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lundi 22 septembre 2014

La révolution ratée (1)

Selon Mohamed el Mokhtar Echinguitty, l’un des théoriciens et intellectuels de la mouvance islamiste mauritanienne qui est établi au Qatar où il enseigne, le «printemps arabe» a bien produit «une révolution», sinon «il n’y aurait pas eu de contre-révolution dans les pays concernés par ce printemps». L’on a envie de discuter cette perception des soulèvements sociaux de 2010-11 qui ont eu pratiquement la même destinée.
Le cas tunisien qui est encore en gestation et son issue reste incertaine au regard des risques réels que lui font courir les extrêmes (islamistes et athées, l’un et l’autre croyant détenir une Vérité à imposer aux autres). C’est donc une exception qui peut trouver son explication dans le niveau d’éducation en Tunisie, dans l’ancrage de l’Etat et le parcours historique qui fait qu’au milieu du 19ème siècle, ce pays avait déjà sa Constitution, comme il fut le premier – avant la France – à abolir l’esclavage. L’existence aussi d’un idéologue tunisien qui a fait toutes ses relectures pour enfin choisir d’inscrire son action et celle de son groupe dans le sillage de la bataille pour la modernisation de nos sociétés. Rachid Ghanouchy quoi qu’en disent ses détracteurs, a pesé de son poids pour éviter à la Nahda, le mouvement islamiste qu’il inspire et dirige, de verser dans le sectarisme. Trouvant une forme d’équilibre – temporaire peut-être – entre forces politiques et sociales permettant une transition qui va durer certainement le temps de trouver le système politique qui stabilise les institutions tunisiennes.
Mais qu’en est-il des autres pays ? De l’Egypte où la «voracité» des Frères Musulmans les a empêchés de regarder où ils mettaient le pied et sur quel trépied fallait-il s’appuyer pour faire les premiers pas. Le trop d’engagement en vue de pacifier les relations avec l’Occident – y compris en continuant à promouvoir la normalisation avec Israël – les a éloignés de leurs principes, les démystifiant du coup aux yeux de leurs soutiens et sympathisants. La volonté de tout accaparer tout de suite leur a fait commettre des fautes qui ont entrainé les fractures provoquant et justifiant le coup d’Etat de l’Armée. Remettant à jour la question de savoir si le monde arabe avait ou non atteint la maturité qui lui permettrait d’assumer un système qui conduit à l’alternance pacifique au pouvoir. N’oublions pas que toute l’Histoire de l’espace arabe n’a jamais vu le pouvoir passer d’une main à l’autre que par la force qui le prend ou par la légitimité du droit à la succession.

En Libye, l’interférence de puissances étrangères aux côtés des rebelles s’explique par le soutien accordé par certains pays pétroliers dont le Qatar aux opposants libyens affiliés à la confrérie des Frères Musulmans. Mais la stratégie adoptée qui fit de la destruction de la Libye un objectif à atteindre en même temps que la destitution du dictateur Kadhafi, cette stratégie a laissé derrière elle un chao dont il est impossible de sortir à présent. La guerre civile fait aujourd’hui des victimes, la partition du pays semble inévitable et aucune révolution n’a eu lieu.
En Syrie, les revendications légitimes des populations ont vite été récupérées par des organisations islamiques – modérées ou radicales – fortement soutenues par les mêmes monarchies pétrolières qui ont poussé vers la déstabilisation de toute la région. Les protestations pacifiques se sont vite transformées en affrontements armés. La Syrie est devenue le théâtre de guerres d’influences entre factions radicales de l’islamisme politique violent, chacune dépendant plus ou moins étroitement de l’une des monarchies. En moins de trois ans, la Syrie est effectivement détruite sans qu’il y ait une avancée démocratique.
Au Yémen, la situation est celle que nous suivons en ces jours où la faction des Huthiyine a réussi à occuper la capitale et à imposer la démission du gouvernement. Ce ne sont pas les gesticulations de l’Envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU qui vont empêcher ce pays de sombrer une fois encore dans le chao.
En Irak, c’est bien la «révolution» promue et finalement réalisée par l’Armée américaine, c’est cette révolution qui a fait de ce pays une contrée du Tiers Monde où la misère et la malnutrition font désormais partie du quotidien des populations. La naissance et le développement du phénomène des bandes armées dont celles de l’Etat Islamique, font partie du plan de partition de la Nation irakienne. Le chao d’aujourd’hui s’explique largement par la bêtise qui a été à la base de l’action de «la communauté internationale» qui s’est contentée de suivre aveuglément George W. Bush dans son entreprise revancharde.
…A qui la faute ? Aux Occidentaux bien sûr qui ont à chaque fois privilégié l’utilisation sans discernement de la force à la réflexion profonde qui prend en compte toutes les problématiques qui pourraient surgir. A leurs alliés arabes : les Etats qui, pour masquer leurs situations intérieures (arriération, arbitraire, inégalité, injustice), ont adopté une fuite en avant en légitimant le recours à la violence des pays Occidentaux ; les avant-gardes politiques dont les Frères Musulmans et avant eux les Libéraux (toutes tendances confondues) qui ont cru qu’en accompagnant «la communauté internationale» dans ses aventures, elles trouveraient une place sur l’échiquier du nouvel ordre promis par les maîtres du jeu.
Les Islamistes, comme toutes les avant-gardes du Monde arabe, se sont trompés quand ils ont cru qu’un ordre plus juste, plus équitable importait vraiment quand il s’agissait de bouter Saddam Hussein du pouvoir. Ils se sont trompés nouvellement quand ils ont cru que le mouvement social qui a secoué les pays en 2010-11 serait promu par les Etats Unis et leurs alliés pour en faire une révolution et asseoir un système politique nouveau. Ils continuent de se tromper en nous servant «un projet révolutionnaire» concocté dans les cercles de réflexion financés et entretenus par des monarques rétrogrades servant les intérêts des plus forts.