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mardi 28 octobre 2014

Moi ou le chaos

L’échec des élites mauritaniennes n’est plus à démontrer : incapables d’agir sur la communauté de destin, elles sont aujourd’hui prisonnières de vieilleries idéologiques qui donnent tous ces égoïsmes et polluent l’atmosphère générale dans le pays.
Les appeler «vieilleries» permet la mise en exergue de l’acte de rumination – terme cher au sociologue-anthropologue et historien, Abdel Wedoud Ould Cheikh -, un acte né de l’incapacité à innover, à créer, et même à proposer. Le terme permet aussi de démystifier la prétendue aspiration à l’incarnation de la Modernité et du Progressisme. La rumination et la mystification annihilent toute possibilité de voir clair dans le passé, le présent et fatalement donc dans le futur. On ne peut pas qualifier de «moderniste» ou de «progressiste», une vision du monde qui se contente de reproduire les faits et gestes du passé sans les rénover, sans les améliorer, encore moins les changer.
Evacuons tout de suite l’économie, la culture…, la première pour être restée à l’état primitif de la cueillette, ce qui a donné une société de consommation boulimique qui n’apporte rien à son environnement si ce n’est l’érosion qui contribue à le détruire. La deuxième parce que nous nous contentons d’entretenir l’illusion d’un «paradis perdu» d’un espace de savoirs et de créations : nous dormons ainsi sur un tapis faits de manuscrits que nous n’avons pas écrits – ni lus (le plus souvent) ; nous ruminons des histoires que nous remanions selon les circonstances et qui nous permettent de plonger dans un sommeil profond et destructeur (le sommeil est d’habitude réparateur, celui-là est destructeur).
Il ne nous reste que la politique que nous pratiquons sans exception et sans discernement. Chaque Mauritanien est un politique en puissance : son système de pensée est sous l’emprise de la politique qui est ici perçue plus par ses côtés «tromperies», «manœuvres dilatoires», «trahison». Si bien qu’il n’existe pas – ou presque pas – de professionnels de la politique, c’est-à-dire de gens dont la vocation première est la participation dans la conception et la gestion des affaires publiques.
La «duplication» a eu raison de l’industrie en Mauritanie : dans un pays où l’exiguïté du marché est déjà un frein au développement industriel, il est rare de voir réussir quelqu’un dans un domaine sans lui créer de multiples concurrences. Ce fut le cas du lait Tiviski, de l’eau Benichab, des pharmacies, des boulangeries, des usines de poisson, des pâtes Famo…
Dans le domaine des médias, l’explosion des années 90 a permis aux autorités de noyer le meilleur de la presse dans la multitude synonyme de médiocrité et de déchéance morale. Les mots «journaux» et «journalistes» avaient fini par ne plus vouloir dire toute la noblesse d’un métier.
Le même sort a été réservé aux partis politiques dont le foisonnement a répondu à une volonté de banaliser l’action politique et de discréditer la parole et l’engagement. Il y a certes une volonté politique plus ou moins exprimée officiellement, mais il y a aussi et surtout le comportement des acteurs eux-mêmes qui a contribué à déprécier l’engagement politique. Aujourd’hui, nous sommes en face d’une scène qui nous dit que l’homme politique se cherche une place à l’ombre du Sultan. Quand il y est, il fait partie de la Majorité au pouvoir qu’il défend de la pire des manières. Quand il n’y est pas, il se classe dans les rangs de l’Opposition et commence à nous abreuver de belles paroles et de principes humanistes qui finissent par nous faire croire qu’il s’agit d’une autre personne.
Toujours en quête de légitimité, le politique est souvent poussé à faire des dérapages. Comme il n’est pas comptable de ce qu’il dit ou fait, il peut tout se permettre. Faisant passer sa roublardise pour du courage, il insulte, invective, trafique le passé, ment et surtout promet tous les malheurs à ce pays, à ce peuple si… si… si…
S’il ne reprend pas les affaires… s’il n’accède pas à une portion de pouvoir… si on ne lui reconnait pas une notoriété, une utilité… si on ne lui octroie pas une prébende…
On nous prépare des guerres civiles parce que des hommes politiques sont en disgrâce, parce que le pouvoir en place ne les a pas honorés, ne les a pas associés.
Pour revenir à cette citation de Gramsci qui a dit : «Le vieux monde se meurt. Le nouveau est lent à apparaitre. Et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres».