoi les journalistes «auraient» - le conditionnel est de mauvaise foi parce que la suggestion restera – communiqué leurs questions au Cabinet du Président qui «aurait» rayé les questions malvenues.
C’est dénué de tout fondement, naturellement. Et ceux qui donnent l’information sont les premiers à le savoir. N’empêche.
Je ne vois pas quelles questions auraient dû être posées par les journalistes présents. Chacun a posé les questions pour lesquelles il voulait avoir des réponses en priorité. L’objectif ici étant de faire le bilan d’un exercice, de voir les perspectives d’avenir, de poser certaines questions d’actualité notamment les questions se rapportant au dialogue politique et au processus électoral.
Je vous ai dit, la veille du débat, toute la pression dont nous étions victimes. Chacun croyant que nous étions là pour poser son problème, celui de sa communauté, de son village, de son groupe, de sa caste… Même si nous avions tenté de poser les problèmes tels qu’ils étaient exposés par ceux qui nous interpellaient, il aurait fallu y passer la nuit. Sans aborder les questions nationales.
Qu’y gagnait le débat ? Rien sinon qu’on aurait occulté les vraies questions qui occupent l’esprit des Mauritaniens. Ceux qui avaient des questions particulières auraient dû chercher à les poser directement. Ceux qui voulaient insulter ou violenter (verbalement) le Président auraient dû chercher à le faire directement. Au grand jour. C’était possible et d’ailleurs certains membres d’un syndicat estudiantin l’ont fait. L’un d’eux a été invité à venir s’exprimer en toute liberté devant le Président, mais il est parti.
Il n’y a pas de mal à exprimer son état d’âme. Encore faut-il accepter aux autres de faire de même.

mardi 7 août 2012

Il était une fois le 3 août (5)


