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jeudi 6 février 2014

Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà

J’ai toujours été subjugué par les différences culturelles qui donnent des appréciations très différentes des hommes et des situations. Chacun a son échelle de valeurs, sa vision des choses qui lui dictent une attitude donnée, une appréciation donnée. Pour illustrer cela, une histoire racontée par un ami (et frère) et qui est authentique (à préciser dans notre monde d’aujourd’hui). Avec mes excuses à cet ami à qui je n’ai pas demandé la permission de la rendre publique.
C’est un groupe d’Africains, ressortissants de plusieurs pays dont la Mauritanie et l’Algérie (les protagonistes de l’histoire). Tous attendaient les résultats d’un examen passé ensemble. Ce qui avait créé entre eux une certaine convivialité. Ils discutaient de tout et de rien quand l’un des Algériens entra l’air grave, les yeux rouges, le visage livide : «Ils ont assassiné Boudiaf»… Mohamed Boudiaf, ce dirigeant historique du Front national de libération de l’Algérie (FLN) qui a accepté, après avoir été condamné à mort par contumace et forcé à l’exil, de revenir participer au sauvetage de son pays après la crise sécuritaire de 1991-1992. Il devient Président de l’Algérie en janvier 1992. Mais il est assassiné le 29 juin de la même année…
A l’annonce de l’information, la seule fille du groupe, une Algérienne éclate en sanglots. La peur pour son pays mais aussi pour son père haut gradé de l’Armée algérienne, expliquent cette explosion. Notre compatriote présent s’active à lui trouver un téléphone pour contacter sa famille. Elle se calme après avoir parlé avec les siens et revient s’asseoir au milieu du groupe qui plie sous le coup de l’émotion et du respect des Algériens du groupe.
«Mais il a de la chance !» C’est la fille qui s’exclame comme ça, rompant un silence pesant. Puis elle se lance dans les explications sur le parcours de Mohamed Boudiaf, concluant : «Il aurait pu mourir durant son exil, dans une briqueterie du Maroc (l’homme possédait une fabrique de briques au Maroc, ndlr), dans une rue sombre, dans une réunion quelconque… mourir en anonyme… mais il est revenu avec l’intention de participer au sauvetage du pays et le voilà qui est assassiné alors qu’il se battait courageusement pour le bien-être de son peuple… Il a de la chance !»
Oui l’Histoire retiendra Mohamed Boudiaf comme un martyr de l’Algérie, pas comme un homme politique quelconque…
Le soir, les Algériens sont invités à dîner par notre compatriote chez une expatriée mauritanienne de Paris. Comme dans toute famille mauritanienne qui se respecte, des imprévus arrivent dont deux filles sensiblement du même âge que l’Algérienne. Tout le monde écoute religieusement l’édition spéciale de la deuxième chaine française, entièrement consacrée à l’assassinat de Mohamed Boudiaf, avec des éléments sur le parcours de l’homme. A la fin du journal, alors que tous sont encore sur le choc des mots et des images, l’une des Mauritaniennes présentes s’exclame : «Maudit soit-il (mali’gu), quelle malchance ce Boudiaf ! Il aurait pu vivre tranquille dans un beau pays comme le Maroc, mourir paisiblement après avoir fait ce qui lui plait… Il va en Algérie où la situation est instable et incertaine… huwa yal’ag».

Deux appréciations d’un même fait… à vous d’en conclure ce que vous voulez.