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lundi 26 août 2013

Connaissez-vous Ahmed Ould Bowba Jidou ?

Si la réponse est non, allez tout de suite chercher en CD ou en cassette, l’un de ses enregistrements avec (ou sans) feu Mohameden Ould Sidi Brahim, cet homme qui a été à la base du sauvetage d’un patrimoine immense, délaissé depuis.
J’écoute souvent ses «dourous» se la «jamba el bedha», non seulement pour savourer le jeu unique dont il est capable avec sa «tidinit», mais aussi pour écouter les quelques interventions de trois grandes griottes qui l’accompagnent de temps en temps : Lalla Mint Eli Khadja, sa fille Amash Amar Tichit, et El Ghadhva Mint Bowba Jidou, sa fille à lui mère de la grande chanteuse d’aujourd’hui Ouleya Mint Amar Tichit. Des voix pures, qui transpercent tous les sens pour transporter l’auditeur à la limite des temps immémoriaux, pour le plonger dans une mélancolie heureuse pour sa douceur…
«t’ayebni hawn il bidhâne/binni maa waqart eshshayba
U binni nibghi hawl azawâne/maghlaak ‘liya ya ‘ayba»
Entendre les griottes s’arracher les vers, puis les mots pour les chanter selon le mode consacré, tout en apportant le maximum de touche personnelle en termes de variations dans l’intonation et la déclamation, c’est découvrir tout le sens de «tshaw’ir», cette capacité à garder le chant juste tout en tournant (et en retournant) le rythme, la saccade et la pureté de la voix. Rien ne sonne faux. Rien ne dérange l’harmonie du jeu des corde du luth de ce virtuose de la tidinit qu’est Ahmed Ould Bowaba Jidou.
Pour Ould Bowba Jidou, ce qu’il joue raconte une épopée, celle des Awlad M’Barek, cette tribu Maghafra (Bani Hassane) qui a fini par se confondre avec le mythe fondateur de la Geste Hassane. Il ne se pose pas de question sur la véracité historique des évènements qu’il raconte à chaque note qu’il produit, ne remet rien en cause de l’art qu’il a hérité et entretenu si longtemps. C’est juste si sa volonté de précision ne s’exprime que quand il veut être honnête dans ses références. Quand par exemple il se trompe d’auteur (Shweiba au lieu de Lgheyta Mint Ngdhey pour «bleyt aghwaaniit») ou de «récipiendaire» de tel ou tel distinction…
L’un des plus beaux sous-modes de la musique bidhâne serait né par hasard : «Tehzaam». Deux jeunes cousins Awlad M’Barek, Ethmane Edariiv et Elqaçaaç aurait été face à l’ennemi en même temps. Le second dit : «Il ne serait pas juste (vis-à-vis de l’ennemi, ndlr) d’aller tous les deux en même temps devant l’ennemi, je propose que chacun de nous attaque seul…» Ce que son cousin accepta en lui proposant d’aller le premier, lui qui a fait la proposition.
Au moment où il enfourchait le cheval pour donner le départ de l’attaque, son griot qui l’accompagnait en toute circonstance perdit le rythme de «Srouzi» mode guerrier et d’excitation par excellence, pour jouer quelque chose qui n’avait jamais été joué avant. «Galbak lak, nte shkhal’ak ? eydiik hereblou emmelhoum ?» (garde ton calme, pourquoi tes mains ont tremblé, pourquoi avoir peur ?) Et le griot, nullement décontenancé, de répondre à son guerrier : «Maani menkhla’, laahi enhazam lak» (ce n’est pas la peur, c’est pour te ceinturer dans le sens de te t’accompagner pour te concentrer). C’est ainsi que le Tehzaam est né, de la détérioration du grand mode de Srouzi…
C’est ici, quand l’artiste joue «terika» que les trois donnent à nouveau de la voix. Et quelle prestation ! avec une Lalla qui impose son ton grave et rythmé aux voix aigues des deux autres.
«zawiya gaalit maatibghik/’arbiya walla min hassane
Dhaak ella maashavit ‘aynik/gawtartak min tahta içigâne»
Le morceau est dédié à Ethmane Wul Hennoun, l’un des héros de cette épopée jamais visitée par nos écrivains. Et à laquelle se limite le monde de Ahmed Ould Bowba Jidou.