C’est en grande pompe que le passage de témoin entre le président du CMJD et le président nouvellement élu se passe. Un symbole : c’est le dernier des membres du Comité militaire de salut national (CMSN), jeune lieutenant le 10 juillet 1978, membre du Comité à partir de 1982, le colonel Ely Ould Mohamed Val qui passe le pouvoir au plus jeune membre du gouvernement déchu le 10 juillet 1978. Ce signe historique ne sera pas retenu. Nous sommes dans un pays où le cours de l’Histoire importe peu…
Quand il est élu, le Président Ould Cheikh Abdallahi doit faire face à de multiples problèmes nés du lourd héritage du mauvais exercice de ses prédécesseurs. La Mauritanie a besoin d’hommes neufs et imaginatifs, capables de redonner confiance et d’engager le pays sur la voie du travail et de l’efficacité. On en attend aussi de bien piloter la véritable transition qui comprend la remise à niveau de l’économie nationale, la normalisation de la vie politique et l’ancrage du pouvoir démocratique.
La nomination du jeune Zeine Ould Zeidane comme Premier ministre suit une logique mathématique : il est arrivé troisième de l’élection et a apporté son soutien à Ould Cheikh Abdallahi au deuxième tour. Le gouvernement qu’il se choisit est plutôt acceptable.
A la présidence, le Président Ould Cheikh Abdallahi se fait entourer par des amis de l’époque d’avant 78 et par des activistes de l’époque Ould Taya. Rien de grave cependant, les espérances de changement étant très fortes.
La première année passe avec de grands défis : le défi sécuritaire avec la recrudescence des actions d’Al Qaeda et le refus des autorités politiques de reconnaitre que «le terrorisme existe en Mauritanie», et celui de répondre aux attentes sociales qui va provoquer les premières manifestations de l’intérieur avec un mort à Kankossa…
Avril 2008. Le Président Ould Cheikh Abdallahi reçoit un groupe de journalistes à l’occasion du premier anniversaire de son investiture (19/4). Il parle franchement. Comment se voit-il comme Président ? Il veut résumer son sentiment en une image. Celle d’un artisan qui a deux boites d’outils, l’une à sa gauche l’autre à sa droite. La première contient les outils de ‘répression’ qui font le despote, la seconde les outils qui font la démocratie (concertation, participation…). «Nos compatriotes veulent que les deux boîtes soient utilisées pour qu’on y puise à tour de rôle selon les problèmes qui se posent. Ils tiennent beaucoup à la liberté, à la justice. Mais avec des pratiques, des comportements qui semblent rejeter qu’il faille payer le prix de la démocratie». Exemples : «quand vous dites que vous n’intervenez pas dans le cours de la justice, très vite on vous accuse de faiblesse, de laxisme… D’un autre côté, chaque fois qu’on porte atteinte à l’ordre public et que la police cherche à assurer l’ordre, tout le monde est scandalisé». La réflexion amène loin parfois dans ces conditions. «Pendant la campagne, j’avais pensé poser le problème de savoir si dans nos sociétés, la meilleure manière d’exercer la démocratie était la constitution de partis politiques. Mais j’avais craint qu’on ne me taxe de candidat indépendant qui voulait semer la confusion. Je crois cependant qu’il y a une réflexion qui n’a pas été faite de façon générale et qui demande peut-être une période de sérénité éloignée de tout enjeu politique, pour savoir comment le citoyen lambda peut se sentir le plus à l’aise, le plus présent dans la décision, avoir le sentiment de participer, de donner son avis». Pour lui, «le grand problème, c’est de trouver l’équilibre entre la gestion de possibilités limitées avec des gens qui veulent, chacun, avoir la part la plus grande». Et de conclure : «Les Mauritaniens parlent et exigent le changement, mais dans leurs comportements quotidiens, tout indique qu’ils tiennent au statu quo».
Il est dénoncé par l’ensemble de l’opposition qui considère que le Président «est faible et ne sait pas ce qui se passe autour de lui». Le RFD demande carrément sa démission. Tandis que, dans son camp, les voix s’élèvent pour le critiquer souvent de manière acerbe et démesurée.
C’est le moment qu’il choisit pour remercier Zeine Ould Zeidane et le remplacer par Yahya Ould Ahmed Waghf, son joker. Le gouvernement s’ouvre sur les partis d’oppositions comme l’UFP et Tawaçoul. L’aile militaire du pouvoir apprécie mal ce qu’elle juge comme une manœuvre visant à la mettre à l’écart et à reprendre les choses là où on les a laissées. Plus grave : les militaires estiment que «le pouvoir se concentre entre les mains des victimes de juillet 1978 et celles d’août 2005». Signe des temps : le Premier ministre Ould Waghf convoque dans son bureau les généraux Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani. Première provocation qui laisse entendre qu’ils avaient à se prononcer sur la constitution du gouvernement à venir.
Réaction : mobilisation des députés en vue d’une motion de censure à l’encontre du nouveau gouvernement. De maladresse en maladresse, on aboutit à une confrontation entre le Président de la République et l’aile militaire de son pouvoir.
Mercredi 6 août, il démet tous les chefs militaires au petit matin. Réaction de ceux-là : le coup d’Etat qui donne naissance au Haut Conseil d’Etat.
Fait majeur de l’ère qui s’ouvre : la naissance d’un Front national pour la défense de la démocratie (FNDD) opposé au putsch et demandant le rétablissement du pouvoir de Ould Cheikh Abdallahi. Rejoint plus tard par le RFD qui a d’abord soutenu le «mouvement rectificatif», le FNDD accepte finalement de tourner la page par la signature de l’Accord de Dakar en juin 2009 et la mise en place d’un gouvernement d’union nationale devant gérer l’élection présidentielle fixée au 18 juillet 2009.
Peu préparée et ayant refusé de s’unir autour d’une candidature unique, l’opposition perd au premier tour remporté par le candidat Ould Abdel Aziz à plus de 52% des voix. Elle court depuis derrière cette fin malheureuse d’un match qui a eu plusieurs prolongations, toutes en sa défaveur…
Nous sommes encore dans les prolongements d’un certain 3 août 2005… quand s’ouvrait une transition qui dure et qui va peut-être encore durer. Le temps pour le pays – et pour le pouvoir en place - d’asseoir un nouveau système de gouvernance, de nouveaux rapports à la politique.

