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lundi 15 septembre 2014

Ratage encore

L’organisation par le ministère chargé des affaires islamiques d’un colloque sur l’éradication de l’esclavage est un évènement important, même très important. C’est sans doute la première fois qu’un conclave de Ulémas et exégètes de la charia se réunissent pour réfléchir sur la question.
Il y a eu certes des polémiques juridiques entre ceux de l’autorité religieuse qui justifiaient la pratique et ceux qui, au contraire la condamnaient. Depuis le 16ème siècle, particulièrement à partir du 18ème et pendant le 19ème, les tenants de la thèse pour l’émancipation et condamnant la pratique esclavagiste avaient presque réussi à prendre le dessus. Mais la pratique sociale a été plus forte.
Quand l’Imam Nacer Eddine lance sa «guerre des marabouts» - c’est comme ça qu’on l’appelle de l’autre côté du Fleuve – c’est d’abord par des attaques contre les forteresses où l’on parquait les esclaves en partance pour les Amériques. C’est dire combien la question était au centre des préoccupations de l’élite de l’époque. Même si, plus tard, le mouvement de résistance lancé par Shaykh El Haj Omar Tall, accompagnera intensément la traite négrière dont il sera l’un des pourvoyeurs.
Aujourd’hui, au milieu du tumulte que suscite la question au 21ème siècle et au-delà du stérile débat autour des termes («séquelles» ou «pratiques»), cette réunion devait servir à faire accompagner les efforts du pays – partis, organisations civiles, simples militants d’une cause toujours d’actualité – pour détruire le prétexte religieux encore utilisé pour justifier et maintenir des humains dans l’asservissement.
C’est pourquoi, il n’y avait pas lieu de tergiverser. L’autorité politique et religieuse aurait dû éviter de s’arrêter sur le fait de savoir s’il s’agit de «séquelles» ou de «pratiques». L’énergie dépensée par les discoureurs officiels à vouloir s’en tenir à une terminologie qui a empêché toute avancée sur la question dans le passé, devait servir à faire preuve de courage, ne serait-ce que pour accompagner les efforts réels entrepris.
Quand le Premier ministre ou le ministre des affaires islamiques, quand les Fuqahas prennent la parole, le premier souci est de se tuer à faire la démonstration que ces pratiques n’existent plus. Alors pourquoi avons-nous besoin de ce genre de conclaves si la question n’était pas d’actualité ?
L’esclavage existe. On peut – si l’on veut – le rencontrer partout où l’on va. Mais pourquoi il existe encore alors que l’Etat moderne a déployé un arsenal juridique pour le combattre, depuis les circulaires des années 60 aux lois l’incriminant ces dernières années ? Parce que la résistance à l’application de la loi est trop forte. Entre certains maîtres qui refusent d’abandonner l’asservissement d’humains comme eux et des esclaves qui ne veulent pas de cette libération que leur procure la loi, le front esclavagiste est bien constitué. C’est souvent l’argumentaire religieux qui lui justifie son attitude et ses pratiques ignobles. D’où l’importance du conclave.
La rencontre devait émettre un avis sans appel contre la pratique esclavagiste, mais aussi contre toute attitude raciste, asservissante ou humiliante. Elle devait être le point de départ d’une nouvelle relecture se rangeant aux côtés des fondements de la Modernité. La promotion de l’égalité, de la citoyenneté, de l’équité, de la valeur du travail et du mérite, de l’humilité et de la justice… qui sont en définitive des valeurs promues par l’Islam.
Nous avons besoin d’une exégèse qui défende le faible, le démuni, non pas de celle qui est au service du plus fort. Une exégèse conforme à l’esprit et à la lettre de l’Islam originel qui a été la religion des démunis avant de rayonner sur le Monde. Partout, à la Mecque, à Médine, en Perse, à Byzance, en Ifriqiya, au bord du Sind, aux confins de l’Occident barbare, l’Islam a d’abord été la religion qui a permis de libérer les plus faibles, de rendre justice aux opprimés, d’instituer une équité qui reconnait la valeur de chacun, le droit de chacun. C’est cet Islam-là que nous voulons voir ressurgir des conclaves et des réflexions de nos Ulémas, de notre religieuse.

La méfiance et la timidité quand il s’agit de traiter une question aussi sensible et aussi grave que l’esclavage participent des conservatismes que nous devons combattre. Dans un pays où les autorités viennent de mettre en œuvre une feuille de route en vue d’éradiquer la pratique, il n’y a pas lieu d’hésiter à appeler les choses par leurs noms. L’esclavage existe, il faut l’éradiquer par l’application stricte des lois à travers la juridiction créée (devant être créée) à cet effet. Les inégalités existent et toutes les communautés en souffrent, il faut les combattre par l’assainissement de l’administration, de la justice. Les mentalités rétrogrades survivent, il faut les chasser à travers l’école, moule de la Mauritanie moderne.