lundi 6 août 2012

Il était une fois le 3 août (4)


Le collège électoral est convoqué pour le dimanche 11 mars 2007 et, en cas de second tour, pour le dimanche 25 mars 2007, en vue de l'élection du président de la République. Le décret l’annonçant précise que les déclarations de candidatures "sont déposées dans le délai qui court à partir de la date de publication du présent décret jusqu'au jeudi 25 janvier 2007 à minuit". Les candidatures seront validées par le Conseil Constitutionnel. Nous saurons que sur les 19 candidats déclarés, au moins dix ont été «encouragés» par le CMJD. Y compris celui qui devait l’emporter. Après un second tour plein d’enseignements.
Le premier enseignement que les acteurs politiques devaient tirer de l’élection présidentielle du 11 mars se rapporte à l’échec avéré de la classe politique traditionnelle. En effet sortent du lot deux hommes qui furent les plus jeunes ministres de Moktar Ould Daddah au moment où il fut renversé par le premier coup d’Etat militaire (10 juillet 1978). De 1978 à 2007, la scène politique n’aura pas produit une figure capable de cristalliser les espérances des Mauritaniens. C’est d’autant plus grave qu’il s’agit de deux technocrates qui sont entrés en politique par effraction, du moins sans vraiment le vouloir.
Le deuxième enseignement, c’est la soif de démocratie au sein de la population. Jusque-là les politologues parlaient de «demande despotique» plus forte chez la population que la «demande démocratique». Tandis que le monde politique affichait un grand mépris pour ce peuple «qui suit le plus fort». Le taux de participation et le score du candidat officiel au premier tour démentissent ces croyances.
Le troisième enseignement est celui qui consistait à tirer les conclusions qui s’imposent : la transition a été une porte ouverte vers un meilleur qui reste à construire, que ce monde à construire doit se fonder sur les réalisations de la transition ouverte sur la concertation et la volonté de transparence, qu’il s’agit là d’un combat de longue halène qu’il va falloir mener maintenant que c’est possible…
Cela commençait par la valorisation des acquis de la transition et l’appropriation des avancées qu’elle a permises. Ce ne fut pas le cas.
Même si l’après élection nous a donné la meilleure configuration qu’on pouvait espérer (un Président d’un âge et d’une expérience qui devaient lui permettre d’être rassembleur, un Premier ministre dont la jeunesse devait garantir l’innovation et la rupture avec le passé et deux présidents de Chambres, Assemblée et Sénat dont la présence à de tels niveaux est en elle-même une révolution sociale et mentale), même avec cela, le premier souci des nouvelles autorités et des autres acteurs a été de détruire la transition et ce qu’elle a permis.
Ce sera le péché originel qui provoquera les reculs qui suivront.  

dimanche 5 août 2012

Il était une fois le 3 août (3)


Je retiendrai quelques événements de l’époque. Notamment l’appel au vote blanc qui a constitué, à mon avis, une étape importante dans la révélation des vraies intentions de la junte.
Sur le plan politique, deux regroupements se font face : la Coordination des forces du changement démocratique (CFCD) qui regroupe APP, RFD, UFP, RC, RD, MDD, HATEM, FLAM/R, PUDS et FP, de l’autre le Mithaq qui est une reconstitution de l’ancienne Majorité de Ould Taya et qui comprend le RNI, ALTERNATIVE, PRDR, RDU, UDP, UPSD, UPC, PTUN, UDN, RNDLE, PCD, UNDD, PTG, PLMD, PAD…
La scène s’enflamme. On parle de plus en plus de «prolongations» dans la transition. On suggère même la constitution d’un gouvernement d’union nationale pour assurer le couronnement du processus. On soutient que ce gouvernement, s’il est mis en place doit avoir assez de prérogatives pour consolider les réalisations de la transition : transparence de la gestion, justice, Etat de droit, cadre de concertation… Une manière de faire passer l’idée, de la faire accepter…
La Tribune du 22/11/2006, passage d’un article titré «CMJD : la porte de sortie, c’est par où ?» : «Une dizaine de candidatures déjà déposées. De folles rumeurs sur l’éventualité d’une prolongation de la période de transition et sur la possibilité légale pour le colonel Eli Ould Mohamed Val de se présenter. Des divergences certaines au sein de l’équipe du CMJD. Tout pour faire bouger une scène plutôt morose. Tout aussi pour inquiéter». Des hommes politiques dont Khalil Ould Tiyib, premier vice-président de l’APP, et Ahmed Ould Daddah, président du RFD, sont appelés par le chef d’Etat Major adjoint, le colonel Ould Cheikh Ould Alem, membre du CMJD, pour s’entendre dire que la seule solution serait de prolonger la période de transition.
Samedi 27 janvier 2008, le 6ème Congrès des Maires se tient au Palais des Congrès. Dans une atmosphère particulièrement électrique : «Le colonel Ould Mohamed Val est-il candidat ? Est-il intéressé par une rallonge de la transition ? Soutient-il un candidat particulier ? Autant de questions qui rongent les esprits des Mauritaniens et qui empoisonnent l’espace public. Les rumeurs les plus folles se sont emparées du pays tout entier. Le silence des autorités, l’absence totale de communication, l’incapacité de l’entourage à tenir sa langue… tout a contribué à exacerber la rumeur» (La Tribune du 29/1/2007).
La neutralité du CMJD en cause : "Beaucoup de choses ont été dites à ce sujet, certains ont cru que les affaires du pays doivent s'arrêter jusqu'à ce que la question soit tranchée, d'autres ont parlé de la question des compétences du Chef de l'Etat, des décisions qu'il prend, des nominations qu’il fait." La neutralité ne veut nullement dire le laisser-aller ou l'empêchement de la mission du CMJD et du gouvernement de transition et qu'il n'y a personne qui puisse dicter ses conditions, s'agissant de la gestion des affaires du pays. La scène politique, dans ce contexte précis "a connu plusieurs approches dont certaines ont brandi la menace de ne pas accepter ce qui est de nature à arrêter le processus démocratique de transition, s'adressant dans ce sens à l'autorité et se basant sur des rumeurs sans fondements. D'autres ont, par contre, et sans preuve aussi, avancé l'idée d'arrêter la période de transition, car s'acheminant vers ce qui ne leur plaît pas".
Le Colonel  Ely Ould Mohamed Val devait dire que ce qui se pose aujourd’hui, au peuple mauritanien, c'est de choisir un Président de la République et préciser à cet effet, que certains croient que cela doit se passer sur la base du calendrier définitif et des candidatures présentes, tandis que d'autres, se prononcent contre ce calendrier et les candidatures actuelles. La solution à cette question ne peut pas être envisagée à travers des ententes illicites avec les parties prenantes et/ou des décisions arbitraires, mais plutôt, en revenant à la Constitution.
Qu'est ce qu'on peut déduire de la constitution et des lois organiques pour répondre aux questions qui se posent aux mauritaniens? Ce que je viens de vous dire, a indiqué le président du CMJD,  est tout simplement la possibilité pour chacun de vous d'exprimer toute son opinion à travers une élection nationale. Cela veut dire -précisera-t-il-  que la constitution de la République Islamique de Mauritanie adoptée avec un taux de participation  76% et avec 96% de Oui et les lois organiques complétant, reprennent les mêmes dispositions et disent que pour être élu, un président doit avoir au moins, la majorité absolue des voix exprimées et que les voix exprimées sont celles obtenues par tous les candidats ainsi que les votes blancs.
Cela veut dire pour lui, que si par le jeu du vote blanc, vous ne désirez aucune de ces candidatures, ni au premier, ni au deuxième tour, vous pouvez les refuser par votre vote blanc. Pour être élu, a-t-il dit, le conseil constitutionnel doit constater que le président a eu la majorité absolue des votes exprimés ou qu'aucun des candidats n'a obtenu une majorité absolue. Dans ce cas, cela veut dire que c'est un vote de rejet. Et en ce moment là, a  précisé le chef de l'Etat, le conseil constitutionnel ne peut constater l'élection d'un président. Si aucune majorité ne s'est dégagée, dira le président, en faveur d'un candidat, la conséquence est que le vote est validé, que le calendrier est respecté, que la constitution est respectée, que toutes les lois organiques de la République sont respectées et que le peuple mauritanien n'est pas intéressé par ceux qui se sont présentés devant lui, et demande à ce que d'autres choix se représentent, plus tard devant lui. En pratique, ajoute le chef de l'Etat, c'est tout simplement qu'aucun candidat n'a obtenu la majorité absolue et que personne ne peut être déclaré président de la République et qu'une nouvelle date pour une élection présidentielle devra être déterminée par le gouvernement. Et en ce moment là, a-t-il poursuivi, il se créera une situation juridique nouvelle par rapport à la première. Et les choix seront ouverts pour les mauritaniens qui auront à choisir plus tard de nouveau.
Ce qui est ressenti comme une tentative de coup d’Etat sur la transition est vite contesté. D’abord par les membres du CMJD. Le colonel Ould Abdel Aziz qui est toujours commandant du BASEP menace de «balayer la présidence». Missions de bons offices et conciliabules politiques qui aboutissent à une nouvelle déclaration de Ould Mohamed Val qui accepte de revenir sur ce qu’il a dit et de le renier clairement.

samedi 4 août 2012

Il était une fois le 3 août (2)


Les véritables auteurs du coup d’Etat sont les colonels Mohamed Ould Abdel Aziz et Mohamed Ould Cheikh Ahmed Ould Ghazwani. Ils semblent avoir associé d’abord le colonel Abderrahmane Ould Boubacar, chef d’Etat Major adjoint qui n’a pas hésité posant une condition : l’implication du colonel Eli Ould Mohamed Val, directeur général de la sûreté depuis 1985. Conscients des difficultés qu’ils pourront avoir à imposer leur autorité à une Armée qui est restée quand même disciplinée malgré l’entreprise de sape des dernières années, les deux jeunes colonels proposent à Eli Ould Mohamed Val la présidence du Comité militaire pour la justice et la démocratie (CMJD). La composition du groupe révèle l’ordre de préséance : après le président du CMJD et le chef d’Eta Major, ce sont les noms de Ould Abdel Aziz et de Ould Cheikh Ahmed qui suivent, malgré l’ancienneté des autres. Tout est dit : les vrais auteurs du changement, les vrais maîtres du jeu ce sont ceux-là. Mais l’on va faire semblant.
C’est bien le colonel Ould Abdel Aziz qui donne le ton en accordant une interview à la Voix de l’Amérique quelques jours après le coup, première sortie d’un membre de la junte qui fixe ainsi les règles du jeu : organisation d’élections dans les meilleures conditions, limitation d’une transition, création d’une CENI, neutralité de l’administration, non éligibilité des membres de la junte et de leur gouvernement… Tout ce qui devait faire la ‘révolution’ CMJDénne est contenu dans cette déclaration.
Les observateurs avertis comprennent alors le message : les vrais auteurs du coup ne sont pas ceux qui sont aux premières loges, ce ne sont pas les anciens du comité militaire de salut national (CMSN, au pouvoir jusqu’en 1992). Mais on s’abstient d’y voir une différence de vue entre les acteurs du nouveau pouvoir. On veut bien croire que le choix du colonel Eli Ould Mohamed Val comme président de la nouvelle junte (CMJD) découle naturellement de sa parenté avec le commandant de la plus puissante unité de la place de Nouakchott.
Mais l’offre de neutralité ne tient pas devant les manigances politiciennes. Pour la petite histoire, nous retiendrons que l’une des grandes figures de l’opposition à Ould Taya a été la première voix à s’exprimer là-dessus : «Si demain le Comité militaire arrivait à soutenir ma candidature, je n’y verrai aucun inconvénient…» C’était dit à Paris et largement repris par la presse nationale. Ce sont surtout les contacts privés, directs ou indirects, entre chefs politiques et membres de la junte qui vont encourager l’interférence des militaires rapidement convaincus qu’ils avaient «en charge le processus et le service après vente». Convaincus aussi que s’ils sont «neutres», ils ne peuvent «être indifférents».
Deux moments vont marquer la fin de la neutralité des militaires : les élections législatives et la présidentielle.
En juin 2006, la campagne pour le référendum constitutionnel est l’occasion pour les militaires de descendre dans l’arène politique. D’entretiens privés en discours publics, la volonté de dessiner le futur apparait. Quelques semaines plus tard, commencent les manœuvres pour créer le phénomène des indépendants. Partout les candidatures indépendantes et des élus indépendants. En fait des candidatures suscités par la présidence du CMJD qui y voyait, croyait-on à l’époque, une manière d’imploser le PRDS et donc le système politique ancien. On n’y décelait point de tentatives de compromettre le processus consensuel et la volonté d’intervenir pour se laisser une marge de manœuvre.
C’est bien sous l’inspiration directe du président du CMJD que le Rassemblement national des indépendants (RNI) va voir le jour. Dirigé par le ministre de l’intérieur de Ould Taya du 3 août 2005, le RNI prend la forme d’un embryon de parti dont la première mission sera d’apporter un soutien politique au candidat qu’on s’apprêtait à mettre sur scène : Sidi Ould Cheikh Abdallahi. C’est la présidentielle qui importe le plus et il fallait trouver un challenger à Ahmed Ould Daddah considéré, à tort ou à raison, comme le «mieux parti» mais aussi celui que l’on doit craindre le plus.
Dans une interview accordée à TV5 en janvier 2009, le Général Mohamed Ould Abdel Aziz reconnait que le choix de Sidi Ould Cheikh Abdallahi «a été suggéré», ajoutant que «c’est par principe que j’ai tenu à respecter ce choix». Autrement dit, ce sont bien d’autres membres du CMJD, éventuellement son président, qui ont suggéré cette candidature après avoir convaincu les autres des risques courus si on laissait le processus suivre son cours normal. Et Ould Abdel Aziz de reconnaitre : «Il (Sidioca) s’est présenté, il a été coopté par certains et puis il y a eu une espèce d’entente, il y a eu certains qui ont reculé, c’est tout. C’est par principe que je l’ai soutenu. Autant je ne le connaissais pas, autant aussi je ne croyais pas tellement en lui».
Dans l’édition du 8 novembre 2006 de La Tribune, nous écrivions : «Cela a commencé par des informations données par les notables que le président du CMJD, le colonel Eli Ould Mohamed Val a reçus récemment. Comme pour la première fois (législatives). Cette fois-ci, les ‘reçus’ sont plus formels et donnent des détails. Ils affirment que le président leur a tout simplement dit que le candidat ‘le plus indiqué pour eux est Sidi Ould Cheikh Abdallahi’. Pour certains, le colonel fait une analyse qu’il conclut en disant : ‘après mûre réflexion, nous pensons que le candidat Sidi Ould Cheikh Abdallahi est le seul qui puisse éviter le chao pour le pays’. Face au président, ceux qui rapportent les propos prétendent souvent avoir développé une vision autre, sinon avoir posé des conditions. Notamment les moyens et le franc engagement des gouvernants. «Nous ne voulons pas avoir la même expérience que par le passé. Quand le président nous avait demandé d’investir le champ ‘indépendant’ et qu’il a démenti peu après avoir jamais dit cela». C’était à la veille des élections législatives et municipales. On se souvient de l’emportement du président qui avait réitéré la volonté des autorités de s’abstenir de toute intervention dans le processus».
La suite, on la connait : le candidat des militaires devait l’emporter en mars 2007. Mais avant cette date, de l’eau aura coulé sous le pont.

vendredi 3 août 2012

Il était une fois le 3 août (1)


Mercredi 3 août 2005. Dès l’aube, les principales artères de Nouakchott sont investies par les éléments de la garde présidentielle, le fameux BASEP (bataillon de la sécurité présidentielle). Partout, devant la télévision, la radio, les Etats Majors, ces éléments sont déployés. On comprend tout de suite que quelque chose se passait. Mais quoi ?
Une rumeur de coup d’Etat manqué fait le tour de Nouakchott. Mais les noms des supposés putschistes décrédibilisent l’information donnée très tôt. Personne ne peut croire à une tentative de la part de ceux qui étaient aux commandes des principaux corps et qui ont été arrêtés selon les premières informations. Nous saurons plus tard qu’il s’agissait d’une diversion de la part des «vrais» putschistes pour se donner le temps de maîtriser la situation. Ce ne sera pas difficile.
Les soutiens politiques de Ould Taya n’émettent aucune résistance. Le PRDS, parti au pouvoir, réservoir des partisans «supposés», est pétrifié. Ses responsables attendent tranquillement de savoir comment va finir ce qu’ils ont fini par percevoir dans sa vraie dimension : un renversement du régime. Pas trop longtemps, parce que, dans la journée, ils prendront acte.
Toujours dans un souci de témoigner pour une période récente, je vous propose une série sur le 3 août 2005 : les faits, les promesses, les ratages… Je commence par camper la situation d’alors, vue par La Tribune (N° 266 du 1er août 2005). Un dossier politique ayant pour titre : «Pistes de réflexion pour des vacances peu méritées». Avec comme exergue : «mashakilna min dûn had/mashakil willi shakil/mashakilna marâw had/ya’raf hall il mashakil» (nos problèmes infiniment/sont des problèmes mais le plus dur/ nos problèmes n’ont trouvé personne/qui sait résoudre les problèmes). Ce ‘gaav’ d’un poète anonyme de la région de M’Bout, résumait à lui seul la situation d’alors.
«Dans la vie d’une Nation, il est des moments graves. Pour ce qu’ils comportent d’incertitudes, de risques et de dangers. Trois mots (maux) qui n’induisent pas forcément les mêmes conséquences, et qui, conjugués avec la fragilité, entraînent nécessairement la chute finale». C’était le constat général.
La guerre comme premier facteur d’instabilité. Après Lemghayti (juin 2005), le système est sérieusement secoué. Une unité est envoyée à l’aventure aux confins de la frontière nigéro-malienne. Poursuivre un ennemi insaisissable et hors normes. Les officiers de l’Etat Major sont humiliés, grondés, insultés par le chef suprême des forces armées. Et comme pour aggraver la situation, le pays donnait l’impression de tourner à vide.
A part les marchés de gré à gré, les seules activités qui faisaient vivre la société sont la gazra et le thieb-thib. «Le pays connaît de sérieuses difficultés financières». Et pour cause : «L’actuelle équipe des finances a certes hérité d’une situation catastrophique, mais elle a été incapable d’opérer le redressement tout en suscitant la confiance. Alors que la Mauritanie est un pays dont l’économie fonctionne sur la base de la confiance : ‘itayarhum maa ‘and’hum shi’ (maudits soient-ils, ils n’ont rien). Cela suffit pour créer la pénurie, provoquer la hausse des prix et compromettre toutes les donnes économiques». Conséquences : «hausse des loyers, des prix en général sous prétexte que les revenus vont augmenter, immigration non contrôlée, guerres des tranchées entre groupes d’affaires, risques d’instabilité, appétits extérieurs, constitution de milices privées autour des sociétés de gardiennage…»
Sur le plan politique, le pays était incapable d’avancer. Le Parti au pouvoir – à l’époque le PRDS – est la première source de dévalorisation des institutions publiques. «Pris en otage par une administration qui lui dispute le champ politique par ses engagements zélés, le PRDS a été incapable de donner un contenu politique à l’action du gouvernement qui est sensé être son émanation». Plus grave, le PRDS était incapable d’être un parti au pouvoir.
«Alors que la société est en profonde déstructuration, que les normes culturelles traditionnelles volent en éclat, que l’urgence et les aléas nous agressent, nous sommes incapables de nous repenser, de nous comprendre et de prendre en charge notre mutation». Comme pour assombrir encore plus le tableau : «L’alternance est un tabou ici. Chefs de tribus, de partis, ministres, directeurs, n’entendent pas céder leurs places. Ils n’ont pas la notion de générations successives». Le plus dangereux, c’est l’absence d’un dauphin pour le Président de l’époque : «ni dauphin, ni même système capable d’assumer la transition sereine. Ses soutiens ne pensent nullement aux lendemains, à l’après-Ould Taya».
Le drame d’une jeunesse absente des préoccupations publiques dans un pays où plus de 70% de la population ont moins de 30 ans. «Ces jeunes sont formés à l’école d’aujourd’hui. Celle qui n’offre ni savoir, ni morale, ni technicité. Celle qui forme les monstres du futur. C’est après tout au sein de cette jeunesse ignorante, désœuvrée et sans idéal que se recrute la plupart des candidats au suicide collectif».
Pour nous à l’époque, le système devait vaincre ses peurs et innover. «Le changement espéré actuellement est celui que Ould Taya peut lui-même entreprendre en remettant en cause son système de gouvernement, sa méthodologie et surtout en vainquant ses peurs. Peurs des compétences politiques et techniques, de son appareil sécuritaire, de son entourage affairiste. Il a créé la plupart de ces hommes. Ils lui doivent tout et ne peuvent exister sans lui. Il est le seul à pouvoir en faire ce qu’il veut. Ce qui, soit dit en passant, ne veut pas dire qu’il peut compter sur eux : ils sont les premiers à le lâcher le moment venu. Ils ont réussi à en faire un fusible. En nous libérant d’eux, il se libère d’eux lui-même».
Sinon : «Il y a 27 ans, l’Armée prenait le pouvoir pour ‘mettre fin au régime de la corruption’, nous sortir d’une guerre coûteuse, redresser l’économie et engager un processus démocratique réel. 27 ans après, la corruption est devenue la valeur première, nous entrons dans une guerre qui n’est pas forcément la nôtre, l’économie ‘nationale’ n’existe plus pour être redressée et la démocratie reste une utopie pour nous. C’est essentiellement pour cela que nous craignons un autre coup d’Etat, un autre retour de l’Armée aux devants, d’autres promesses de lendemains meilleurs». On était le 1er août 2005… le 3 août suivait.

jeudi 2 août 2012

Fausse information ?


Mercredi, un ami m’appelle de l’étranger pour me lire un message d’un site d’information mauritanien selon lequel le responsable du FMI à Nouakchott aurait été limogé. Par qui ? pourquoi ? Rien de précis.
J’appelle naturellement le représentant du FMI en Mauritanie avec lequel je converse longuement. Il vient de rentrer de vacances et on se fixe rendez-vous la semaine prochaine. J’en déduis que l’information est fausse.
Aujourd’hui je lis sur des sites que le responsable pour le FMI de la Mauritanie a été limogé pour falsifications de chiffres. Les analystes vont jusqu’à imaginer une complicité pour masquer les réalités économiques de la Mauritanie.
J’appelle au FMI et on me dit qu’il n’en est rien. L’information serait, selon l’Institution financière internationale dénuée de tout fondement. Celui qui travaillait sur la Mauritanie reste sur la Mauritanie qu’il va visiter en septembre parce qu’il aura aussi le dossier de la Tunisie. «Ce qui est une promotion», selon la source que j’ai eue.
En attendant la réaction officielle du FMI, le représentant résident du FMI me demande de considérer qu'il s'agit là d'un démenti officiel à l'information qui a circulé.